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 Beuveries meurtières... [PV Evan] [ /!\ Scènes sanglantes /!\ ]

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Crow

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MessageSujet: Beuveries meurtières... [PV Evan] [ /! Scènes sanglantes /! ]   Lun 6 Sep - 9:41

L'aube émerge timidement d'entre les sombres pans de ciel nocturne, tachant de rose la voute étoilée qui s'éteint peu à peu. La pâle lueur du jour vient effleurer de ses doigts clairs la ville assoupie, jetant des gerbes de lumière sur les bâtiments crasseux et branlants, les tavernes sordides et les ruelles maigres et tordues, et éclaboussant d'un soleil pâle les larges pierres humides pavant les rues de Tortuga.
L'étincelle de clarté commence à baigner doucement l'île d'un halo doux et pastel, teintant de pêche et de rose clair les cotonneux nuages qui étendent leurs bras moelleux au dessus des toits biscornus.
Une journée de beau temps en perspective, cela est sûr. Une journée sans ennuis. Une journée simple et évidente, où Crow se contentera de chaparder de quoi se nourrir, pour aller se poser calmement sur le port, et dévorer avidement l'épaisse miche de pain volée quelques minutes plus tôt.
En parlant de Crow...
Un rayon timide vient chatouiller sa joue parsemée de petites taches de rousseur brunes, caressant ses longs cils clairs et courbés. Il ouvre un œil, et sa grande pupille émeraude heurte la froideur grisâtre du sol. Il est à terre, manifestement. Son corps endolori le lance affreusement. Sa main arachnéenne se pose, se crispe, et, dans un effort surhumain, notre cher corbeau se relève de manière plus ou moins titubante.
Sa vision troublée tord les murs, les fait s'écrouler à ses pieds, malgré leur solide immobilité. Il lui faut donc plusieurs minutes avant de prendre totalement conscience de son environnement.
La première chose qui lui saute au yeux est le rouge. Splendide mare grenat qui poisse les dalles, déjà sèche et noircie, et la rue, tel un lépreux, est souillée par cette tâche sombre qui s'étale vers les pieds nus du jeune homme.
Il recule.

Rires. Effluves délicieuses d'alcool qui viennent effleurer son nez, enivrer son âme. La fumée englouti la taverne crasseuse, emplissant les murs d'une épaisse masse grisâtre qui ternis les visages et assombri les courbes voluptueuses des catins offertes et vulgaires. Crow rit. Son rire est hystérique, ivre de rhum et de luxure, et une fille de joie à la poitrine tendre se presse amoureusement contre son torse maigre et nu. Sa main serre une choppe remplie de ce superbe liquide brun, aux reflets dorés. On rit avec lui. Les voix sont entrecoupées de hoquets, de glapissement hilares, de rugissement joyeux. La fille de joie l'embrasse, le touche, glousse, et sa petite voix aiguë sonne comme une cloche que l'on tinterait.
Il rit de plus belle. Un borgne rit aussi. Il a la peau brunie par le soleil, les cheveux blanchis par le sel. Il y a un autre pirate. Grand, imposant. Sa figure large et dure est recouverte d'une barbe épaisse et fournie. Il tape sa lourde main contre le bois pourri de la table branlante. Sa voix n'est qu'un aboiement rauque et imbibé d'alcool. Crow rit. Il rit à s'en brûler la gorge. Le rhum coule, brûle son palais, envoûte son esprit, lui fait perdre la tête.


Il se prend la tête entre les mains. Merde. Les informations de la veille viennent par bribes rapides et fugaces, écorchant sa mémoire. Ses jambes titubent, le mal de tête pulse à ses tempes. Les rires résonnent, comme une affreuse litanie cauchemardesque.
A ses pieds, le borgne semble endormi. Il est amoché, et Crow porte ses doigts tremblants à son propre visage, qu'il sent tuméfié sous sa peau brûlante de fièvre. Ses paumes viennent heurter le mur glacé, et il s'y appuie. Contre son front, la pierre froide semble apaiser ses délires fiévreux.
Il baisse les yeux, observe le sol.
Le borgne dort. A ses côtés, un corps.
Qui ne dort pas.

Cris. Hurlements injurieux, beuglements haineux et emmêlés par l'ivresse. Les mots n'ont aucun sens, mais blessent, mutilent. Crow hurle. Les bruits sont trop forts. Ils massacrent ses tympans.
Les corps se ruent dehors. Il fait si froid. Le vent claque les peaux ardentes de colère. Les mains s'empoignent, se serrent. Les poings se fracassent. Les hurlements sont plus forts encore, ils brisent le silence glauque des nuits sombres de Tortuga.
Crow ne rit plus. Il voit rouge. Ses membres nerveux s'agitent, se ruent sur les deux autres corps possédés par la rage. Crow hurle. Sa voix est rauque, brisée, démente.
Il a perdu la tête depuis bien longtemps.
Rouge. Rouge. Rouge...


Crow recule brusquement. Il ne dort pas. Il ne bouge pas.

-Vous êtes marchand alors ? Ça c'est drôle... Vous venez quand même dans cette taverne pourrie ? Alors que vous êtes pleins aux as ?

De nouveaux rires. La bouche perdue dans une barbe d'encre se tord en un rire gras. Tant de rires. Trop de rires.
Capitaine, hein... ? Crow déteste les marchands, ce soir. Ce soir, Crow déteste tout le monde.


Merde. Merde. Merde. Un riche marchand.
Il est mort, crevé, la gueule ouverte comme un chien galeux, et c'était un riche marchant.
La compagnie des Indes allait sûrement se faire un plaisir de le pendre pour ça...

Le sang coule, sublime. Il gicle, s'écoule sur le sol glacé et poisseux. C'est le sang de tout le monde. Le sien, le leur. Il glisse, rampe, tâche les peaux et rend fou. Qui frappe ? Qui est frappé ?
Crow ne sait pas.
Mais le sang coule, coule, coule...


