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 Amène-moi à boire, on discutera après...

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Evan Lenoir

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MessageSujet: Amène-moi à boire, on discutera après...   Sam 7 Aoû - 12:40

Ce qui vous frappe, quand vous entrez dans la "Jambe de bois", c'est d'abord la fumée. Le mélange est assez indéfinissable - marijuana, opium de Singapour, tabac des Andes... - mais la couleur dominante est le bleu pâle. Pour la peau des fumeurs, ça tournerait plutot vers le verdâtre. Ensuite, ce qui vous prend, c'est le bruit. C'est un concert de grognements, de chansons d'ivrognes, d'injures et aussi de conversations à voix basse, derrière une chope de rhum... C'était précisément pour ce dernier cas que j'étais revenu à Tortuga.

Je n'ai rien commandé, de prime abord. Je buvais rarement plus que je ne le supportais. Être ivre ne m'avait jamais rendu service, alors je préférais garder ma raison dans ce genre de situation. Pour ce qui était de la commande, elle viendrait toute seule. Une fille allait m'apporter la boisson, toujours cette même fille, j'allais la repousser comme chaque fois.. Foutues putana! Qu'avaient-elles à courir derrière ceux qui ne demandaient rien?

Quand ma chope est arrivée j'en ai siroté une gorgée avec attention. Par pour l'alcool, qui était rance comme d'habitude, mais pour cette salle bondée. Ces hommes n'étaient pour la plupart que des boucaniers de passage, de la viande à massacre, tout juste à la recherche de trésors innespérés. Pas vraiment mon rayon de recherche. Je n'allais sans doute pas trouver preneur ce soir. Peu importe! J'avais tout mon temps...

J'ai bien du sortir de ma réflexion quand une silouhette sombre dans l'entrée a lorgné vers ma table...
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Charles Tilbury

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MessageSujet: Re: Amène-moi à boire, on discutera après...   Ven 13 Aoû - 10:46

    Il était de ces jours où l’on avait strictement envie de rien, et ce dès le réveil, par une après-midi brumeuse qui aurait très bien pu passer pour une matinée peu amène. Dans la chambre de l’auberge où il était descendu depuis maintenant une semaine, Charles émergeait lentement d’une torpeur prétendument réparatrice, mais qui ne l’était véritablement pas. Tout doucement, il ouvrait, l’un après l’autre ses yeux alourdis par le sommeil – et probablement l’alcool ingéré la nuit dernière, redoutant une lumière trop vive qui refusait de se manifester et de l’absence de laquelle il ne savait s’il devait se réjouir ou non, maudissait l’âcre goût qui s’éternisait encore dans sa bouche qu’il sentait déjà pâteuse, se demandait si la cloche résonnant dans son crâne appartenait véritablement à une église qu’une mauvaise âme aurait bâti dans la nuit tout près de son lit ou s'il s'agissait simplement de la cloche de sa conscience, sonnant le glas de son repos factice – et surtout trop court.

    Et alors qu’il tentait, plein de bonne volonté, de sortir son visage de cet oreiller trop mou – et fleurant bon le moisi – dans lequel il était plongé, il sentit quelque chose remuer contre son flanc. Ah non ! Il n’avait tout de même pas… ? Un soupir de triste affliction mourut contre ses lèvres closes lorsque son regard heurta violemment une blanche et ronde épaule. Force lui était donnée de constater que si, il avait. Une masse de cheveux de jais était étalée sur l’oreiller près du sien, et les draps qu’il avait malencontreusement déplacés en se levant – à peine – brusquement dévoilaient un dos immaculé, emprunt de cette délicatesse costaude si propre aux femmes des campagnes et des tavernes, et à qui l’on prêtait, fort peu galamment, des mœurs légères alors que certaines d’entre elles étaient de compagnie bien plus agréable que la majorité des jeunes filles de bonne famille, blondes, insipides et sans charme aucun, à qui l’on se voyait obligé de tenir conversation toute la nuit, par pure courtoisie – et surtout parce qu’un parent de la concernée le demandait, plus ou moins subtilement.

