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 Je n'aurai pour amante que la liberté [FINI]

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Evan Lenoir

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MessageSujet: Je n'aurai pour amante que la liberté [FINI]   Lun 24 Jan - 15:07


A l’aube du départ, je chanterai ton nom,

Par le vent portée, amante infidèle,

Que le courage seul peut gagner,

Et la volonté de ne suivre que sa propre loi,

Font de toi tout bonheur et toute richesse,

Le mendiant te fait roi, l’empereur s’enchaîne,

Mais tous, t’avons au creux du cœur, ma seule aimée,

Ma liberté…



J’ai refermé le livre d’où venait cette phrase en pensant que le temps de ce poème était pour moi venu. Je l’avais écrit des années auparavant à bord de l’Ecumeuse, du temps où j’étais encore le petit esclave malingre qui ne connaissait que les ordures et les chaînes pour tous compagnons de route. Je regardais jour et nuit d’autres que moi profiter de leur liberté à en crever s’il le fallait, et j’espérais tant, oui tant connaitre la même… J’avais aussi compris qu’il me faudrait la gagner à la sueur de mon front, et qu’elle ne serait jamais qu’une amante capricieuse sans cesse fuyante… Son prix valait la souffrance endurée pour sa conquête. Mais son combat laissait des traces. J’ai rangé le petit cahier dans son sac en y ajoutant le reste de mes maigres possessions. Ce soir, je quittais enfin la terre ferme pour regagner la mer. Je considérais avoir largement grimpé les échelons. De second, je passais à simple matelot, mais sur un navire qui valait vingt fois le précédent. L’ascension était progressive, mais je la voulais certaine. Je m’étais assez battu pour être un homme libre…



Je me retournai une dernière fois dans la petite chambre. Rien ne trainait sur le sol, le lit était refait, chaque objet était à sa place. J’aimais l’ordre, parce qu’il était la domination du chaos, qui n’est que l’ordre naturel des choses. Etre fort, c’est avoir le pouvoir de contrer les évènements qui vous entravent, c’est poser une action de son plein gré même quand le monde en a décidé autrement. J’avais la prétention de me montrer plus fort que la prétendue destinée en laquelle croyaient tant d’incrédules. Pour moi, c’était simple à faire : je n’y croyais pas.



Le miroir sur le mur du fond me renvoya ma propre image. C’était celle d’un jeune homme mince, le menton fier et le regard droit. La cicatrice de mon œil droit était blanche sur ma peau brune, barrait mon visage d’un trait de feu. Le médecin qui s’était occupé de moi n’avait pas cousu les paupières ensembles, pour éviter que l’infection ne s’y accumule. Il s’était contenté de remplacer le globe énucléé par une grosse perle de nacre, seule prothèse qu’il eut à sa disposition à cet instant. A présent le bleu autrefois azuré et brillant n’était plus qu’un pâle reflet blanc et éteint. C’était pour cela, à cause de ce manque de vie et d’expression que j’avais choisi de dissimuler ma mutilation. Je devais garder la perle en place sous peine de voir mon visage grandir de travers, mais voir cet objet froid et vide en lieu et place de mon iris me rendait malade. Alors, je le recouvris une fois de plus de son bandeau de soie. J’étais un pirate. Pas un estropié.



La porte fut refermée sans bruit et la ville parcourue comme une ombre. Je n’avais au cœur que la hâte de me retrouver à bord, et rien ne me retarda, pas même quelques gamins quémandant tristement une pièce pour manger. De l’or, je n’en avais pas. Je n’en voulais pas pour moi-même, juste pour mon navire. Je savais déjà quel nom lui donner, un baptême qui rendrait compte de l’esprit de son capitaine. Il flottait souvent devant mes yeux, m’emplissait d’espoir et de promesses… Un jour, je serais en mesure de l’inscrire sur le flanc de mon rêve… Ambition qu’il me faudrait dissimuler à bord du Prince des Tempêtes. Second et capitaine seraient sans doute aux aguets des fortes têtes. Je ne voulais en rien prendre une quelconque place déjà existante à bord du navire. Mais pour gagner la confiance de l’équipage, je me devrais de n’être qu’un matelot comme les autres. Rôle ardu s’il en était !



Le Prince se dressa enfin au bout d’un quai. Il avait de l’allure, des lignes racées et de loin, on pouvait se rendre compte que mats et coque ne présentaient pas la moindre imperfection. Bien sûr, l’ensemble portait déjà la marque fatiguée de plusieurs tempêtes. Mais il restait propre et solide comme un mousquet neuf. Le capitaine était visiblement un tantinet maniaque, et cela me fit sourire. Je me plairais à bord de ce bâtiment-là. Pour l’heure, il n’était lié à la terre que par ses amarres, sans aucune planche jetée depuis le plat-bord pour l’embarquement. On devait sans doute attendre le retour du capitaine, et je n’avais pas l’envie de patienter jusque-là. Je me contentai donc de jeter mon sac sur mes épaules, de m’agripper à l’amarre de poupe et de me tirer à la force des bras jusqu’au gaillard arrière, où je me laissai tomber sans bruit. Les matelots n’étant pas autorisés à s’y trouver sans ordre exprès d’un supérieur, je m’empressai d’en descendre, plus furtif qu’une ombre. Puis une fois à ma place, sur le pont, je me redressai et promenai mon regard aux alentours. Tout était aussi propre et rangé qu’à l’extérieur, les écoutes soigneusement lovées près des mâts et la voilure impeccablement roulé sur leurs vergues. Du bon travail, des matelots efficaces. Il n’y avait pas un seul accro visible dans le tissu, pas une souillure sur le bois. Comparé à l’état d’entretien de l’Ecumeuse, celui du Prince était impressionnant… Décidément, je m’y sentais à l’aise.



Tout à mon exploration, je ne remarquai qu’à la dernière seconde la silhouette floue qui émergea silencieusement de l’ombre de la misaine.




Dernière édition par Evan Lenoir le Mar 13 Sep - 12:19, édité 1 fois
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Charlie Withmore

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MessageSujet: Re: Je n'aurai pour amante que la liberté [FINI]   Lun 24 Jan - 20:34

C’était là une de ces nuits propices. A quoi, direz-vous ? A rien en particulier, répondrait Charlie Withmore, second du Prince des Tempêtes et écossais fringant. Propice était simplement le mot qui se prêtait le mieux à l’atmosphère étrange qui roulait sur la langue du marin comme le mot-lui-même. Un bon mot, à la sonorité plaisante et par-dessus tout porteur de promesses et de surprises. Et si Charlie aimait à savoir comment les choses allaient tourner –c’était là le meilleur moyen d’être efficace dans son ouvrage- il était également toujours à l’affût de l’inattendu. Du petit détail qui, aussi insignifiant soit-il, pouvait faire basculer une heure calme et tiède en un temps brûlant et improbable. Comme le nouveau chapitre d’une des passionnantes histoires de ces romans où l’écossais aimait tant se perdre dès qu’il en avait l’occasion. Il existait une malédiction venue paraît-il d’Orient qui menaçait ainsi : « Puisses-tu vivre des moments intéressants. » . Pour Withmore, cela n’avait rien d’une mauvaise augure : la vie était faite pour être pleine de moments intéressants, tous plus passionnants les uns que les autres. Qu’ils soient de délicieuses surprises ou de redoutables catastrophes n’avaient guère d’importance. Non, ce qui comptait réellement, c’était de les vivre intensément, sans regrets, comme un homme fièrement debout à la proue du navire en pleine tempête (1). Oui, Charlie Withmore pouvait le goûter dans l’air : c’était là une de ces nuits propices…

Aussi, il avait décidé de sortir sur le pont malgré l’heure tardive, décidé à profiter de l’air frais venu du large. Du moins de l’air le plus frais possible étant donné le cadre de Tortuga, où les brises marines entraient fièrement dans le port avant d’aller mourir entre deux pontons rongés par l’humidité, tel le dernier soupir d’un asthmatique prisonnier de la vase. Avec la quantité de marchandises, de personnes et de choses toutes moins recommandables pour les narines qui parcouraient la marina à toute heure du jour ou de la nuit, le fumet qui s’élevait en une chape presque solide au-dessus des lieux avait la délicatesse d’un éléphant. Et comme ces fiers –et odorants- animaux sauvages, on pouvait parvenir à la dresser si l’on faisait preuve d’un caractère assez fort. A force, le nez expert finissait par serpenter entre toutes ces odeurs pour traquer celles qui étaient le plus propice à étonner, intriguer et attirer. Le fumet de Tortuga avait au moins autant de personnalité que celles de ses plus teigneux flibustiers de passage, et faisait autant partie de l’île que les rocs sur lesquels elle reposait. Songeur, Charlie s’accouda au bastingage, laissant son esprit vagabonder au même rythme que celui des mouettes les plus tardives qui volaient encore en criant autour du Prince des Tempêtes. Point de repos pour les oiseaux tant qu’ils leur était encore offert la possibilité de repérer le moindre déchet vaguement comestible. C’était borné, une mouette, il fallait le reconnaître. Suivant l’éclair blanchâtre d’un volatile dans la nuit, Withmore profita un instant de la tiédeur du soir, les éclats sonores de la vie nocturne de Tortuga échouant jusqu’à ses oreilles dans une cacophonies de cris en tous genres, de chants et de musique. Il crut même discerner un ou deux coups de feu, évènement si banal en un tel décorum qu’il y prêtait de moins en moins attention. On ne faisait pas long feu dans les parages si on sursautait à chaque coup du même acabit… Et puis, plus bas, plus doux, le tranquille clapotis de l’eau contre la coque du bateau. Le Prince des Tempêtes était à quai depuis quelques temps maintenant, et Charlie avait l’impression de sentir dans chaque frémissement des cordages, d’entendre dans chaque grincement du bois un ardent désir de reprendre la mer. Et tout était prêt pour cela, Charlie y avait veillé depuis le retour du navire à l’Ile de la Tortue. C’était là un de ses rôles en tant que second, de s’assurer que le bâtiment était correctement ravitaillé, remis en ordre et prêt à repartir au premier ordre du capitaine Lewis. Un capitaine Lewis qui n’était visiblement pas encore remontée à bord, sans doute en chemin ou retenue à un endroit ou un autre de la ville portuaire.