Crow pourrait fuir. Mais le borgne l'accuserai sûrement du crime, profitant de l'aubaine.
Mais qui l'a buté ? Qui ?
Le rouquin, grogne. Sa tête lui fait si mal. Il faut qu'il réfléchisse. Et vite.

Les insultes sortent de sa bouche comme une mélopée tordue et paranoïaque. Il faut trouver une solution. Ses lèvres se tordent, sa voix éclate, impérieuse et inquiète :

-Réveille toi, le borgne !


Dernière édition par Crow le Jeu 16 Sep - 20:53, édité 1 fois
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Evan Lenoir

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MessageSujet: Re: Beuveries meurtières... [PV Evan] [ /!\ Scènes sanglantes /!\ ]   Dim 12 Sep - 14:01

Je suis un philosphe. A ma manière, avec mes idées, mais j'en suis un. Ma seule différence avec les grands penseurs de ce monde, c'est que je n'ai jamais couché par écrit mes réflexions - d'où, sans doute, cette carence de popularité qui nuit à tout bon philosophe espérant se faire un nom. Ma paresse écrivaine a cependant une excuse : en évitant de fixer ma pensée, je la laisse se développer sans jamais vouloir l'arrêter, et chemin faisant, sur les routes tortueuses de ma vie corsaire, elle s'épanouit et refleurit à chaque occasion, ne prenant jamais le temps d'être capturée. Je la sème à tout vent, en faisant profiter les rares manants ayant droit à ses brides... C'est ce que je me dis, à 17 ans, à l'âge de déraison où je suis censé devenir un homme, mais où la jeunesse et l'enfance me font encore croire à une vie sans remords. J'ai tué un second, la brute espagnole, c'est vrai. Mais après tout, c'est ce meurtre - enfin cette légitime défense - qui m'a fait gagné ma place dans la piraterie. Toujours de façon très philosophique, je disais alors que la mort n'était ici-bas qu'un acte comme les autres, simplement, il permettait parfois de changer de vie.

C'était ce que je me disais, hier soir...

Ma philosophie fleurtait avec celle d'Epicure, alors. Je voulais profiter de la vie comme un fou, sans retenue. Preuve d'ailleurs que j'avais mal compris le digne penseur : j'avais passé outre les règles de modération... et n'avais retenu que le sublime Carpe Diem! Que j'avais bien l'intention de concrétiser, à l'aube de mes 17 ans. Mon premier acte serait de devenir un homme, très pratiquement parlant : je voulais connaitre la douceur d'un corps de femme dévouée à mon désir. Il était si facile - trop facile - de trouver cette forme d'amour-là à Tortuga. Il suffisait, comme je l'avais fait, de franchir la porte de n'importe quelle taverne. Puis de s'accouder au bar, la chemise entrouverte et la bourse visible. En peu de temps une main douce et parfumée était venue à ma rencontre. Elle avait suivi la largeur de mon dos, effleuré mon torse, suivit la ligne carrée de ma machoire... La bouche vermeille de sa propriétaire avait langoureusement invité mon désir à rejoindre le sien. J'avais suivi cette promesse. Accompagné la putain. Jeté sur le lit ouvert le corps dénudé et offert. Et aimé la femme.

Tout engrisé par cette première expérience de ma virilité, je l'avais raccompagnée en riant dans la salle commune. Deux autres personnages y exploraient les courbes voluptueuses de deux filles au regard luisant. Il y avait là un rouquin malingre, brûlé par le soleil et semblant s'en foutre comme de sa premiere gifle, et un homme rond, gras et tellement cousu d'or qu'il ressemblait à un coffre ouvert. Ils ont levé leur verre à mon approche, déjà à demi noyés dans l'alcool. Hilare, j'avais commandé du rhum, moi aussi. Et j'avais bu. Beaucoup bu. La fille continuait de me caresser et de presser contre moi ses seins ambrés, et moi, j'explorais ces merveilles en me saoulant comme un vieux requin. Ses jambes nues passées autour de ma taille, je chantais avec les autres, oubliant les paroles à mesure que descendait le niveau de ma bouteille. J'avais de moins en moins conscience de ce qui se passait autour de moi. Mes réactions se faisaint brusque, violentes. La fille s'enivrait en même temps que moi et m'embrassait de son haleine sucrée. Je ne voulais pas qu'elle s'en aille. Je voulais l'aimer ainsi la nuit durant, et boire et chanter avec les autres, toute la nuit, toute la nuit, toute la nuit...

Que ce passa-t-il? Je me souvient vaguement d'une injure lancée. De la colère qui monta, en un coup, brusquement, une vague de fureur que je pouvais plus arrêter. De ce besoin irrésistible de la décharger et de rouer de coups les visages saouls qui me faisaient face. La putain que je voulais pourtant aimer quelques secondes auparavant fut jetée à terre sans ménagement. Les deux autres commencèrent à frapper en même temps que moi. La porte de la taverne fut fracassée. et le sang se mit à gicler presque aussitôt.
Il y eut un coup plus fort que les autres. Un seul. Nous n'étions plus que deux à nous battre comme des ours en furie. Et soudainement, nos poings partirent, en même temps. J'eu le temps encore de ressentir un éclair de douleur aveuglant.

Puis ce fut le trou noir.

Une vois impérieuse, rauque, affolée, me tira de mon coma avec grincement.
Réveille toi, le borgne !
Le borgne... Malgrés les éperons de souffrance qui me traversaient le crâne de part en part, je compris qu'il devait s'agir de moi. Mais je refusais encore d'ouvrir la paupière. Ca faisait trop mal, rien que d'y penser. J'avais la bouche pâteuse, avec un affreux gout de fer sur la langue. Mes narines reniflaient quelque chose d'aussi ferré et putride. Je sentais confusément que j'était allongé sur un sol dur, rugueux et inconfortable. Merde. J'a vais la gueule de bois. C'était la journée de toutes les premières.