    Silencieusement, Charles sauta du lit, se rhabilla, fit un brin de toilette et, laissant quelques piécettes d’or sur son oreiller, près de la belle endormie, sortit sans un bruit. Avec un peu de chance, tout comme les dernières fois, la jeune femme le reviendrait voir, à la taverne, pour lui rendre ce qui lui appartenait. Il ne comprenait pas vraiment ce qui lui avait pris, à cette pauvre femme qui refusait le moindre paiement pour ce qui, en définitive, avait été son travail, mais il avait été bien heureux de retrouver un argent dont il avait besoin. Eh, il n’était plus riche, pardi !

    Il déambula un moment dans les rues de la ville, qui lui étaient maintenant familières. Enfin, la ville, c’était vite dit. Tortuga de Mar était une île bien curieuse et son exploration relevait presque de l’expédition en terres sauvages. Voilà qui le dépaysait certainement, et qui le changeait des petites rues bourgeoises de Weymouth. Cela sentait le danger – et le rhum – à chaque croisement. Naturellement, ses pas le conduisirent vers La jambe de bois, son lieu de prédilection depuis son arrivée sur l’île. Quoi de mieux qu’une taverne pour chercher capitaine et équipage ? Certes, cela finissait par lui être nocif, car à force de devoir siroter rhum sur rhum pour pouvoir rester à la taverne, il se ruinait et achevait irrémédiablement sa soirée en charmante compagnie – malgré les souvenirs bien heureusement flous qu’il en conservait.

    Cet après-midi là, l’endroit était bondé. Et aussi bruyant que d’habitude. La migraine de Charles ne trouverait certainement pas de repos ici… Son regard impassible fit le tour de la salle, passant sans tarder sur les pirates qui buvaient et les femmes qui faisaient valoir leurs charmes entre les tables. Hum, même ceux qu’on appelait – beuglait ? – capitaines ne semblaient pas l’être en vérité. Ô joie ! Le problème, quand on était fils de forban – et de capitaine, surtout – c’était qu’on avait toutes les connaissances théoriques qu’un commandant se devait d’avoir. On savait même, a priori, faire tout ce qu’un matelot pouvait faire, sur un navire. Seulement, on en devenait dès lors horriblement sélectif. Et si, de plus, on se voyait attribuer un tempérament comme celui de Charles Tilbury, eh bien trouver fourreau à son sabre devenait une affaire bien peu aisée – il n’était pas n’importe qui, après tout, il refusait donc de servir sous les ordres d’un bête ivrogne qui ne manquerait pas de déprécier sa juste valeur.

    C’est alors que ses yeux accrochèrent une silhouette plus sobre que les autres. Un homme jeune, sans doute, quoique légèrement vieilli par le bandeau sur son œil. De plus, il était l’unique client de la taverne à être assis sans compagnons aucuns… Eh bien, Monsieur, on ne reste jamais seul trop longtemps, dans un endroit de ce genre… Passant récupérer une chope du meilleur rhum du vieux Bill, au comptoir, Charles se dirigea ensuite vers l’homme qui avait attiré son attention et, sans un mot, s’installa à ses côtés, comme le vieux comparse qu’il n’était somme toute pas. Sourire aimable, destiné à une jeune femme qui le fixait avec insistance – et qui lui semblait horriblement familière sans pour autant qu’il puisse mettre un nom sur son visage – détourné rapidement vers l’homme au bandeau.


« Monsieur, j’ose espérer que ma présence à votre table ne vous importune pas. Comme vous pouvez le constater, vous êtes le seul à posséder quelques chaises libres et vous conviendrez que boire debout n’est pas ce qu’on fait de mieux, n’est-ce pas… »

    Il était bien courtois, pour un apprenti pirate. Point n’était besoin de le lui répéter, Charles le savait pertinemment, tout comme il était parfaitement en mesure de parler comme un rustre avec ceux qui le méritaient. Mais au vu de son compagnon d’un instant, il n’était pas nécessaire de sortir le vocabulaire des brigands ! Et s’il se trompait, il le saurait bien assez tôt…
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Evan Lenoir

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MessageSujet: Re: Amène-moi à boire, on discutera après...   Dim 15 Aoû - 14:21

Un ivrogne en tabassait un autre. Une femme en invectivait une autre. Une bouteille en suivait une autre, et une autre après elle... Une autre seconde, une autre éternité... Un autre ennui... Autre, autre, suivant, il n'y avait que ces mots qui diagnaient monter à mon esprit. Toujours le même scénario, la même basse monotonie, les mêmes rixes stupides et hagardes de forbans avinés, mais toujours, perpétuellement, aucun capitaire digne de ce nom à qui offrir le rhum salutaire... Je commençais à me demander si Tortuga méritait vraiment sa réputation de capitale du monde pirate. Capitale des ivrognes et des débauchés, oui!