Withmore se demandait quelle errance pouvait retenir la femme qu’il secondait de son mieux à bord depuis quelques temps déjà, quand les bruits discrets mais reconnaissables d’une personne s’introduisant prestement à bord parvinrent à ses oreilles expertes. Charlie était monté sur la dunette, endroit propice à ses rêveries nocturnes, et il ne lui semblait pas avoir autorisé le service de quelque matelot dans les environs en ce soir. Retranché dans l’ombre, parfaitement immobile, l’écossais avait attendu jusqu’à voir la mince silhouette fouler le bois du Prince pour mieux se laisser retomber ensuite sur le pond. Tranquillement, sans se presser –vérifiant avec prudence que son pistolet était chargé, histoire de ne pas courir le moindre risque- Charlie s’était dirigé en silence dans le sillage de l’inconnu, bien décidé à tirer au clair la raison de sa présence. L’homme monté à bord avait la dégaine assurée de ceux habitués à naviguer, et l’assurance de celui qui se trouvait où il était de plein droit, non celle d’un maraudeur en vadrouille. Il inspectait visiblement avec grand soin le Prince des Tempêtes, et Charlie jugea alors qu’il était temps pour lui de se révéler. Mais il attendit encore quelques secondes le temps de travailler son entrée, car un second ne devait selon lui jamais gaspiller l’occasion de se créer une image. Et tel un personnage de roman, Withmore avait un faible pour les entrées en matières ayant « de la gueule », comme on pouvait le dire.

D’une démarche souple pour un être de sa carrure, il se glissa alors dans le dos de l’inconnu, ses larges mains en coupe autour de sa bouche tandis qu’il allumait sa pipe. Le tabac flamboya d’une lueur rougeâtre dans la nuit, donnant à la scène tout le cachet que le second espérait. Sachant que l’autre était maintenant avisé de sa présence, Charlie s’appuya négligemment contre le bois du Prince, les bras croisés autour de la taille, une de ses mains sur le pommeau de son sabre. Il tira théâtralement quelques bouffées de bon aloi, laissant la tension s’installer avant de déclarer soudain de la voix grave et ferme qu’il avait l’habitude de prendre lorsqu’il se mettait dans sa peau de second inflexible remarquant du coin de l’œil qu’un matelot n’était pas là où il était supposer se trouver :

« Dites moi, mon brave, ne seriez-vous pas inconscient de vous faufiler pareillement sur un tel navire en pensant que son second ne vous aurait pas à l’œil ? D’autant plus quand ce second, c’est moi, et qu’il faudrait être un marin bien sot pour croire que le moindre mouvement à bord échapperait à l’attention de Charlie Withmore ? »

L’écossais tira une nouvelle fois sur sa pipe, s’interrompant brièvement le temps de jauger l’autre homme du regard comme pour en chercher la valeur et les motivations. Puis il reprit :

« Je vous laisse maintenant me fournir une excellente explication concernant votre arrivée par la le gaillard arrière, et j’espère pour vous qu’elle tiendra la route. Je ne suis amateur que de bonnes histoires. »

Et, disant cela l’air tranquille et assuré de celui qui avait assez d’expérience et de force pour se le permettre, Charlie attendit, curieux mais nullement prêt à relâcher son attention. Après tout, comment ne pas se méfier de chacune des ombres qui venaient des ruelles de Tortuga quand on avait fait de sa vie celle d’un redoutable pirate ?


_______________________________________________________________________


(1)Ce qui était bien évidemment une métaphore de la part de Charlie. Tout imbécile décidant de faire le mariol à l’avant d’un bâtiment lorsque la mer était déchainée ne vivait généralement pas assez longtemps pour comprendre le sens du mot « métaphore ».
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Evan Lenoir

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MessageSujet: Re: Je n'aurai pour amante que la liberté [FINI]   Mar 25 Jan - 21:42

Je ne l'avais absolument pas senti venir. Il surgit derrière moi sans prévenir, me prenant plus de court avec son ton résolument calme que s'il s'était jeté sur moi pour me maitriser. Raté. J'avais complètement raté mon entrée. Corne de Kraken! Je m'étais laissé avoir comme un abruti. Evidemment que le second était en place! Sans le capitaine à bord, il se devait de rester vigilant sur le pont! Sur un navire comme le Prince, j'aurais du y penser dès le début au lieu de me glisser par le gaillard arrière par pure fénéantise. Me faire prendre dès mon arrivée, c'était vraiment un joli début! Dans le collimateur du second avant même d'avoir levé l'ancre, c'était du beau. Il allait m'en falloir de la veine et de la verve pour me sortir du premier faux pas. Parce qu'il était sérieux, le bonhomme.

Son introduction à lui avait été parfaite, de tout point de vue... Visage furtivement éclairé par le feu de sa pipe, bouffées tirées avec nonchalance histoire de prouver qui devait ici se sentir mal à l'aise, voix assurée surgie de nul part, épaules carrées négligament appuyées sur le mat... Position de force, en somme. Le déséquilibre était largement à son avantage, et son message était très clair ; remonte maintenant dans mon estime et fournis-moi une bonne explication, ou je te vire dehors aussi sec! Reception parfaite, merci bien. Je sais à quoi m'en tenir avec vous Mr Withmore. Diantre! J'ignorais qu'un pirate puisse appliquer tant de discipline! Il avait la stature et la prestance des hommes respirant l'assurance par tous les pores de la peau. Ses yeux étaient vifs, rusés, d'une lueur un peu surnaturelle rendue par le reflet de la braise. On n'aurait pu dans son accoutrement deviner qu'il était second. S'il ne montrait pas ouvertement sa position, c'est qu'il était satisfait de sa place et de son parcours... Un homme de confiance certainement, cela se sentait dans son expression. Un gars honnête aussi, et il me laissait une chance de m'en tirer. La première impression, pour ma part, fut bonne. Il s'agissait maintenant de rectifier celle que je lui produisais.

J'ignorais s'il avait réellement des yeux dans le dos ou si seul le plus pur hasard lui avait permis de me repérer, mais quoi qu'il en soit, il m'avait surpris en faute - et j'aurais été sot de le nier ou même de m'en défendre. Si je me montrais forte tête dès le départ, jamais on ne me confierait une quelconque tâche d'importance à bord, et ce type-là m'avait tout l'air de celui à qui la mémoire ne faisait jamais défaut. Inutile donc de tenter d'esquiver la culpabilité. Mais comment aussi gagner sa confiance avec un tel antécédent de jeu? Je réflichissais à toute allure, cherchant à tout prix à me défaire de cette facheuse situation sans subir trop de casse, quand sa demande de "bonne histoire" me donna une idée. Risquée, certes, mais c'était au moins une solution. Et ça pouvait marcher après tout, je devais juste prendre un peu de risque et miser sur son sens de l'humour... J'avais plus qu'interêt à lui en trouver!

Sans détacher mon oeil des siens, je me reculai dans un coin d'ombre, près du bastinguage, et exécutais une petite courbette, une posée sur la taille, l'autre balayant ma hauteur.

- Vous m'en voyez désolé Monsieur Withmore, mais la seule explication plausible que je puisse vous donner est que je me suis trompé d'entrée. Si vous le permettez, je vais de ce pas recitfier l'erreur, avec toutes mes excuses.

Sans un mot de plus, je remontai sur la dunette avant qu'il ne puisse faire un pas en avant pour me retenir et prestement, repris en main l'amarre qui me fit précédemment usage de pont de fortune et la redescendit aussi vite qu'à l'aller. Je fus rapidement à terre, et au lieu de filer bien lestement comme il devait s'y attendre, je remontai le quai, me saisit de l'amarre de proue et me hissai une seconde fois à bord, cette fois pas le gaillard avant. Les pieds sur le plancher des mers une fois de plus, je revins sur le pont et me plantai à nouveau devant l'homme, le regard bien droit - et cette fois, un léger sourire aux lèvres.

- Evan Lenoir, matelot. J'ai eu l'honneur d'être engagé à bord par le capitaine Lewis ce soir et elle m'a prié d'embarquer aussi tôt que possible. Je n'ai pas de meilleur histoire à vous raconter, puisque c'est la vraie, alors à vous de juger si honnêté et aveux peuvent ensembles être bon écrivains.

Je lui tendis une main droite largement ouverte. J'avais peut-être raté la première, mais cette entrée-ci au moins avait son mérite! N'avait-t-on pas droit parfois de recommencer les scènes manquées?
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MessageSujet: Re: Je n'aurai pour amante que la liberté [FINI]   Jeu 27 Jan - 10:21

Bon, cela n’avait donc pas l’air d’être un malandrin en vadrouille. Ce qui était une bonne chose. Mais Charlie avait assez vécu pour savoir qu’il ne fallait pas aveuglément se fier aux apparences et, s’il était bon juge de caractère il n’était pas prêt à se reposer entièrement là-dessus lorsqu’il s’agissait de la sécurité du navire. La donzelle –comme il appelait parfois secrètement et avec affection, non insulte, le capitaine Lewis au sein de son crâne- n’était pas femme à apprécier qu’on laissât un voleur baguenauder sur son fier Prince des Tempêtes. Son second n’avait nullement envie de donner matière à râler à son capitaine, même si son capitaine le faisait fort bien. Mais comme tirer une balle dans la tête du premier intrus venu (« au cas où ») n’était pas dans le style de Charlie Withmore, il se dit qu’il pouvait s’accorder encore quelques instants pour se faire une idée plus précise de l’homme qui se tenait en face de lui.