J'ai enfin réussi à entrouvrir mon unique paupière. Mon oeil s'est arrêté en plein sur lui. Il était mort, crevé, la gueule ouverte vers le ciel rosé. Ca faisait un curieux contraste. Ces cieux si beaux, si délicats qu'ils semblait sortis d'une toile de maitre, et ce cadavre puant en face de moi. Ils n'allaientt pas bien ensemble, ais-je songé. Puis avec un peu plus de raison, enfin ce qu'il m'en restait, j'ai formulé cette évidence. Je l'avais pensée, elle sortit de mes lèvres malgrés moi... Et l'entendre me dégrisa comme si j'avais reçu une douche froide.

"On l'a crevé... On a crevé le marchand. Merde!"

J'ai hurlé ce dernier mot. Tout à fait remis, j'ai bondi sur mes pieds - et me suis attrappé la tête à deux mains, pour retenir cet imbécile de cerveau qui continuait de tourner. Entre deux nausées, j'ai aperçu celui qui m'avait réveillé. Le rouquin malingre.
Je l'ai regardé d'un air horrifié. Horrifié de nous deux. Du cadavre. Du pourquoi du cadavre.

"Qui? Qui de nous deux l'a tué? Qui!?"
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Crow

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MessageSujet: Re: Beuveries meurtières... [PV Evan] [ /!\ Scènes sanglantes /!\ ]   Jeu 16 Sep - 20:50

-On l'a crevé... On a crevé le marchand. Merde !

Les mots éclatent, sournois, et explosent contre ses tympans, jouant avec les nerfs déjà tendus de Crow. Il se retourne vivement, et les mèches de feu, tachées de sang, viennent fouetter son visage anguleux, tuméfié et mutilé. Ses grands yeux émeraude luisent d'une colère ardente, qui vient embraser la forêt de ses prunelles. Des flammes de rage lèchent les étendues vertes qui entourent sa pupille, et la sombre futaie prend feu.
Sa bouche fine, dont l'alcool a brûlé la chair, et qui est à présent aussi craquelée qu'un mur lézardé par le temps, se tord en un rictus mauvais, et lorsque le borgne se relève, ses paupières se serrent, et il darde l'homme d'un regard méfiant. L'unique œil vient croiser les siens, qui, enflammés, lui renvoient la folie de la veille.

-Qui ? Qui de nous deux l'a tué ? Qui !?

Crow veut le tuer, lui aussi. Il crie trop fort. Le fatigue, l'épuise, érode peu à peu la barrière que son esprit à érigé pour quelques instants, afin de calmer la folie qui menace de jaillir hors de son corps crispé. Qui l'a tué, ce marchand ? Bonne question. Excellente. Le rouquin adorerait y répondre, mais sa cruelle mémoire, embrumée par les relents épais et capiteux du rhum, ne lui livre que des actions brusques et courtes, tachées de sang. Mais aucune image nette. Juste des bribes qui viennent heurter ses souvenir et mutiler son crâne. Alors, qui est l'assassin ? Qui ? Le borgne ou lui ?
Crow ne peut pas répondre, et déteste par conséquent, qu'on lui pose la question. Son poing, serré, est strié par les veines bleutées qui gonflent et barrent sa peau par de larges sillons. Qui l'a tué ?

Crow en a tué, des gens, auparavant. Des catins tremblantes de peur, couinant pour avoir la vie sauve. Des ivrognes, rouges et perdus, qui appelaient leur mères en pleurant comme des lâches. Des enfants, parfois, malingres, mal nourris, les joues creuses mouillées des larmes qui jaillissaient de leurs grands yeux terrifiés. Mais toujours des personnes aussi peu importantes que lui, des rebuts de la société, dont la mort passait inaperçue, et dont les cadavres puant et infestés de bêtes, étaient ignorés de tous. D'immondes vermines, aussi pathétiques que lui, qui rampaient, englués dans la boue infâme de la société, perdus parmi les vagues cruelles des injustices de la vie, oubliés du regard hypocrite et sournois de Dieu. Des gens que personnes ne regrettait. Des faibles, éreintés par une existence trop dure, que Crow, dans des instants éphémères et monstrueux de folie hystérique, massacrait sans pitié, observant avec un délice sadique le sang gicler, et les chairs écorchées luire sous la pâle lueur de la lune, seule spectatrice de ses carnages.

Mais des riches marchands ? Jamais. Tuer un riche, c'était une chose que, même dans ses démences passagères, Crow ne s'était jamais risqué jamais à faire. Il y avait toujours, pour le soulager, un gueux à portée de main. Mais planter un homme avec de l'or, un homme connu, un homme qui sera regretté, c'est impardonnable. On finit mort, pendouillant au bout d'une corde usée.

Et Crow, jamais ne l'avait fait.
Jusqu'à ce jour.

Lorsque sa bouche s'ouvre, ce sont des hurlements bestiaux, presque des aboiements, qui s'en échappent. Sa voix, emportée par la fureur grondant en lui, éclate sauvagement dans le silence douillet et matinal. Au fond, blotti entre les mots crachés avec haine, une peur irrationnelle gronde.

-J'en sais rien, le borgne ! J'en sais foutrement rien ! Toi ou moi, p'tet même lui !!

Mais peut importe qui l'a tué. Si quelqu'un l'apprend, ils mourront tous les deux. Pour sûr. La Compagnie des Indes ne pardonne pas ce genre de choses. Il n'y a pas énormément de solutions, Crow le sait. Mais son cerveau bouillonne, perdu, affolé, et rien ne semble clair. Il doit y avoir une solution...

Tuer le borgne ? Non. Ce serait encore pire.
Fuir ? Ce serait l'occasion rêvée pour que le borgne l'accuse lui.
Alors, l'accuser ?

Si Crow avait la force mentale de rire, il rirait jaune. Mais il ne l'a pas. Et c'est avec amertume qu'il réalise que personne ne croira le Corbeau, orphelin chapardeur et lubrique, qui vole de boutiques en boutiques, et de catins en catins. Le gamin des rues, celui qu'on fouette, qu'on conspue, qu'on évite et qu'on méprise.

Celui qu'on verrait bien pendre au bout d'une corde.