Mon âme de parisien se frottait avec résistance à l'atmosphère viciée de la taverne. On est ambicieux ou on ne l'est pas. On souhaite être mendiant ou roi, mais on refuse le statut d'homme ordinaire. J'avais trop gouté au grand air que pour pouvoir le renier, rentrer sagement à Paris... Lou m'attendait dans sa vieille rue des Eperons, je le savais, mais comment me résoudre à reprendre ce fardeau d'homme de ville sans y perdre mon coeur d'aventurier? Non, il me fallait un navire. Mais pas n'importe lequel, il me fallait un navire grandiose, vivant, un bateau qui ait un avenir! Son capitaine devait lui ressemble, fier, aventureux.

Et il ne venait pas.

L'homme en face de moi n'en était pas un non plus. Il avait de la classe comme on disait, une face moins brute, moins saoule aussi, mais ces attributs n'étaient pas ceux d'un capitaine. Cette chemise à moitié boutonnée, ces yeux un peu cernés, ce chapeau de travers... Distingué s'il s'était rhabillé en somme. On devinait facilement sa précédente soirée... Quelques bouteilles et un fille facile pour s'enfoncer en hurlant dans les draps sans tropavoir conscience de ses propres sensations... Je détestais cette façon de faire. Sans ses paroles et son air plus pronfond qu'il ne voulait le laisser croire, j'aurais envoyé promener l'individu. Son étincelle d'intelligence le sauva, j'imagine... Je lui renvoyai son sourire, sans émotion personelle ni véritable bienvenue. Un miroir, disons.

"Mais je vous en prie... Evan LeNoir, pour vous servir. Ou le Borgne, si ça vous parle plus."

Ca lui parlait sans doute. La mort du redoutable Santios avait accru mon taux de popularité de façon démentielle, avant même que je connusse seulement les récifs de Tortuga.

"Mais vous-même? Vous ne ressemblez pas à la viande marinée qui se rencontre ici..."
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Charles Tilbury

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MessageSujet: Re: Amène-moi à boire, on discutera après...   Mer 8 Sep - 13:29

[Voici, Monsieur ! ^^ En te présentant toutes mes excuses pour le délai de réponse, je suis difficilement pardonnable y_y Et en espérant que le post te convienne malgré tout ♥ ^^']

    L’avantage qu’il y avait, à mener une vie de pirate et de quasi-vagabondage, était sans le moindre doute que l’on ne se sentait absolument pas obligé de soigner son habit pour sortir. Et pour cause, on ne l’était pas ! Certes, ce n’était probablement pas là le principal attrait de ce mode de vie particulier – d’aucuns prétendraient même que l’appel de l’or et de l’océan est bien plus important que l’affranchissement et l’évasion du carcan de la société et de l’habit – mais pour Charles, rien ne valait cette immunité. Car il se trouvait que l’héritier Tilbury – sans le sou, pour le moment, mais cela ne saurait durer – avait toujours eu une sainte horreur de la cravate et de la perruque poudrée. Il fallait le comprendre, aussi – il n’avait pas confiance. Comment permettre à un bout de tissu, fût-il tissé dans la soie la plus pure, d’enserrer son cou si fin, si élégant, si raffiné, sans appréhender de mauvais desseins et des intentions peu louables ?! Non, vraiment. On lui avait appris à tolérer quantité de choses, dont le port obligatoire de la cravate s’il voulait honorer les salons londoniens de sa présence – à la réalité, on l’obligeait même lorsqu’il ne voulait pas – mais il ne fallait pas trop pousser le bouchon de liège non plus – c’était bien connu, les bouteilles avaient, comme lui, l’encolure délicate.