Mince, les traits fiers, bonne allure, il ne devait pas avoir plus de dix-huit ou vingt ans. Et si cela faisait de lui encore un jeune homme, il donnait cette impression d’être plus âgé, signe de ces passés tumultueux qui vous vieillissaient prématurément. Même le corps criait à la ronde que son propriétaire « avait vécu », comme on dit : le bandeau élégamment disposé pour cacher un œil indiquait sans doute qu’il n’était plus fonctionnel. Perdu au cours d’une bataille, d’un accident ou de quelque malade ou infection, voilà qui était impossible à dire. Et le fait que ce jeune homme le dissimule ainsi signifiait que c’était là la dernière chose qu’il avait envie d’exposer directement au monde. Par vanité ou pour une raison plus profonde, il n’y avait encore que lui pour pouvoir y répondre. Et tout ce portrait renforça l’opinion de Withmore, à savoir que ce curieux personnage n’avait rien du bandit qu’il aurait pu être. Il se dégageait de lui une noblesse d’âme qui n’était pas la marque de fabrique des fripouilles dépourvues de code. Mais ce n’était pas encore suffisant pour lui accorder la confiance comme on caressait un agneau.

Prétexter qu’il se fut trompé d’entrée était un premier pas sur le chemin des explications, et Charlie allait en demander plus quand le bougre le surprit à nouveau. Reprenant pied sur la dunette –rien que cela !- il reprit lestement le chemin de la terre ferme grâce à l’amarre. Tout observateur n’aurait pas été idiot de l’imaginer, déjà, filer ventre-à-terre dans les ruelles tortueuses de Tortuga, sa manigance éventée, mais Charlie décida encore une fois de ne pas se faire des idées plus vite que les lapins ne pondaient leurs petits. S’accoudant tranquillement au bastingage, tirant quelques bouffées de sa pipe dont les volutes montèrent en tourbillonnant vers les étoiles, il suivit le chemin du bonhomme, chemin qui le mena à l’amarre de proue. Devinant le but du jeune homme, Charlie se dirigea dans la même direction et les deux se retrouvèrent à nouveau face à face sur le pont. Et donc, une fois monté à bord comme n’importe quel matelot, le bougre se trouva en être un, se présentant enfin : Evan Lenoir, engagé le soir même par le capitaine Lewis. Charlie ne broncha pas, guère surpris : ce n’était pas la première fois que Scarlett agissait sur un coup de tête et mettait son second devant un fait accompli aussi curieux que sorti de nulle part. Mais Scarlett n’était pas devenue capitaine parce qu’elle savait battre des cils ou parce que le monde entier se fiait à son caprice ; elle avait beau être jeune, elle avait plus d’une fois démontré qu’elle méritait son titre, et elle était au moins aussi bon juge de caractère que son second prétendait l’être. Si elle avait vu du potentiel en ce jeune Lenoir, c’était qu’il en avait, très certainement. Charlie avait appris à faire confiance au jugement de son capitaine comme à ne pas hésiter à la mettre en garde, mais il n’en voyait nul besoin. Il ne soupçonnait même plus qu’Evan puisse être en train de lui mentir, car il aurait fallu être d’une bêtise crasse pour s’en tenir à de tels racontars dans le but de s’infiltrer sur un bâtiment comme le Prince des Tempêtes. Et puis, Lenoir avait du style et un certain goût pour la mise en scène, ce qui ne pouvait que le rendre d’autant plus sympathiques aux yeux de Charlie. Alors il tendit une large main pour serrer celle, tendue, du jeune homme, lui répondant avec le sourire mais une voix ferme, car il ne voulait pas que l’autre oublie qu’il s’adressait bien au second et non pas à un autre compagnon matelot :

« Bienvenue à bord, monsieur Lenoir. Votre histoire me convient. Et si j’aime l’imagination invraisemblable que l’on peut trouver dans les romans, j’accorde bien plus de valeur à la vérité et l’honnêteté dans la vraie vie. Rien de tel que de pouvoir se fier sans réserves à ceux qui nous entourent, cela simplifie grandement les choses. Et si vous vous montrez aussi leste et précis dans vos œuvres de matelot que dans votre sens du spectacle, le capitaine Lewis nous aura une fois de plus déniché une recrue de valeur. »


Withmore lâcha la main du nouveau matelot puis, expirant une nouvelle bouffée de tabac vers le ciel, croisa ses bras imposant sur son torse en dévisageant le borgne :

« Cela dit, si vous êtes matelot, c’est depuis que le capitaine vous a engagé. Et voilà que vous avez déjà par deux fois foulé la dunette sans permission. J’imagine que vous n’y verrez donc aucun inconvénient à y passer plus de temps ? J’entends par là avec tout l’équipement nécessaire pour la briquer et la rendre encore plus resplendissante qu’elle ne l’est déjà, sans qu’il n’y ait plus la moindre écharde qui dépasse du moindre morceau de bois ? Et ceci avant la première heure demain matin, que les officiers puissent s’y tenir avec fierté une fois à bord et le navire en mer. Hein, qu’est-ce que vous en dites ? »

Et il était évident au ton de Charlie que ce n’était nullement une question. L’écossais trouvait certes ce Lenoir sympathique, mais il était primordial d’établir dès le début qui était qui à bord, afin que tous connaissaient leur place et celle d’autrui. Withmore était le second du navire, il se devait d’agir comme tel et de le montrer aux nouveaux. Sans non plus verser dans la tyrannie et la peur ; Chip n’était pas le Khazi de l’Amphitrite. La tâche qu’il confiait à Evan n’avait rien d’insurmontable, ni de véritablement pénible. Avec un capitaine comme Scarlett Lewis, on pouvait s’attendre à trouver à tout un instant la dunette impeccable ou presque, et Lenoir n’aurait guère à y passer beaucoup de temps avant d’aller pouvoir trouver son hamac. C’était pour Charlie simplement histoire de mettre les formes, et plus encore de tester la réaction du matelot, afin de voir de quel bois il était fait et de la manière dont il allait se plier à la vie à bord…
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MessageSujet: Re: Je n'aurai pour amante que la liberté [FINI]   Ven 28 Jan - 13:33

Spoiler:
 

Curieuse situation que celle où tentent de s'équilibrer deux sentiments tout à fait contradictoires. Honneur et humiliation. Cela perturbe, cela fait mal. A la fois ravi et rageant, sans pouvoir trancher pour une seule de ces considérations, je me sentais curieusement tourmenté par l'affrontement de ces deux penchants dont je ne parvenais pas à décider duquel était le plus intense. J'aurais certes trouvé la situation interressante, voir même amusante, si j'avais pu ne la contempler que de l'extérieur. Sauf qu'elle était bien douloureusement intérieure en cet instant.

Il avait suivit et écouté ma petite mise en scène comme un amateur de théatre, spectateur attentif à l'affut d'une chute digne de ce nom, qui mériterait son approbation. Je n'avais pas eu le temps d'écrire correctement le scénario, et tout devait se jouer dans l'improvisation. Mais visiblement, j'avais tout d'abord réussi mon effet. J'étais acccepté à bord et bel et bien engagé, recevant même un petit compliment habilement glissé à l'égard de mon sens du spectacle, ce qui était plus encore que ce que j'attendais! Intérieurement, je me félicitais déjà de mon bagout, heureux au moins d'avoir prouvé ce que j'avais dans le crâne autant que dans les jambes. Peut-être avais-je même réussi à me rendre sympathique, un peu blagueur, mais honnête et futur bon camarade. J'avoue même que lorsque qu'il marqua une pause pour tirer une fois de plus sur son fumoir, je m'attendais presque à ce qu'il rit un peu de ma prestation. Mauvaise prédiction...

Je m'en étais en effet sorti indemme, définitivement matelot... Mais j'avais aussi été sot de croire que le brave homme se contenterait de passer l'éponge sur ma fantaisie. D'un ton très calme, très poli, il me signifia ironiquement et d'un timbre ne laissant supposer aucune opposition qu'il me faudrait ce soir déjà briquer conscienceusement la dunette que je venais injustement de fouler. Prétendre que je restai calme à cette annonce serait pur mensonge. Un éclair d'indignation dut fugacement traverser ma pupille, furieux que j'étais d'apprendre qu'il allait me falloir exécuter la tâche d'un mousse! La résignation vint rapidement rendre à mon regard le calme qui convenait en la présence du second. J'avais enfreint les règles, je méritais donc une punition, même si elle me parraissait un tant soit peu humiliante alors que moi aussi, j'avais été second d'un navire. Withmore était le maitre à bord à ce moment, et je n'avais rien à dire, à la fois fier de m'en sortir en tant qu'homme du Prince des Tempêtes et rabaissé dans mon estime de marin méritant. Quand je vous parlais de sentiments contradictoires!

J'avais sans doute les poings serrés, mais mon language fut correct et poli - quoique court il est vrai ;

- Cela va de soit Mr Withmore... Tout brillera comme un sou neuf.

Je lui tournai alors le dos pour me rapprocher de la dunette, ramassant au passage le seau et la brosse qu'un mousse avait du laisser trainer sur le pont de babord, pressé de s'en aller rejoindre son hamac. En soupirant, je m'agenouillai pour tremper un chiffon propre dans l'eau claire, et entre pris à contre-coeur de rincer le bois du bastingage, en prenant soin de frotter par cercles et non par allez et venues. Un pincement douloureux me vint au coeur en constatant à quel point mes mains se souvenaient de ces gestes, de ces infimes mouvements qui rendaient le navire plus propre qu'une chemise de notaire.

Je nettoyais ces bois mieux que personne. Je l'avais trop fait quand j'étais esclave...