Alors, pour le moment, les yeux baigné d'un soleil aussi cruellement hypocrite que affreusement éblouissant, il ne sait que faire, à part paniquer, hurler, et frapper son poing serré contre la pierre aussi glacée que la peur qui l'étreint.

Cette journée aurait dû être superbe, et elle se pare à présent d'un manteau sombre et terrible, aux allures d'enfer.
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MessageSujet: Re: Beuveries meurtières... [PV Evan] [ /!\ Scènes sanglantes /!\ ]   Lun 27 Sep - 17:32

J’ai mal. Horriblement mal. Ma tête tourne et valse sans ma permission dans l’air rance du port. La température extérieure avoisine celle de ma peau. C’est gênant, parce que je ne ressens absolument pas le chaud ou le froid. Physiquement, je n’éprouve pas grand-chose d’autre que la migraine, d’ailleurs. L’angoisse semble avoir phagocyté toutes mes autres sensations. Non, là où j’ai le plus mal, c’est au cœur. Tuer un ennemi est une chose, mais un « simple » citoyen… Et pas n’importe quel manant : un marchand ! Et riche avec ça ! La panique s’insinue sournoisement dans mes veines. Une seule issue attend les coupables d’une telle rencontre… La potence. Et la Compagnie des Indes me recherche déjà. Les méfaits ne sont pas importants, pas plus que chez le forban moyen, mais un meurtre de riche fait pencher la balance vers le côté « fin » avec trop de poids que pour simplement l’ignorer. La situation est… mauvaise. C’est le mot qui la résume le mieux. Je porte une fois de plus mes paumes sur mes tempes. Je ne dois pas me laisser submerger. Il faut réfléchir, et vite ! Trouver une échappatoire tant que c’est encore possible. Concentre-toi !



L’autre à côté m’a répondu – peu importe, je ne l’écoute plus. On ne pourra jamais savoir qui, de toute façon… Seulement le voilà maintenant qui vide sa rage en martelant le sol de ses poings rouges. Je croise un instant son regard de futaie sombre. Un incendie en ravage l’orée, brûlant son chemin jusqu’au cœur. Cet homme est un ravagé, un passionnel. Je sens dans ses gestes une fugitive envie de meurtre. Puis un arrêt, une réflexion. Sans doute, un constat douloureux le fait retomber contre le mur. Et il recommence à torturer ses mains sur le pavé. Le bruit assaille mes tympans et martèle mon crâne, à chaque coup tombe la sentence : meurtrier, meurtrier, meurtrier… Il faut que j’en finisse avec ce bruit, que cela cesse ! La voix inconnue – ma conscience, que sais-je ou le rouquin, que sais-je – persiste et m’accuse sans relâche. Un coup sur la pierre, une corde à mon cou. Il me manquera bientôt la tête en plus de l’œil tant je me fais pendre par imagination ! Je crispe les doigts sur le mur, je serre tellement fort que le sang finit par perler ! Et ce rouge, versé parmi le fleuve pourpre qui m’entoure, met l’étincelle aux poudres, une fureur que je ne peux pas plus retenir que la veille. Un hurlement m’échappe, bouche ouverte projetée vers le ciel sanglant. Mon poing se resserrent convulsivement et fusent… vers le cadavre


Il est mort mais je m’en moque, l’enfer m’attend déjà de toute façon. Je le martèle et le déchire encore, agrandissant les crevasses dans les os, élargissant les bleus et vidant un peu plus la chair blanche et flasque du sang noir qu’elle contient. Ce déferlement de rage me fait du bien, me remet les idées en place. J’en veux à ce riche type gras et puant l’aisance de compromettre ainsi mes projets ! Parce que sa mort est une entrave, pour peu qu’elle soit découverte ! Personne ne doit savoir. Tous doivent ignorer ! ­Pour le porc en dentelle, pas de soucis à se faire : les morts ont la voix basse. Mais l’autre, à coté…


Après un temps qui me semble interminable, je ramène à moi mes paumes définitivement sombres et me rassoie. J’ai les idées claires, à présent. Comme toujours quand un coup de folie me dirige, je retrouve en moins de deux une froideur polaire… Mon cœur bat régulièrement et lentement, ma respiration est calme et posée, mon visage a retrouvé ses couleurs habituelles. Même ma peau a cessé de transpirer et de glacer mes membres. J’ai retrouvé les sensations de mon environnement, et mon esprit est admirablement limpide et posé. Je vois la situation comme un acteur extérieur, tranquille, pragmatique… Je suis prêt à agir à présent. Et c’est ce que je fais.



Il faut avant tout se débarrasser du corps. Ensuite, s’entendre avec le roux. Autant faire d’une pierre deux coups. Avec vivacité, je me relève et pose un instant le regard sur la ruelle. Elle heureusement déserte. Mon tapage n’a attiré personne – qui donc à cette heure du jour ? – et nous avons le champ libre. Je passe un bras sous l’épaule du mort et le soulève – avec facilité pour mon apparence maigrelette. Je suis largement capable de le porter seul. Sauf qu’en l’occurrence, la tâche n’échoit pas qu’à moi…


« Eh, le rouquin, tu te décides oui ? »


J’ai fixé sur lui mon œil unique, bleu acier et d’un froid de lame. Je veux que cet iris le transperce, le brûle et l’accuse. TU es coupable. Autant que MOI !
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MessageSujet: Re: Beuveries meurtières... [PV Evan] [ /!\ Scènes sanglantes /!\ ]   Sam 23 Oct - 20:20

Playlist : Prayer in a Tango - Jack the Ripper

    La scène, dans son horreur, est surréaliste. Le corbeau et le borgne, perdus dans une situation presque kafkaïenne. La folie les submerge, et alors que l'un est immobile et désespéré, l'autre est étrangement calme. Sous la lueur paisible et tendre du soleil s'étirant dans le ciel après une longue nuit de sommeil, la plus atroce tragédie commence à prendre forme. Le cadavre, pauvre pantin grossier et gras, barbouillé de sang -il a l'air tellement grotesque à gésir, comme ça, mort, bêtement mort- est le centre de l'attention. La pièce ne commence-t-elle pas merveilleusement ? N'a-t-elle pas déjà commencé, d'ailleurs ? Oh, mais si. Depuis longtemps, et le corbeau a eu le temps de sombrer dans la folie, pour se noyer dans le dépit et le désespoir. Triste fatalité qui l'étreint, amante cruelle qui serre son cœur avec la douceur du bourreau. Et le jeune homme, qui sent presque sous ses pied le dur bois de la potence, ne veut plus même se battre. Les bois sombres sont secs, sans incendies. Il rirait presque, oui, mais voilà, sa bouche semble soudain coincée dans cette grimace de mime triste. Quel triste mime il fait, d'ailleurs, les bras ballant, les yeux à demi fermés, l'air perdu, presque idiot. La situation est terrible, atroce et pourtant il fait si beau. Ce n'est pas un temps pour une tragédie. Les cieux devraient être torturés, sombres et remplis de nuages menaçants. Les éclairs devraient zébrer l'immensité céleste, et les flots se déchaîner. Mais il fait beau. Paisiblement beau. Et les oiseaux, qui se réveillent, se mettent à piailler innocemment. L'astre du jour, nonchalant et seul spectateur, les darde, presque avec bienveillance, de ses doux rayons encore fatigués. Crow, acteur tragique, brisé, regarde le vide. Le borgne -quel est son nom, d'ailleurs, songe vaguement l'orphelin, comme dans un rêve lointain- fixe le gros marchand. Le mort. C'est si bête, un mort. Il ne sert à rien, là, affalé, épais et laid, le visage figé dans un rictus crispé, le corps rougeâtre et tuméfié. Quel acteur inutile. Crow voudrait rire, vraiment. Cette scène, si tragique, si affreuse, prend soudain des allures de mauvaise comédie. C'est si étonnant, ce soudain recul, cette envie hilare de sourire devant ce grotesque cadavre, et leur non moins grotesque situation. Ils viennent de tuer un marchand. D'ailleurs, qui l'a tué ? Personne ne le sait, personne ne le saura. Son crâne, martelé par les relents d'alcool et la douloureuse amnésie des vices d'une nuit, ne libère que de maigres indices. Des cris, des insultes, des coups qui semblent résonner encore à ses oreilles. C'est si drôle. Le malheur de plus. Il n'avait besoin que de ça, pour finir en beauté sa belle vie d'orphelin, de gueux sans importance. Pendouillant à une corde. Qui regrettera le vaurien ? Le petit salopiot qui vole le pain et les catins ? Personne. Voilà, il va mourir, pendu, pour un crime qu'il n'a peut-être pas commis. D'ailleurs, l'autre aussi va mourir. C'est comme cela que finissent les tragédies. C'est si drôle. Si drôle.
    Pourtant, Crow a envie de pleurer.

    C'est atroce, ce sentiment. Cette envie de rire à en pleurer. Mais que faire de plus devant la plus hilarante des tragédies ? C'est comme cela que les poisseux meurent. Injustement, accroché à une corde rêche et dure. L'enfer l'attend, et le diable rira sûrement avec lui. Et le soleil qui les regarde, encore et encore. Ne peut-il pas s'éteindre ? Par respect, tout de même ! Un homme est mort ! Et deux vont mourir ! C'est comme cela que doit finir cette pièce de théâtre, n'est-ce pas ?
    Le corbeau, pendu par le cou ! Comme ils riront, en regardant son cadavre à lui, son corps maigrichon et verdâtre, grignoté par ses congénères ovidés. Et les catins soupireront, elle ne l'auront pas eu dans leurs jolies cages, finalement. Et puis, personne ne le pleurera vraiment. Pas même cet hypocrite soleil, qui continue de briller, encore et encore. C'est triste à en rire, drôle à en hurler de douleur.
    Délicieux paradoxe, que cette représentation. La dernière ? Autant finir en beauté, alors...

    Et puis, comme pour renforcer l'étrange de cette matinée aux couleurs de la mort, Le Borgne se met à frapper le mort. Le corbeau regarde la scène, sans vraiment la voir au début. Le poing s'abat sur les amas graisseux et poisseux, creuse les membres sans grâce, enfonce les blessures, mutile plus encore le burlesque écorché vif. Crow ne comprend pas trop, mais, les larmes brûlent plus encore ses yeux, et le rire chatouille sa gorge. Le soleil est si fort, il commence à aveugler ses prunelles surprises. L'orphelin est trop fatigué, épuisé. Pourquoi se battre contre un homme déjà mort ? Le cadavre a gagné, dans sa défaite, il entraîne avec lui dans la tombe deux rebuts de la société, deux blattes inutiles, qu'il aurait écrasé du talon, s'il ne s'était pas déjà fait écrabouiller. L'humour de la Fortune, une drôlement triste amie que celle-là. Crow a envie de glapir de rire. Crow a envie d'hurler. C'est injuste, trop injuste. Mais après tout... Qu'attendre de plus d'une vie déjà dure, sans pitié ? Quand on nait orphelin, orphelin de tout, orphelin de ville, orphelin de parents, orphelin d'amour, orphelin d'amis, qu'attendre de plus ? Ne vaut-il pas mieux en rire, après tout ?

    C'est son masque préféré. Le rire. Ce sourire clownesque qui le protège de tout. Qu'il le protège une dernière fois. Qu'il le protège du malheur.

    Le Borgne arrête soudain son vain carnage, calmé. Un silence flotte, presque de trop. Le public est bien calme. Ne devrait-il pas applaudir ? Mais le soleil sait que ce n'est pas fini. Une pièce en un seul acte ? Impensable ! Il y en a encore tant, d'actes à jouer, de monologues à déclamer.
    Mais le silence est bien là, étonnant. Crow ne sourit pas, ne pleure pas. Son visage hésite encore. Il observe l'autre, avec la curiosité du condamné à mort qui observe le bourreau, comme pour apercevoir une lueur au fond du masque noir. Un œil, un bout de peau, quelque chose ?
    Le voilà qui porte le mort. Tiens. Dans sa tragique léthargie, son vacillant dilemme entre humour et tristesse, le jeune homme fixe son compagnon d'infortune avec étonnement.