Sous mon bandeau, une larme de souvenir, infime, vint se perdre dans la soie.
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MessageSujet: Re: Je n'aurai pour amante que la liberté [FINI]   Ven 28 Jan - 21:52

Le dortoir du Prince des Tempêtes. Une vaste pièce, s’étendant davantage sur la longueur que la largeur, encombrée de hamacs où tout un chacun peut trouver le repos. Enfin, c’est là sa finalité dans la théorie. Les ronflements gutturaux et autres murmures avinés n’étaient pas des plus plaisantes berceuses pour l’oreille. Prénom féminin susurré entre deux soupirs, bribes de rêves étouffées, on en apprenait long sur l’équipage après seulement une nuitée. Certains soirs, je me trouvais davantage encline à passer outre cette cacophonie ensommeillée, mais par cette soirée pourtant ordinaire, elle m’était des plus pénibles.

Aussi délaissai-je ma couche, et entrepris-je de quitter la pièce à pas feutrés. Le sommeil me fuyait, sans que je ne puisse me l’expliquer, et j’aspirai à me réfugier dans la tiédeur du soir. J’émergeai sur le pont et me dirigeai vers le bastingage. Le ciel, chape bleue piquetée d’étoile, plaçait la journée à naître sous les meilleurs auspices. Tout indiquait que le Prince des Tempêtes pourrait reprendre la mer, poussé par des vents favorables, au premier ordre du Capitaine. Cette perspective me mit du baume au cœur. J’aimais d’autant moins nos escales à Tortuga lorsqu’elles s’éternisaient.

Alors que mes pensées se diluaient dans le calme vespéral, une odeur aiguillonna mes sens. Celle, reconnaissable entre toute, du tabac. Je m’écartai du bastingage et aperçus de la fumée errer sur le pont, en volutes infimes qu’effilochait le souffle marin. Je ne tardai à faire le rapprochement avec sieur Charlie Withmore, que je savais rompu à cette pratique. Je me devais de lui reconnaître une certaine prestance, lorsque, la pipe aux lèvres, il tirait quelques bouffées. C’était un tableau assurément efficace. Je fus alors assaillie par l’envie d’y assister, mais décidai de ne faire en faire.

La fumée paraissait émaner du gaillard arrière. De la dunette, peut être. Il me semblât également entendre des éclats de voix, et je crus reconnaître celle de mon second, entrecoupée d’un timbre qui m’était inconnu. Je levai un sourcil interrogateur, mais m’astreignit à ne point bouger de ma position. À la vérité, la curiosité fut trop forte, et je me rapprochai, sans secret mais en silence, affichant une feinte nonchalance, du foyer des paroles. La scène qui s’offrit à ma vue m’arracha un regard étonné. Un matelot, auquel je ne donnais pas plus de vingt ans, se consacrait au nettoyage du parapet de la dunette. Le cocasse de la situation à cette heure indue me fit sourire et j’adressai au garçon un regard compatissant.

" Le quart n'est-il pas achevé ? "

Je notai alors la présence de Withmore, qui se tenait non loin, sa pipe suspendue à ses lèvres comme je me l’étais figurée, mais j’en oubliai d’apprécier le tableau.

" Bonsoir Mr Withmore "

Mon regard revint sur le nouveau garçon à bord, que je détaillai du regard. Un bandeau de soie noire lui barrait le visage, stigmate d’un certain vécu que je ne pouvais conjecturer. Il était plutôt fin de carrure, et semblait souple sinon agile. Peut être finirait-il dans le gréement, à carguer les précieuses voiles du Prince des Tempêtes. Ou peut être sa prédilection n’irait-elle pas pour la voilure. Il effectuait sa tâche présente avec une certaine dextérité, semblable à celle qu’on acquiert avec l’expérience. À travers son attitude transparaissait application et droiture. Je ne cherchai pas à savoir pourquoi le Second l’avait préposé à cette corvée, cela ne pouvait être que pour de bonnes raisons. Withmore n’était pas pétri de cruauté, bien au contraire. Je poursuivis, à l’adresse du matelot.

" Je te souhaite la bienvenue à bord. Je me nomme Léna DaSilva, maître voilier. "

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Charlie Withmore

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MessageSujet: Re: Je n'aurai pour amante que la liberté [FINI]   Dim 30 Jan - 14:47

Tout en tapotant distraitement sa pipe de deux de ses doigts, Charlie surveillait en silence le premier travail d’Evan Lenoir, dernier matelot en date à s’être engagé sous les couleurs du Prince des Tempêtes. Tirant nonchalamment quelques bouffées pour faire rougir le tabac dans l’obscurité ambiante, il profita de ce simple petit plaisir avant d’en expirer une nouvelle bouffée de tabac. Il n’était pas un fumeur invétéré, loin s’en faut : comme pour l’alcool, les femmes ou le jeu, Charlie Withmore n’était pas un homme porté sur l’excès. Il ne grattait même pas l’allumette tous les jours, se contentant d’allumer son tabac et de porter le bois à ses lèvres quand, l’esprit tranquille, il savait pouvoir se permettre cette petite joie. Le soir, surtout, où il aimait contempler la lueur de la pipe et les volutes de fumée s’élever dans le ciel, presque invisibles, avant de se dissiper. Et l’odeur du tabac –surtout quand il était de qualité- avait pour le second d’apaisantes propriétés. L’effet de style qui se dégageait de l’ensemble n’était alors qu’un atout de plus dans sa manche, lorsqu’il se sentait l’envie de laisser une impression et que l’instant était juste.

Comme l’arrivée de ce marin émacié au regard certes diminué d’un œil, mais bien plus droit et franc que chez nombre de fripouilles pourvues de leurs deux yeux. Car oui, Charlie avait tout de suite aimé ce qu’il avait senti émaner du jeune homme. Une honnêteté non dépourvue de recul, un sens de la répartie fort à propos et une propension à la théâtralité enjouée. Et tout à son œuvre, dans chacun de ses frottement sur le bois de la dunette, on pouvait sentir bouiller en ce garçon une grande volonté. Withmore avait un instant cru que Lenoir allait lui tenir tête suite à la punition, mais il avait eu le bon réflexe de garder pour lui ses commentaires et de se mettre au travail sans sourciller. Oui, l’expression s’était contractée et oui, il n’avait pas caché son déplaisir, mais Charlie n’en demandait pas tant. Il comprenait parfaitement que briquer le bois en pleine nuit alors qu’on venait à peine de mettre le pied sur le navire, ce n’était pas quelque chose d’agréable. Quelle que soit la tâche qu’il donne aux matelots, Charlie n’accordait pas d’importance s’ils ne sautaient pas au plafond de joie devant la corvée. A dire vrai, quelqu’un qui aurait montré un plaisir non-dissimulé à nettoyer la coque, enrouler des cordages ou repriser des vieilles voiles pendant des heures, Withmore aurait trouvé cela plus suspect que preuve de talent. Non, ce qui comptait, c’était que le travail soit fait et bien fait. Selon lui, on ne pouvait pas attendre d’un homme qu’il aime tout ce qu’il avait à faire.

Ce n’était donc pas tant punir Evan Lenoir pour son effronterie que Charlie avait en tête, mais plutôt de voir comment il se comporterait face aux ordres immédiats, même ceux qui n’avaient guère de chance de lui plaire. Chip aimait savoir à quoi s’en tenir avec ses gars, et le plus tôt était le mieux. Il préférait savoir s’il avait affaire à un mauvais bougre un soir, à quai, plutôt qu’en pleine tempête ou au milieu d’une bataille. Et de même que lors de son habile pirouette concernant son arrivée à bord, Lenoir avait, sommes toutes, bien agi. Ce qui ne faisait que renforcer la première impression de Charlie sur le compte de ce jeune homme décidé. Le capitaine Lewis avait une fois de plus su déniché un membre d’équipage de talent, et si elle lui avait personnellement accordé son attention c’était qu’il devait avoir en lui encore bien plus que ce qu’il voulait bien montrer. Et cela, Charlie pouvait se permettre de le découvrir avec le temps, au fur et à mesure que le garçon s’intégrerait à la vie à bord. Et quoi qu’il advienne par la suite, il pourrait dire que le nouveau avait bien commencé.

Il allait d’ailleurs mentionner quelque chose là-dessus au gamin, histoire de ne pas passer pour le second incapable de reconnaître la valeur de ses gars, quand une nouvelle silhouette apparut, se mêlant à la scène nocturne sur le gaillard arrière du Prince des Tempêtes. WIthmore reconnut Léna DaSilva, la femme qui officiait au poste de maîtresse des voiles. L’une des nombreuses femmes qui naviguaient à armes égales aux côtés des hommes sous les couleurs de Scarlett Lewis, elle était aussi bonne dans sa partie que franche dans ses réparties. L’agile Léna n’était en effet pas dépourvue de franchise parfois brute, mais elle le compensait par un sérieux inattaquable dans son travail. Et puis, pour quelqu’un comme Charlie, ne pas hésiter à dire ce que l’on pensait n’était pas une mauvaise chose ; lui-même en était un fervent adepte. En outre, il éprouvait une grande sympathie mâtinée de respect pour la maîtresse des voiles.

« B’soir à vous, maîtresse DaSilva. » répondit-il à son salut avec un joyeux sourire, ses dents illuminées par la lueur de sa pipe. «Diable, qu’a donc cette nuit pour rassembler autant de monde debout ? Une vraie soirée au théâtre! Si le sommeil vous délaisse, j’espère que vous arriverez à retrouver la quiétude. Même si, j’en conviens, cela ne doit pas être des plus évidents parmi les Princiers : les mots courent comme quoi il y en aurait plus d’un dans l’équipage dont les ronflements n’auraient pas à faire rougir un dragon des mers ! »

Puis il désigna Evan qui continuait son œuvre, voyant qu’elle se présentait à lui avec sympathie, ce qui ne l’étonnait pas de la part de Léna. Pour autant qu’il en savait, c’était une femme bien, et un nouveau matelot pouvait sans nul doute beaucoup apprendre d’elle.