    - Eh, le rouquin, tu te décides oui ?

    C'en est trop. Il veut se battre ? Il espère encore pouvoir vaincre l'implacable dame Fortune ? C'est trop drôle, bien trop drôle. Alors, enfin, Crow rit. A en perdre haleine. Le masque se colle à la peau, satisfait de retrouver son porteur favori. Aide le à vaincre l'horreur de la mort, petit masque réjoui. Camoufle du mieux que tu peux la lueur terrorisée dans la belle futaie. Quitte à mourir, autant le faire avec fantaisie.
    Crow a l'impression de jouer son dernier rôle, alors, au son de ses aboiement joyeux, la tragédie prend des airs de farce.


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Evan Lenoir

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MessageSujet: Re: Beuveries meurtières... [PV Evan] [ /!\ Scènes sanglantes /!\ ]   Lun 1 Nov - 20:57

Un riche commerçant trépassé, c’est lourd, très massif et mou. La graisse déborde des replis du linge soyeux dans lequel il s’est emballé avant de passer l’arme à gauche. Le contraste est étrange, entre cette caresse de luxe parisien et le gras de la peau moite que le sang encore humide a rendue poisseuse et visqueuse au toucher. Les cheveux sont glacés : un mélange de sueur froide et de rosée les a presque rigidifiés. Les blessures, incapables de de sécher dans cet air mordant, suintent encore pus jaune et rouge infecté pas leurs lèvres noircies. Les hématomes, frais ou passés, colorent ce qui reste visible du corps de disgracieuses auréoles mauves et bleues. Et puis, la chair n’est pas rose. Rhum et tabac consommés de vivant ont légué au cadavre un teint terne et jaunâtre, maladif et morbide. Par-dessus l’ensemble, la grande faucille a posé son voile gris, triste vêtement mortuaire occultant les couleurs de l’ivresse. Enfin, durant la nuit, unique chaleur avant l’aube de Tortuga, les mécanismes internes ont entamé le lent processus de décomposition du corps. D’où d’affreuses petites taches vertes. Et une épouvantable odeur de putréfaction.

Voilà ce que j’avais à porter par cette belle matinée ensoleillée. Il serait vain de prétendre que je n’avais aucune envie d’en vomir. La scène était tout simplement écœurante. Mais impossible de l’esquiver, car si l’on ne se débarrassait pas du corps, n’importe quel imbécile sobre le trouvant là – bouche stupidement ouverte sur les mouches à viande – ne mettrait pas une minute à faire le lien entre lui et la taverne au seuil de laquelle pouvait s’admirer un si pittoresque et triste spectacle. Alors, il penserait à l’or… Celui que touchent ceux qui aident la compagnie des Indes, en dénonçant les meurtres des riches marchands, par exemple. Ces chers anglais, le choc passé, s’emmitoufleraient dans leurs blanches et poudrées perruques, et tout en blanchissant le comptoir de ces nobles postiches, questionneraient son brave et dévoué tenancier. L’honnête (et un peu avide) homme s’empresserait de se rappeler du jeune borgne et du rouquin de la veille. Quels malheurs pour eux d’être si aisément reconnaissables ! Ils finiraient ballants au bout d’une vieille corde, inutiles paquets d’os honteusement offerts en pâture aux corbeaux. Pour ma part, je n’aurais pas même la compensation d’un bon rire en enfer au coin du brasier, ni même de la vengeance sur le mort pourri que je retrouverais auprès de Lucifer. Aucun ciel n’attend les athées, aucune promesse de survivance. Je n’aurais que le vide sous mes pieds, et l’oubli éternel s’emparerait de feu, Evan Lenoir.

Cette simple pensée avait de quoi désespérer le plus endurci des hommes. Et sans déjà me voir au fond du gouffre, je redoutais son insidieuse et fatale attraction. Ma philosophie de la vie avait subitement changé. La mort ne permettait pas seulement d’accéder à un statut d’homme plus brave ou plus redoutable, voir plus respectable. Elle pouvait aussi blesser. Humilier. Rabaisser. Et pour la première fois, elle me rapetissait à la taille d’un insecte face au poids du monde. J’étais si fragile et futile dans la roue du temps… Plus léger encore qu’un brin de paille. Moi, parmi des millions d’êtres humains ! Moi, enfant et meurtrier ! Meurtrier ! Quel poids avait cette existence ? Moi, unique, important ? Criminel et gibier de potence ! Je me sentais affreusement bas et insignifiant. Le borgne dans toute sa gloire ! Quelle ironie… Le jour même, où je célébrais mon tout nouveaux et alors si glorieux statut d’homme ! J’étais là, si peu fier et si peu heureux. J’avais grandi à une vitesse record.



Mais peut-être pas de la façon dont me l’avait promise mes rêves…

Un éclat de rire hystérique a brutalement mit fin à mon introspection chronique. J'ai tourné la tête vers la source du vacarme, imaginant le rouquin déplié sur le pavé avant de le voir. Sa face était rouge, presque autant que ses cheveux, et le rire si cassant et si ebrêché sortait sans retenue de la bouche juvénile. Un profond frisson a parcouru mon échine en en dressant les poils. Un dérangeant sentiment de malaise s'insinua en moi tandis que j'assistais à l'émergence soudaine de cette folie. J'avais sans doute pu paraitre efrrayant à défoncer un cadavre de mes poings, mais lui... Il riait du mort, du mort qu'il avait fait, du mort qui allait le faire mourir, du mort qui le narguait, mais qu'il envoyait deux fois voler en enfer de la formidable énergie de son rire! Un tel... cynisme? Etait-ce cela? C'était presque effrayant à voir. Comme s'il perdait la raison. Je devais sans attendre mettre fin à cette génèse de folie pure. Les fous pouvaient parler. Et il devait se taire. Nous devions nous taire.

J’ai lourdement fait tomber le cadavre à ses côtés, afin qu’il soit bien placé dans son champ de vision. Puis je me suis penché vers lui, le visage fermé. Tout mon être se concentrait en un point : mon œil. J’y mis toute la dureté et toute la persuasion qu’il m’était possible de donner. Et mes lèvres, sèches et ensanglantées, s’ouvrirent avec douleur.



« Ecoute-moi bien. Nous ignorons qui l’a tué, nous ne le saurons jamais. Mais si on le trouve ici, les anglais vont nous tomber dessus. Et ils ne nous feront aucune pitié. Ce sera la potence, et adieux les jeunes ! Il faut qu’on le déplace maintenant et qu’on s’accorde sur la version à donner, au cas où. Je ne pourrai pas le transporter seul. »

Il y avait autre chose à dire. Mais ce n’était pas simple. Je devais nous lier, irrémédiablement, pour notre survie. Il fallait que lui aussi le comprenne.

« Retiens ça aussi : mon salut dépend de ton silence, et le mien du tiens. Tant que ni l’un ni l’autre ne parle, notre avenir est assuré. Alors tiens-toi à carreaux. Si jamais tu parles, je t’entraine avec moi. Et tu feras pareils avec moi. Alors jusqu’à nouvel ordre, on se protège par intérêt commun. »

Toujours avec cette froide détermination, j’ai attendu sa réponse. S’il ne m’en donnait pas, mes mains se tenaient prêtes à l’étrangler en silence… Je ne devais laisser aucun témoin gênant.
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Crow

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MessageSujet: Re: Beuveries meurtières... [PV Evan] [ /!\ Scènes sanglantes /!\ ]   Dim 23 Jan - 18:46

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    Les mauvaises comédies laissent toujours sur la langue ce goût un peu âpre et désagréable. Il faut cependant rester sur le siège bien longtemps, supportant la lenteur douloureuse de cette farce, pendant que les acteurs gigotent sur scènes. Grotesques pantins aux visages peints. Jeu ridicule.
    Tout cela n'est-il pas ridicule ? Il fait si beau. Trop, peut-être. Crow rit. Comédie de mauvais goût. Il vaut mieux en rire. Oui, il vaut mieux. En vingt ans -ou plus ? Ou moins ? Mais qui le sait, qui le sait ? Crow a si peu pleuré. Il y a dans ces larmes rares la sécheresse de la terre brûlée, la rudesse des coups de fouet. Alors il les a enterrées, ces perles grossières qu'il a rarement versé. Enfermées quelque part dans ce qu'on appelle un cœur. Et Crow rit. Il rit encore et encore. C'est hilarant, ce soleil qui les couve chaudement, cette pièce de théâtre ratée. Et puis quand les rideaux tomberont, ils auront le tranchant de la hache qui fend la gorge palpitante. Riez ! Riez, victimes de l'infortune. Tant que vos cordes vocales en sont encore capables ! Car la corde rêche autour du cou transformera vite votre aboiement en un triste étranglement. Oui, la loi a bien peu d'humour, lorsque le marchand trépasse sur le bitume.
    Rabat joie, n'est-il pas ?

    Le corbeau rit, rit. Il y a un peu du coassement dans son rire. Charognard affamé, te voilà devant ton repas favoris. Cadavre puant et gras. Il y a là de quoi se régaler ! Et puis il vous bouffera tous ! Et il volera ! Loin de la potence, loin de ce borgne trop sérieux. Oui, le corbeau est sûrement un peu fou. Un peu triste. Il faut bien oublier un peu, et l'hystérie a une odeur d'opium.

    Bam. Ce n'est pas un des trois coups, la pièce touche à sa fin. Juste le choc sourd d'une masse lourde écroulée au sol. Marionnette de riches habits poisseux, laissée à même les dalles tristes. Dans les yeux vides, ronds, lueur de rien.
    Bam. Le rire s'étrangle. Le bec reste ouvert, comme bloqué. Cherche de l'oxygène, s'étouffe. Hurle sans mot. Rien.

    Il ne reste plus rien.

    Crow ouvre sa bouche. La referme. L'ouvre. La ferme. Rien. Plus aucun son. Enfant perdu dans sa colère, dans ses rires, dans cette île. Enfant perdu dans le regard d'un inconnu. Un seul regard qui soudain le darde.

    « Ecoute-moi bien. Nous ignorons qui l’a tué, nous ne le saurons jamais. Mais si on le trouve ici, les anglais vont nous tomber dessus. Et ils ne nous feront aucune pitié. Ce sera la potence, et adieux les jeunes ! Il faut qu’on le déplace maintenant et qu’on s’accorde sur la version à donner, au cas où. Je ne pourrai pas le transporter seul. »

    Potence... Adieu... Les mots sont du coton. Crow n'entend plus que de loin. Mourir. Ha ! Mais ils attendaient tous cela. Tous. Même Elle. Même Elle !!
    Se battre ? Contre la corde au vent, le bois dur, et soudain, le vide ! Les pieds qui pendouillent, le corps qui se balance. Il finiront comme le marchand. Le grand tombe, et écrase les vermines. Il y a comme quelque chose de triste dans ce qui faisait rire.
    La colère. L'amusement. Puis la misère de rien, la peur de tout. Il ferme les yeux un instant, comme pour reposer un peu ses buissons humides. Respire.

    - Pourquoi ? Pour vivre ? Ici ? Après tout. On va l'bouger, l'gras marchand. On va l'foutre dans la flotte, le cramer, le trancher. Comme ça t'chante. Il en rest'ra rien. 

    Après tout. Crow ouvre les yeux. Il y a comme de la fatigue. Une certaine résignation. Il s'accroupit, regarde un instant le corps massacré par la folie du borgne.

    - T'as gagné, pauv' macchabée. -il fait une pause, ironie douce, sourire faux- Une « version », d'accord. On a bu, on s'est battus. Il était soul, l'gros, et puis on l'a vu s'jeter dans la flotte. 