« Le jeune Lenoir vient juste de monter à bord, recruté ce soir même par le capitaine. Et par la dunette, rien que cela ! » Charlie rit doucement, avant de continuer : « Il m’a tout l’air d’être un bon bougre. Aller, range tes outils, mon garçon. Le gaillard arrière pourra difficilement être plus propre qu’il ne l’est déjà : le capitaine aime à ce que son navire soit impeccable avant de le ressortir en mer. Et puis tu m’as montré ce que je voulais savoir. »

Il sourit chaleureusement à nouveau, se fendant d’un clin d’œil à Evan ; de la part de Charlie, cela signifiait tout simplement que le nouveau était pleinement accepté à bord, du moins en ce qui concernait l’avis du second.


Dernière édition par Charlie Withmore le Ven 11 Fév - 20:54, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Je n'aurai pour amante que la liberté [FINI]   Mer 2 Fév - 18:00

Spoiler:
 

Tremper la loque. Rincer. Frotter. Rincer la loque. L'essorer. Essuyer. Tremper la loque à nouveau. Recommencer. Enchainement répétitif qui me rendait fou. Un peu comme si j'étais enchainé au sol, avec une cloche morose tintant sans relâche à mes oreilles. Elle sonne le glas. Elle me répète inlassablement mon nom et prend plaisir à me torturer avec sa voix aigue. Le son change, redescend dans les basses et perd son timbre métallique. A présent, c'est lui qui parle. L'espagnol, mon bourreau. A chaque tour de bras sur le pont, il abaisse le sien et heurte mon dos et mon égo. Lui aussi répète mon nom sans fin et sans pitié. C'est une blessure à chaque coup, une larme à chaque crasse otée du bois, elles s'incrustent dans ma peau et avec le mot, me brûlent le coeur...

Vaurien, vaurien, vaurien!

Le souvenir en cet instant me laisse un gout amer. C'est à cause de lui que je ne veux plus obéir à personne, que je souffre de chaque ordre que je ne peux discuter. Je sais qu'il me faut souvent me plier à la règle pour finalement obtenir cette si chère payée indépendance, mais la mémoire se rappelle toujours à moi, immortelle compagne quand elle est douloureuse. Obéis, et gagne ton respect. Tu es un homme à présent. Un homme qui n'aime pas la compagnie des femmes. Ce ne sont jamais que des chaînes comme les autres! Il faut rester distant de l'amour, se laisser guider par le désir seul. Mais même lui est dangereux... Il pousse parfois à la folie. Alors, je ne veux même pas m'approcher du plaisir de chair. De celui de l'ivresse, non plus, parce que le rhum, c'est la perte de sa conscience. Et ma lucidité m'est précieuse. Je n'aimerai ni les femmes ni les plaisirs de la terre!

Je n'aurai pour amante que la liberté...

J'en étais à ces profondes considérations internes d'avenir quand un pas léger imposa son infime perturbation au silence qui régnait sur le pont. Je crus d'abord que c'était Withmore qui remuait, jusqu'à ce que le bruit s'approche et soudain, s'accompagne d'une voix féminine qui me fit relever la tête entre deux mouvements de loque humide. C'était une silouhette mince, un visage aux traits anguleux serti de deux yeux qui d'emblée, disaient qu'ils étaient tout prèts à vous regardez avec compassion. Elle avait ces petites marques sur la peau que j'appellais les ridules du sourire : preuves de l'habitude qu'en avait sa propriétaire. On la devinait agile, alerte et aimable. Un air qui respirait la sincérité, et elle me souhaitait la bienvenue. J'allais lui répondre, lui serrer la main même - elle dégageait un véritable élan de sympathie! - quand je me rappellai de la tâche encours... Il serait mal venu d'intterompre ma première occupation, punition qui plus est, sous les yeux du second qui me l'avait donnée.

Sauf que ce fut précisément le moment que choisi Withmore pour me libérer de la corvée de nettoyage. Un soupir de soulagement avant de me relever, la tête droite, pour l'écouter me déclarer qu'il avait vérifié ce qu'il voulait. C'était donc ça! Voir si j'allais me plier aux règles du navire ou si j'allais continuer sur la note de l'impertinence. Une sorte de dernier test à franchir avant d'être enregistré parmis les membres effectifs, et j'avais réussi mon entrée. C'était un soulagement aussi de constater qu'il n'était pas inutilement cruel envers ses matelots - un bon présage pour ma future vie à bord, même s'il m'avait paru juste d'emblée.

Cela motiva sans doute le sourire sincère qui anima mon visage quand je me suis approché d'eux. L'expression était une fois de plus singulièrement tordue, puisque ma blessure m'empechait de mobiliser la partie droite de mon visage, mais franche et ouverte. J'hésitais quand à la personne à laquelle m'adresser en premier, de mon second ou de la femme. Me disant que je venais déjà de prouver mon sens de la hiérarchie, je choisis la politesse - et peut-être la galanterie, quoiqu'en ce domaine je sois extrèmement gauche, ce qui du expliquer mon léger embarras devant une femme si gentille.

"Hum... Evan Lenoir, Mlle DaSilva, nouveau matelot à bord. Je tiens à préciser que je ne suis pas un... enfin, c'était une erreur de monter à bord par le chemin que j'ai pris."

J'avançais une main hésitante, serrant la sienne avec sympathie et un soupçon de timidité. Etrange, serrer celle de Lewis ne m'avait posé aucun problème auparavant dans la soirée. Mais cette femme était décidément très douce.

Puis ce fut vers le second que je me tournai. En m'autorisant plus de franchise, maintenant que j'avais racheté mon erreur.

"Qui sont les autres membres de l'équipage? J'aimerais pouvoir les recconnaitre demain. Et y a-t-il un quart à prendre?"
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MessageSujet: Re: Je n'aurai pour amante que la liberté [FINI]   Lun 7 Fév - 20:08

L'air se rafraichissait. Je sentais le souffle marin courir sur ma peau, charriant de légers frissons dans son sillage. Guère plus que des spasmes imperceptibles, mais, je le sentais, mon corps tout entier luttait pour maintenir en son sein une température plus seyante. J’étais pourtant d’une nature peu frileuse. Le plus souvent, je ne ressentais les affres du froid outre mesure, et à plus forte raison au large de Tortuga, île au climat des plus cléments. Aussi songeai-je que la fatigue devait sûrement jouer un rôle, et que le refroidissement de la brise que je semblais percevoir était en vérité moindre.

Le second avait pris acte de ma présence, silhouette nouvellement incorporée au décor de cette scène nocturne sur le gaillard arrière du Prince des Tempêtes. J’avais conscience que la curiosité qui avait aiguillonné mes pas s’apparentait à une indiscrétion certaine. Toutefois, il ne parut m’en tenir rigueur. Au contraire, il me gratifia d’un sourire amène, nimbé par la lueur que projetait le fourneau sa pipe. Mon visage se fendit d’un sourire aux paroles qu’il tint alors.

Je n'aurais pas trouvé meilleure comparaison, Mr Withmore, concernant ces maudits ronflements dont retentit le dortoir… répondis-je, et je souriais malgré ma voix empreinte de douleur.

Il me présenta alors le jeune matelot tout récemment recruté à bord du Prince des Tempêtes. Ainsi, il était monté par la dunette… Une idée peu avisée, s’il en était. On aurait eu tôt fait de le prendre pour quelque maraudeur aux desseins malhonnêtes. Mais le second n’était prompt à porter jugement, et il semblait avoir consciencieusement sondé le nouveau venu. Ses paroles firent échos à mes propres réflexions. Un bon bougre, le jeune Lenoir m’en avait tout l’air. Withmore lui ordonna ensuite de cesser sa tâche, ayant eut la démonstration de quoi il était fait.

Je vis la jeune recrue se redresser, un sourire franc suspendu à ses lèvres, et se diriger dans notre direction. Il s’adressa d’abord à mon intention, se présentant, et je fus touchée par cette marque de politesse. Ce n’était en rien la galanterie affectée des freluquets et autres damoiseaux pétris de suffisance. Sa déférence était simple, naturelle, et j’en perçus toute la sincérité. J’esquissai un sourire devant la gêne légère qui l’habitait. Lorsqu’il présenta sa main, j’avançais la mienne à sa rencontre.

Ravie de faire ta connaissance, Evan. Malgré ton erreur, qui relève de la maladresse plus que tout autre chose, tu me sembles détenir un certain potentiel. Aussi ai-je hâte de te voir à l'œuvre !

Je lui décrochai un sourire serti d’un clin d’œil. La nouvelle recrue se tourna ensuite vers le second, et laissa poindre son enthousiasme à travers plusieurs questions. Je souris derechef, puis je portai mon regard sur le ciel moucheté d’étoiles. L’heure avançait, et ma fatigue se faisait plus pressante contre ma conscience. Je songeai au sommeil qui naguère me fuyait et qui à présent ne demandait qu’à m’emporter. Un univers de silence et de repos, qui se retirerait aux premières lueurs du jour, telles les vagues quittant les rivages, me laissant en parfaite condition pour une journée nouvelle à bord du Prince des Tempêtes.

Toutefois, je ne souhaitai déjà regagner le dortoir. La soirée était trop belle pour être ainsi écourtée. Aussi décidai-je de profiter encore un moment de la compagnie de mes camarades d’équipage. Dans la tiédeur décroissante du soir, je resserrai distraitement mon gilet, cherchant la chaleur de son éreinte.
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MessageSujet: Re: Je n'aurai pour amante que la liberté [FINI]   Sam 12 Fév - 13:37

Dans la nuit, l’air charriait jusqu’au Prince des Tempêtes les échos caverneux d’une musique endiablée. Morceau sans-doute entamé par quelques musiciens infatigables comme on en trouvait dans n’importe quelle taverne, comme le voulaient les grandes histoires. Point ici de triste balade ou de lugubre classique, mais seulement des notes joyeuses et un rythme endiablé. Des cordes étaient pincées et frottées par des doigts et des archets agiles, tandis que les accordéons se pliaient et se dépliaient au bon vouloir de la mélodie. Sans doute que nombre de clients frappaient des mains avec autant de rythme que leur permettait l’alcool déjà imbibé, de ceux qui n’avaient pas d’autre maison que les lanternes d’une taverne et l’air frais de la nuit. Adossé au bastingage du Prince, Charlie Withmore laissait ce son étouffé parvenir jusqu’à lui. Il ne faisait plus attention aux cris et aux éclats de voix qui éclataient parfois sur le port ou plus loin dans les ruelles avant d’être brusquement réduits au silence, et il ignorait l’éternel clapotis de l’eau contre la coque. Fermant les yeux, il n’y avait alors plus que cette musique endiablée, les dernières notes d’une vie refusant de se rendre à la nuit.

Et puis les voix de ses camarades princiers le sortirent de sa rêverie. Il secoua brièvement sa tignasse claire, cligna des yeux et tapota sa pipe de deux de ses doigts, l’air de celui qui n’aimait pas revenir trop brusquement à la réalité lorsqu’il pouvait se le permettre. Evan et Léna avaient été témoins d’un de ces instants que Charlie lui-même aimait à qualifié de « rêve éveillé », où il laissait ses sens se fermer à tout ce qui ne lui permettait pas de s’évader dans les replis les plus éthérés de son esprits. Léna pouvait en témoigner, il arrivait parfois au second de passer de longues minutes accoudé au bastingage, les yeux perdus dans l’immensité de l’océan, les pensées entièrement tournées vers les histoires les plus incroyables… Bien sûr, il ne se permettait une telle rêverie que lorsque le calme à bord le permettait, mais il était commun de tomber sur lui en pleine évasion intérieure lorsque l’ambiance y était propice. Et à chaque fois, il secouait la tête, clignait des yeux et tapotait sa pipe ou ses lorgnons avant de redevenir aussi alerte qu’à l’accoutumée. Souvent, il ne pouvait s’empêcher de mentionner brièvement la somme de ses pensées, laissant plus d’un matelot interdit.

« Et bien, je demande pour qui ou pour quoi ils jouent cette musique avec autant de fougue, ce soir… » se contenta-t-il de dire, sobrement. Il tira sur sa pipe, exhala quelques bouffées de tabac odorant puis la garda dans sa main tandis qu’il reportait toute son attention sur Evan et Léna. La femme avait véritablement accueilli Evan comme Charlie s’y était attendu : avec simplicité et gentillesse, comme un égal. C’était ainsi qu’elle se comportait avec les nouveaux ; de même que Charlie, elle n’était pas férue des idées préconçues et était toujours prête à donner sa chance à autrui. Pour peu que Lenoir ne s’offusque pas de la franchise brute dont elle faisait toujours preuve, il se trouvait là une camarade agréable et loyale. Léna ne reprit pas le chemin du dortoir, préférant sans doute profiter encore un peu de la nuit. Charlie ne pouvait certainement pas lui donner tort ; il y avait en cette soirée une atmosphère particulière…

Quant à Evan Lenoir, il semblait ragaillardi maintenant qu’il n’avait plus à frotter la dunette, et toute trace de volonté brimée avait disparu. Il avait sourit franchement à Léna, donnant à son visage blessé une expression étrange qui ne laissait malgré tout planer nul doute sur sa sincérité. Fervent partisan d’une galanterie qu’on lui inculquât dès sa plus tendre enfance, Withmore ne fut pas offusqué pour un sou de voir Evan donner la priorité à Léna avant de se tourner vers lui à nouveau. Il était plein de questions, visiblement avide d’en apprendre le plus possible sur la vie à bord, et paré à accomplir sa part de travail. Charlie leva une main comme pour endiguer le flot de questions, et conserva son bon sourire tandis qu’il y apportait ses réponses.

« Tu as déjà rencontré le capitaine, voilà ceci de fait. Si tu es bon juge de caractère, tu auras compris qu’il vaut mieux ne pas la contrarier mais qu’elle ne se montre pas injuste pour autant. Tu as fait la connaissance de notre maîtresse des voiles… Tu auras très vite affaire au bosco, comme n’importe quel membre d’équipage. Tu sauras aussitôt à quoi t’en tenir dès que tu te retrouveras face à maître Mainwaring. Il n’a pas son pareil pour se faire écouter… » Charlie marqua une très légère pause, vaguement mal à l’aise comme à chaque fois qu’il songeait au maître d’équipage. Il n’avait jamais réussi à faire totalement confiance à celui qu’on pouvait dire être un mutin professionnel… Mais Scarlett avait sans doute ses raisons pour l’avoir choisi, et il était du devoir de Charlie de ne pas laisser ses sentiments prendre le dessus. En tant que second, il s’efforçait de se composer une attitude neutre vis-à-vis du bosco ; il était important de ne pas fragiliser le poste d’un homme aussi important dans la bonne marche du navire que le maître d’équipage. « Il y a une jeune femme du nom de Madeleine parmi les matelots ; elle aime raconter des histoires, et je suis sûr qu’elle pourra partager avec toi les ficelles de la vie à bord. Elle, un autre matelot ou maîtresse DaSilva ici présente, si cela ne l’ennuie pas. » Charlie posa un regard enjoué sur Léna, avant de continuer : « Mais je ne vais pas te décrire un à un chaque membre de l’équipage. Tu les rencontreras bien assez vite, et tu sauras à quoi t’en tenir par toi-même. Quant aux quarts… Ils sont déjà distribués pour la nuit à venir, mais tu ne manqueras pas de travail une fois le jour levé, sois sans craintes ! »

Charlie se tut, laissant quelques instants la musique lointaine qui continuait de plus belle arriver jusqu’à lui, puis fit glisser son regard de l’un à l’autre de ses deux interlocuteurs.

« Mais dites-nous, maîtresse DaSilva, comment trouvez-vous la vie à bord de notre Prince ? Si cela ne vous embête point, je suis sûr que notre jeune ami aimerait en savoir plus de la part d’un membre de l’équipage ! »

Après tout, la nuit était belle, et ils avaient bien de quoi raconter quelque histoire…
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MessageSujet: Re: Je n'aurai pour amante que la liberté [FINI]   Mer 30 Mar - 13:30

Musica evade cuori...

J'entendais la voix chantante de mon voisin italien de Paris, artiste dans l'âme et violoncelliste de génie, me narrant avec passion les envolées délicates de son cher Haydn, résonner dans le vent de ce pont de navire où venait s'échouer une bien différente musique. L'air absent de mon nouveau second était pour le moins passé inaperçu, jusqu'à ce que je m'adresse à lui directement. Et ses yeux mi-clos, la détente absolue de ses traits, m'avaient poussé à rechercher l'origine de son éloignement. Je n'avais rien vu d'abord, puis l'infime frémissement de l'atmosphère était venu chatouiller mes oreilles. La musique se voit toujours, aussi infime soit-elle. Elle fait vibrer l'ambiance d'un lieu, la caresse, s'en saisit et la transforme doucement à l'insu de ceux qui y baignent, pour éveiller les fibres émotives de leur coeur et éclairer leur âme. Cela peut être en mal, pour ceux qui ne supportent pas son approche si personnelle, comme en bien pour ceux que ses arabesques transportent au-delà du monde présent. Mais bien rares sont ceux que laissent indifférents les disciples d'Esculape. J'étais de ceux qu'une mélodie pouvait accaparer au point de perdre pied avec la réalité, et visiblement je n'étais pas le seul. Ce qui me fit venir un grand sourire aux lèvres, quand Withmore revint à nous.

Il parla brièvement de la fougue enhardie du petit concert qui se jouait en un coin secret de Tortuga, puis enchaina sur l'équipage. Ce fut à mon tour de secouer la tête et de cligner un instant de l'oeil : il me fallut un moment pour me rappeller de ma question précédente, et surtout pour m'arracher à la douce rêverie provoquée par l'orchestre fou.

... ma non ti lascio portare troppo lontano! Certes Silvano, certes.

J'écoutais attentivement la réponse donnée, souriant au passage concernant Scarlett Lewis : oh que oui, j'avais pu me faire une idée de son caractère! Et je me doutais aussi qu'elle n'avait pas choisi ses matelots par hasard. Alors quand il mentionna le nom de Mainwaring...

Je du sans doute me raidir inconsciemment, réagir par impulsion. Toujours est-il qu'un spasme parcouru mon visage, et que pire encore qu'un sourire, cette expression étira douloureusement mes muscles faciaux en m'arrachant un grincement de dents involontaire. Bruit sourd vite étouffé par la volonté, je ne devais rien laisser paraître de mes sentiments à ce stade de mon intégration. Mais tout de même, Mainwaring! Je ne pu m'empêcher de vérifier la correspondance.

- Attendez, vous avez dit Maître Mainwaring... Le même que Jan Mainwaring? Celui qu'on murmure être un mutin? J'ai entendu parler de ce bonhomme dans tous les ports!

Au diable non, pas lui! J'exêcrais ce personnage plus encore que la brute espagnole qui m'avait délogé l'oeil. Quand j'avais entendu pour la première fois parler de lui, il était second, tout comme moi. Puis j'avais appris qu'il était passé capitaine du rafiot qui l'avait engagé, mais pas par la voie normale... Et c'était ainsi que j'avais appris ce qu'était en mer la mutinerie. Un acte de lâche, de pompeux et de bon à rien! C'était par les actes qu'on prouvait sa valeur, pas par les complots et la sournoiserie! Il m'arrivait souvent de m'emporter à ce sujet, et quand l'équipage de l'Ecumeuse m'avait insidieusement fait savoir qu'il eusse été heureux de me voir prendre la place du capitaine, j'avais tout simplement choisi de me faire une place ailleurs, dans un équipage digne de ce nom. Et par dessus tout, je m'étais juré de ne pas ressembler à cet homme-là.