    « Retiens ça aussi : mon salut dépend de ton silence, et le mien du tiens. Tant que ni l’un ni l’autre ne parle, notre avenir est assuré. Alors tiens-toi à carreaux. Si jamais tu parles, je t’entraine avec moi. Et tu feras pareils avec moi. Alors jusqu’à nouvel ordre, on se protège par intérêt commun. »

    Un rire. Non pas le rire fou, hystérique. Le rire masque. Celui-là même qui respire une joie dérangeante. Trop sincère pour être vraie.

    - J'dirais rien, l'ami. J'saurais m'tenir, et t'nir ma langue ! La potence, peu pour moi. 

    Le corbeau déplie ses ailes, et s'étire un instant. La pièce touche à sa fin, avec la douceur de la matinée. Le corps git, désarticulé mais muet. Presque paisible, malgré son visage déchiqueté, sa face défaite. Un peu triste, un peu grotesque. Le soleil s'étend peu à peu. Bientôt Tortuga se réveillera. Les marchand étaleront leur nourriture, les catins sortiront leurs corps meurtris des draps ensanglantés, les enfants riront un peu dans la boue et la misère, les marins retourneront sur leurs navires. La vie reprendra. Une c'est éteint cette nuit. Pauvre figurant sans importance. Adieu. Tu n'emporteras personne dans la tombe. C'est si simple. Il y a peut-être un piège. Dans dix ans, le borgne trahira, et alors, la corde au cou, Crow regardera le ciel pour la dernière fois. Mais pour l'instant, le secret est là. Sur le rire, sur le rictus, il sera là. Comme une cicatrice qu'on partage, qu'on porte à deux.
    Alors le corbeau se retourne, regarde le borgne de ses deux yeux. Il faut faire sa révérence. On ne se reverra plus, l'ami. C'est la fin de l'acte, le rideau s'écroule lentement.

    -Liés. Par l'secret. On s'débarasse d'lui, maintenant ? 

    Et le corbeau, dans une imitation ridicule, salue en une courbette faussement noble. Et, avec ses mains sales, il attrape les riches habits tâchés, les souille plus encore, et agrippe un bout de cadavre. Pour aller le jeter dans l'eau, qu'elle nettoie un peu tout ce sang. Qu'elle nettoie un peu ce cadavre.

    Qu'elle l'emporte loin.

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MessageSujet: Re: Beuveries meurtières... [PV Evan] [ /!\ Scènes sanglantes /!\ ]   Lun 21 Fév - 14:51

J'avais un long moment craint que sa folie apparente ne soit aussi celle qui le ferait se révolter et courir loin, à l'abir du massacre et dans la fuite salutaire. Ou peut-être aurait-il abandonné toute lutte, et n'aurais-je eu qu'à profiter de son suicide - il eut été si facile de faire croire à une lutte meurtière entre les deux cadavres. Au lieu de cela, j'obtins un compromis : celui d'être écouté. C'était un premier pas, la confiance si c'en était bien une. Le silence aussi allait nous lier. Et le temps, le regret, la crainte de la corde, nous feraient collègues pour encore bien plus de temps. Mais c'était gagné : la tranquillité était relative certes, mais assurée pour un moment.

Je n'approuvai que d'un sobre hochement de tête. D'abord parce que la bouger trop fort était passablement douloureux, ensuite... parce qu'il n'y avait rien d'autre à en dire. La pièce en était maintenant à son dernier acte, et nous n'avions plus qu'à tirer le rideau.

Ou presque, car quand je soulevai le cadavre multicolore avec le maigrichon rouquin, je dus bien constater que la bagarre nocturne d'abord, ma rage matinale ensuite, avaient horriblement défiguré le corps que nous pensions maquiller en noyé. Or même les plus gros poissons ne parviennent pas à meurtrir les chairs de cette manière. Autrement dit, nous avions un problème de taille à résoudre, et fort heureusement la solution me frappa à l'angle de la rue. Mon comparse forcé tirait déjà le mort vers les quais, quand je le retins d'une main sur l'épaule.

"Non, pas dans l'eau. Suis-moi."

A la force des bras - et étant donné feu la masse graisseuse à porter, il nous en fallut une quantité considérable! - nous tirâmes l'énorme preuve vers l'indigoterie qui jouxtait la taverne ayant habrité nos beuveries meurtrières. La palissade qui l'entourait était en piteux état et il ne nous fallut que quelques minutes avant d'y trouver une planche mal ajustée, qui finit son emploi sur le pavé avec quelques autres, autant que nécessaire pour que l'ouverture soit suffisante. L'entrée ainsi pratiquée débouchait directement sur un grand réservoir de plein air rempli d'un liquide incolore par endroit et d'un étrange bleu-mauve à d'autres, le tout recouvert en surface de délicates feuilles détrempées. Mon enfance de fils de négociant en textile m'avait familiarisé avec ce type d'installation : il s'agissait de la grande cuve de fermentation qui grâce à l'action de l'air libre transformait l'extrait des feuilles de l'indigotier en indigo. La teinture ainsi obtenue était tenace et profonde. Parfaite pour uniformiser la peau d'un marchand trop encombrant.

Je me tournai vers l'homme rouge - Crow, avait-il murmuré à ma question sur le trajet après que je lui eut donné mon nom - et désignai le bassin.

"C'est de l'indigo. La couleur met des jours à partir et nous aidera. Rectification de l'histoire, on était saouls, nous l'avons vu s'éloigner vers l'indigoterie et franchir la palissade, ensuite un cri, "plouf" et plus rien. Les anglais croiront qu'il s'est noyé comme un con."

Je n'attendis pas son approbation et balançai prestement le corps dans la teinture d'un dernier coup d'épaule. Il fit une grosse vague autour de lui et les feuilles vinrent le recouvrir comme un gros tas de pelures flasques. Triste et humide sépulture.

Puis je ne perdis pas de temps à demander mon reste, et sans un regard pour celui qui malgré lui était devenu mon "ami" obligé, je disparu pas la palissade et me fondit, triste et froid, dans les ruelles sombres de Tortuga.

[FIN]
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MessageSujet: Re: Beuveries meurtières... [PV Evan] [ /!\ Scènes sanglantes /!\ ]   

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