Voilà sans doute pourquoi j'avais completement oublié l'histoire que devait me raconter DaSilva, pourtant si attentionnée. Je ne scrutais que les lèvres de Withmore avec anxiété.
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MessageSujet: Re: Je n'aurai pour amante que la liberté [FINI]   Lun 4 Juil - 16:56

    Oh, bien sûr, Maîtresse Da Silva aurait pu répondre élogieusement à propos du Prince, qui lui avait offert comme à beaucoup la liberté tant voulue. D'ailleurs, la maîtresse des voiles l'aurait volontiers fait, et cherchait déjà quels termes employer au sujet de Mainwaring que sa réputation avait visiblement précédé. La conversation aurait pu continuer ainsi jusqu'à ce que le second ait pitié du nouveau et l'envoie se jeter dans un hamac, mais un son facilement identifiable se fit soudain entendre par-dessus bord, sur le quai de l'île. Un cri perçant traversa la pénombre. On y sentait une indignation profonde ainsi qu'une certaine vulgarité. On entendit ensuite le bruit d'une gifle cinglante et des pas précipités sur la pierre. Un gamin sembla supplier d'une voix de martyr :

    - Lisa, non...

    Mais c'était trop tard. La voix stridente sur talons parvint aux oreilles de notre équipage, menaçante et moqueuse.

    - Eh, du Prince ! Vos mousses sont de sales porcs mal élevés, pour un bateau tenu par une femme, j'espérais mieux ! Dites à c'tavorton de se payer une putain et d'lâcher les filles honnêtes, ou vous l'retrouverez au fond d'la mer ! Mon père surveille l'indigoterie contre les paumés de son genre, il les connaît bien !
    Là-dessus, la charmante créature cracha dans l'eau avant d'envoyer une bouteille à demi pleine de mauvais rhum de briser contre la coque du navire. Le Prince grinça de mépris offensé, une voiola claqua et le vent siffla plus fort dans leurs cheveux. Da Silva, ayant reconnu quelque apprenti aux voilures dans le mousse maladroit, lui lança l'ordre sec de remonter à bord, car ils avaient du travail. Ils descendirent rapidement par l'écoutille centrale, elle grognon, lui pataud. Les deux marins se retrouvèrent seuls, dans un silence seulement troublé par les vociférations de la demoiselle qui s'éloignait déjà le long du quai.

_________________
"Malheureux l'homme, qui fonde
Sur les hommes son appui.
Leur gloire fuit, et s'efface
En moins de temps que la trace
Du vaisseau qui fend les mers,
Ou de la flèche rapide,
Qui loin de l'oeil qui la guide
Cherche l'oiseau dans les airs."
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Charlie Withmore

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MessageSujet: Re: Je n'aurai pour amante que la liberté [FINI]   Lun 11 Juil - 14:07

[HRP: Merci à la Fortune pour son intervention! -^^-]
_____________________________________________________________

Maître Mainwaring… N’était-il pas là un malaisé emploi de langage que de qualifier d’un tel titre une fripouille comme le bosco du Princes des Tempêtes ? Un maître de la langue fourche, des sous-entendus et des rumeurs assassines, oui ! Rien de pire pour saper l’autorité à bord que de s’encombrer d’un tel personnage, Charlie n’en démordait pas. D’autant que le passif du coquin était on ne peut plus révélateur des troubles qu’il était capable de semer sur son passage. Plus d’une fois, Withmore s’était demandé ce que Scarlett Lewis avait pu trouver à ce triste sire. Elle devait bien avoir entendu les histoires –avérées- qui circulaient sur son compte, et sa jeunesse et son relatif manque d’expérience n’en faisait pas pour autant une femme naïve. Certainement pas, en tout cas, une femme toujours disposée à ne voir que le meilleur en son prochain. Alors qu’est-ce qui avait bien pu la pousser à accueillir en son bord ce maître des mutins ? Souvent, l’écossais brûlait d’engager la conversation là-dessus avec sa capitaine, mais le caractère susceptible de cette dernière l’avait à chaque fois retenu de pousser plus loin le sujet. Lewis n’était pas connue pour garder la tête froide lorsque l’on discutait son jugement, et Charlie n’avait jusqu’ici eu aucun motif pour incriminer Mainwaring. Non pas que Chip soit homme à vouloir à tout prix la chute d’un autre, loin de là, mais le bosco avait le chic pour le rendre mal à l’aise. Aussi prenait-il sur lui de le surveiller de son mieux, attentif à la moindre ombre d’une mauvaise action. Mais pour le moment, l’homme ne lui avait donné aucune raison de se plaindre de son travail, et on ne pouvait condamner un homme uniquement parce qu’il n’était pas d’un caractère agréable.

« C’est bien de lui qu’il s’agit. » répondit Charlie à Evan, l’air neutre malgré la répugnance instinctive que provoquait chez lui l’évocation du bosco. « Mais à notre bord, jamais il n’a encore posé problème. Il fait adroitement son travail, il faut le lui reconnaître. Et notre capitaine est bonne juge de caractère, aussi j’imagine qu’elle avait ses raisons de le choisir lui et pas un autre, et ce n’est pas à nous de discuter ses ordres. » Il était vrai que Withmore se fiait au jugement de Scarlett Lewis, mais malgré son affirmation, il n’hésiterait pas à la contredire en privé si un motif valable se présentait. C’était là son rôle de second, après tout. Mais les matelots n’avaient pas à y songer, il fallait qu’Evan le comprenne. Mais, comme pour tenter de rassurer le borgne aussi bien que lui-même, il ajouta à mi-voix : « Et puis, je le garde à l’œil, le bougre, que personne ne s’y trompe… »

Mais des cris mirent fin à ses ruminations, quand ils recouvrirent les notes de musique qui se faisaient toujours entendre des gargotes du port. Allant s’accouder au bastingage de manière à avoir sous les yeux la source du tapage, il vit à la lueur de la lune un tout jeune mousse qui fuyait les imprécations tout en gorge d’une donzelle de Tortuga. Filant à bord, le gosse –préposé aux voiles- fut aussitôt pris en charge par Léna Da Silva. Sèche, elle l’emmena à sa suite, et Charlie sut qu’il pouvait sans autre compter sur elle pour discipliner le gamin. Au besoin, il irait lui toucher tout de même quelques mots, histoire de s’assurer que l’affaire était entendue… Mais, quand la bouteille vint s’écraser sur la coque du Prince, Charlie se prit alors à espérer qu’un tel évènement n’arriverait pas aux oreilles de la capitaine. Si elle apprenait qu’on s’amusait à lancer du verre se briser contre le bois de son précieux navire, celui dont elle était si fière et dont elle prenait si grand soin, on n’aurait pas fini de la décolérer. Pétri de sens pratique et d’un sang plus froid, il en fallait plus à Charlie pour s’échauffer, mais il décida tout de même de faire le nécessaire pour que ce genre d’histoire ne se reproduise plus. Il avait à cœur d’éviter les drames inutiles…

« Et bien, il y a sur cette île de sacrés agités. » commenta-t-il en tirant sur sa pipe. Il se tourna ensuite vers Evan : « Inutile que la capitaine apprenne un tel accident… Elle tire une grande fierté de l’état du Prince, et pourrait s’emporter plus que nécessaire. Et puis, je veillerai pour ce que cela ne se reproduise plus, aussi bien de la part des lanceuses de bouteille que de nos mousses indélicats. » Puis un sourire vient zébrer la figure du second, tandis qu’il s’amusait du pensée soudaine : « J’imagine bien que tu ne seras pas de ceux qui ramèneront foule en colère après avoir couru la gueuse comme un puceau trop sûr de lui… ou serais-tu plus sauvage que tu n’en as l’air ? » Et Si Withmore doutait que cela soit le cas, il ne pouvait s’empêcher de voir jusqu’à quel point il pouvait s’amuser un peu aux dépends du caractère du nouveau matelot…
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Evan Lenoir

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MessageSujet: Re: Je n'aurai pour amante que la liberté [FINI]   Sam 6 Aoû - 7:51

Ainsi mes estimations n'étaient poins fausses, puisqu'un autre second de bâtiment, et non des moindres, émettaient au sujet du traitre les mêmes réticences de confiance que les miennes. Oh certes, il ne l'avait pas dit explicitement! Mais il est des intonations, des phrases prononcées tout bas et certains plissements de front qui ne trompent point. Withmore faisait admirablement son travail en me sommant à mis-mots de ne point creuser l'affaire plus en avant - en somme, de rester à la place qui venait de m'échoir, celle de matelot. Mais avec la même prudence, si ce n'était plus bas encore, il m'assurait bien que mes pensées étaient, si pas exactes, du moins fondées. Et de savoir qu'un homme tel que l'écossais - son accent me faisait vraiment pencher pour cette région - tenait le bougre à l'oeil me rassurait. Cela n'endormissait pas mes craintes, mais au moins je n'avais donc pas à rester méfiant moi-même. Ce qui après tout était préférable, si je devais obéir sans condition au bosco en question.

J'en étais là de mes réfléxions quand survint l'incident sur le pont. Il me fallut un certain temps avant de comprendre ce qui avait lieu sur le quai, mais quand Da Silva revint - elle s'était précipitée sur les échelons avec la rapidité d'un chat - en tenant par la pointe de l'oreille le mécréant, qui visiblement n'était pas ravi de cette marque d'affection, les éléments se mirent en place dans mon raisonnement avec la facilité de l'habitude. La scène, qui n'avait pas semblé surprendre Withmore, était habituelle également à bord de l'écumeuse. L'impolitesse des jeunes matelots était partout légendaire. Et ce fut justement le moment que choisis mon nouveau second pour jauger mon honneur sur ce point.

Je le regardai d'un air grave, presque cérémonieux. Sa question évoquait en moins de bien douloureuses images. Visions floues et ephèmères de chair, de rhum et de sang entremêlés. Odeur de femme et de mort. Le corbeau qui hurlait, le cadavre bleu et gris de violence. La nuit la plus terrible de ma jeune et courte vie, mais surtout, celle qui avait le pouvoir de mener deux hommes sur l'échaffaud. Un profond soupir précéda ces mots :

- A mon grand regret, Monsieur Withmore, la seule nuit que j'eusse jamais passé en compagnie d'une femme fut aussi la plus terrible que j'ai connue. Ces filles vendent leur corps pour un peu d'argent, mais moi, je ne vendrai plus mon âme pour quelques damnées minutes de plaisir volés, quand le gout qui m'en reste est celui de l'amertume.

Et surtout, me dis-je à voix basse, quand cet amour de peau peut me couter la mienne. Mais cette pensée-là était condamnée à restée bein enfouie au fond de mon regret, si je ne voulais pas quitter prématurément le bonheur de l'écume à la proue de l'aventure. Décidément, j'étais bien lyrique dans les souvenirs!

C'était assez de nostalgie pour ce soir. Il était temps de revenir sur terre, et le moment me parut opportun pour signaler un inconvénient non négligeable à mon second.

- Je n'ai plus pensé à le signaler au capitaine Lewis, mais il serait plus juste que je vous prévienne... Celui-ci me pose un problème, poursuivis-je en désigant du doigt mon oeil bandé. Depuis qu'il est hors service je suis à peu près incapable d'estimer correctement une distance de plus d'un demi-mille. Cela ne me pose aucun problème à bord, mais à la vigie je suis d'une inutilité totale. Ce n'est pas par fénéantise, mais meiux vaut éviter de se fier à moi à ce poste.
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Charlie Withmore

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MessageSujet: Re: Je n'aurai pour amante que la liberté [FINI]   Dim 4 Sep - 18:40

A en juger de sa réaction, Charlie avait touché un nerf sensible en mentionnant gaillardement les aventures d’un soir avec les donzelles du port. Pas particulièrement prude –il était bien mal aisé de l’être quand on évoluait dans le monde de la piraterie- Withmore n’était pas pour autant plus salace que cela, sa remarque n’ayant finalement que le but d’en apprendre un peu plus sur le mystérieux nouveau matelot du Prince des Tempêtes. Et les quelques mots reçus en réponse s’avérèrent tout aussi mystérieux, si ce n’était plus ! Il y avait une grande histoire là-dessus, Charlie pouvait la renifler avec l’instinct de celui qui les avait chassées toute sa vie. Mais il avait aussi assez de bon sens pour comprendre qu’il n’était pas judicieux de faire précieux sur Lenoir pour qu’il se livre. Peut-être que le jeune homme obéirait-il de mauvaise grâce si son nouveau supérieur lui ordonnait de déballer son sac, mais ce n’était pas ainsi que fonctionnait Charlie. Il préférait que les confidences viennent d’elle-même, et travaillait pour ce faire à instaurer une relation de confiance et de respect avec ses mousses et matelots. Si Evan avait un jour besoin de quelqu’un à qui parler, Charlie répondrait présent, et il ne tenait maintenant plus qu’au jeune homme à le réaliser. Mais non, nulle question de l’y presser.

Ce qui n’empêcha pas Withmore de se demander un instant encore ce qui avait bien pu arriver à Evan pour qu’il réagisse avec autant d’amertume à la mention des femmes. Un sujet infiniment vaste et compliqué s’il en était, les femmes. Charlie en avait eu plus que sa part, ce qui ne l’empêchait pas de récidiver régulièrement. Et s’il n’avait jamais vraiment eu l’occasion de s’engager, il se plaisait à fréquenter les mêmes filles lorsqu’il était à Tortuga. Parce qu’il était un pirate qui aimait ses habitudes, et avec une certaine idée de la fidélité. Du moins la pratiquait-il à sa manière, et il s’était trouvé un système qui fonctionnait plutôt bien. Aussi, les femmes n’étaient pas un sujet qui préoccupait Charlie plus que de raison. Car à s’en soucier plus que de raison, plus d’un homme s’était vu la proie des ennuis les plus inimaginables, et Charlie se demanda si cela avait été le cas d’Evan.

« Oh, je suis persuadé que le cap'taine y aura pensé, même si le sujet n’a pas été soulevé. C’est sans doute assez évident pour qu’elle ne se sente pas la peine de le mentionner. » finit-il par répondre aux derniers mots du borgne, qui avait profité de cet instant de flottement pour changer de sujet. « T’inquiète pas mon gars, il ne me serait pas venu à l’idée non plus de te percher dans ce nid d’oiseau. Notre vigie se débrouille, tu le contempleras bientôt de toi-même, et il y a bien assez de boulot à bord pour tes deux bras. Sois sans crainte, on va te trouver quelque chose dans tes cordes, et je doute pas que tu t’en sortiras comme un chef. Après tout, si j’en crois ce qu’on raconter sur Evan « le borgne » Lenoir, t’es un type capable, fiable, et prêt à assumer sa part du travail. J’doute pas que ce sera le cas sur le Prince. »

Avec un nouveau et franc sourire, Charlie tapota sa pipe au-dessus de l’eau avant de se la glisser dans la bouche ; même éteinte, il avait plaisir à la savoir à sa place, entre ses lèvres. Les dernières fumerolles se dissipaient au-dessus de sa tête, comme au rythme enthousiasmant de la musique du porte qui continuait son tapage.

« Et bien si tu n’as point d’autre point à soulever, je te propose d’aller rejoindre le dortoir et de te reposer. La nuit sera bien assez courte, et la journée de demain bien assez longue. Car le capitaine Lewis ne permettrait pas qu’on se la coule douce sur son bâtiment, et j’suis bien d’accord. » Il fit un clin d’œil à Evan, s’adossa au bastingage comme pour se laisser envelopper par la fraîcheur de la nuit. « J’crois que c’est tout pour l’instant. Evidemment, si t’as des questions ou un souci, hésite pas à m’en toucher deux mots pour peu que ce soit pas lors de tes quarts. Pour le reste, bienvenue à bord du Prince des Tempêtes, matelot Lenoir ! »

Et Charlie tendit sa grosse main calleuse à Evan, l’accueillant à bord aussi officiellement que pouvait le faire un Withmore.
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Evan Lenoir

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MessageSujet: Re: Je n'aurai pour amante que la liberté [FINI]   Mar 13 Sep - 12:16

J'avais vu poindre l'étonnement sur son visage au fil de ma réponse, mais fit comme si rien ne se passait. Il n'avait pas à savoir pourquoi les femmes me posaient tant de problèmes, et je ne tenais pas à ce qu'il l'apprenne, que ce soit maintenant ou en tout autre temps. La seule personne autorisée à détenir cette information, et qu'elle partageait bien malgré elle, était aussi coupable peut-être que moi, et le moindre mot échangé hors de ce binôme pouvait nous précipiter tous deux. Withmore, je n'en doutais guère, était tout à fait capable de comprendre cette folie de jeunesse et de la pardonner grâce à mon travail assidu et régulier, mais j'avais trop honte pour me confesser. Et trop peur.

Aussi pas un mot de cette catastrophe ne filtra de mes lèvres, et je fut soulagé de l'entendre répondre à la remarque de travail sans approfondir l'autre sujet. Quand il embraya sur le bonsoir, mes traits, un instant crispés par le souvenir, se détendirent et je pu fendre mon visage d'un large sourire - enfin, toujours avec ce maudit côté droit paralysé, et mon expression à demi-tordue. Cessant de me tenir raide, je m'avançai d'un pas et lui rendit sa poignée de main avec énergie et reconnaissance. Sa paume était dure et calleuse, comme celle d'un marin aguerri qui ne perdait jamais l'occasion de se faire les bras au travail manuel.

- Ma foi, si l'on vous a parlé de moi en bien, j'espère être à la hauteur de maintenir votre opinion! Le Prince me plait, et je ne tiens pas à le décevoir. Comptez donc sur moi Mr Withmore!

C'était un homme droit, fier, expérimenté et loyal. Et qui aimait les livres, de surcroit! Je ne doutais aucunement de notre entente future, aussi je ne partis pas impoliment, et me permit une petite phrase qui, loin d'être préméeditée, vint en compliment avec toute la franchise que m'inspirait mon nouveau second.

- Pour ma part j'ai souvent entendu dire qu'on trouvait peu de navires aussi bien gouvernés que le Prince. C'est honneur d'y être engagé. Je n'attend que de pouvoir vous prouver ma valeur demain. Bonne soirée et merci pour l'accueil!

Puis lachant sa main, je lui fis un rapide petit salut de la tête et me retournai vers l'escalier de la cale. J'avais été assez flatté d'apprendre qu'il avait entendu parler de moi en de bons termes. Cela prouvait au moins que j'étais bien accueilli, et contrairement à ce que je croyais, ma petit entrée remarquée par le gaillard arrière n'était la première impression que je laisserais au Prince. Du reste, j'avais tenu à prouver que j'avais mon caractère, et qu'on ne me dirigerais pas éternellement. Et secretement, je revais à mon Artemis.

Le dortoir était bondé, empli de ronflements et de bruits de tissus froissé. Dans tout ce chambard, quelques hommes et femmes profitaient de leur repos. Je n'avais aucune raison d'attendre de me faire connaitre à eux, aussi je sautai dans le premier hamac libre à ma disposition, et dompté par le sommeil de la jeunesse, je rejoingnis bien vite les bras de Morphée, songeur, fatigué et souriant à ma bonne fortune.

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Je n'aurai pour amante que la liberté [FINI]

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