    Ce qui fit qu’à l’exact instant où Charles Tilbury posa le pied sur l’embarcation salvatrice qui le conduisait vers des horizons lumineux – ils s’étaient révélés bien moins brumeux que Weymouth et Londres en Février, après tout – il avait dénoué le tissu de mauvais augure – nul n’était à l’abri de la corde, n’est-ce pas – et envoyé voler librement vers d’autres cieux et des mers plus profondes. Par ailleurs, les mauvaises habitudes étant bien plus faciles à acquérir que les bonnes – quoiqu’il ne vît pas où pouvait bien se cacher le bon côté dans une sournoise cravate – il s’était rapidement fait à ce quotidien de tissus froissés, de vestons négligés et de chemises à peine boutonnées. Naturellement, il n’était pas près d’y déroger, surtout pas alors que son esprit était toujours embué par les vapeurs de l’alcool et qu’il lui semblait encore avoir dans la bouche la saveur trop douce du rhum de la veille.

    Cependant, à voir le regard terne dont on le gratifia, cela semblait plus ou moins déranger ce jeune homme qu’il avait sauvagement agressé dans son environnement propre. De toute évidence, il n’était pas particulièrement réjoui qu’un ivrogne hirsute soit venu parasiter sa table – dommage que ses charmes ne fonctionnent pas aussi bien sur la gent masculine… Il avait peut-être travaillé dur pour faire le vide autour de lui. Bah, après tout, Charles n’en savait rien ! Et sincèrement, était-ce de sa faute si l’homme au bandeau sur l’œil était le seul de la taverne à avoir deux chaises vides à sa table ? S’il y avait bien une chose que le fils Tilbury avait apprise, depuis qu’il était en âge de comprendre la vie, c’était qu’un homme debout, lorsqu’il avait la gueule de bois, ne campait pas longtemps sur ses ergots.

    Malgré tout, il avait quand même réussi à donner un semblant de bonne impression, semblait-il. On ne le renvoya pas méchamment, on ne menaça pas de l’embrocher ni d’en faire une victime – parmi tant d’autres – du mousquet… Mieux que cela, on lui rendit un sourire neutre en le complimentant presque ! Oh ! Ses lèvres s’étirèrent joyeusement, tandis qu’un rire amusé brillait dans ses yeux. Ce garçon – car de près, il le trouvait bien jeune, en fin de compte – lui était déjà bien sympathique. Il se présenta à son tour, en invoquant toute la lucidité qu’il se sentait en cette matinée – après-midi ? – brumeuse. Avec un petit signe de la tête, faute de la parfaite révérence qu’il se targuait de si bien maîtriser.


« On m’appelle Charles Tilbury et j’espère bien ne jamais ressembler à aucune espèce de viande marinée… Trop de femmes m’en voudraient pour ça ! »

    Et modeste, avec cela.
    Peut-être son compagnon reconnaîtrait-il le nom de son père, après tout, il était une célébrité, dans le milieu… Pour sa part, il lui semblait apercevoir, dans l’écho des sonorités obscures, comme la lame affûtée d’un couteau meurtrier. Evan LeNoir… C’était bien français, comme nom… Mais il avait cru entendre les exploits d’un Borgne, qui aurait débarrassé le Monde d’une brute sauvage dont la taille et la corpulence variaient souvent – certains le disaient plus gros qu’un roc, d’autres aussi gringalet qu’une fille qui n’aurait pas trouvé de client depuis cinq ans. Autant dire que la fin brutale de cet homme avait fait jaser – pour un peu, Charles se serait cru de retour à Londres, les bonnes manières et les habits en moins.


« Je suppose que c’est pour moi un honneur d’être assis à votre table, Monsieur LeNoir. Votre réputation vous a précédée, on parle de vous, dans les tavernes… »

    Peut-être lui demanderait-il ce qu’il en était de ce mastodonte freluquet qu’il avait, selon les racontars, occis. Mais plus tard… Portant sa pinte à ses lèvres, il les y trempa légèrement, pour constater que le rhum était toujours aussi doux – et âcre – que la veille. Et ce n’était sans doute pas près de changer…


« Mais dites-moi, qu’est-ce qui vous amène à Tortuga ? »

    Au point où ils en étaient, autant laisser les langues se délier quelque peu. Et qui sait, peut-être bien que leur échange pourrait se montrer fructueux. Ou peut-être bien que non…
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MessageSujet: Re: Amène-moi à boire, on discutera après...   Mer 22 Sep - 20:22

Le pseudo-dandy aurait pu s’arrêter. Etre prudent. Réfléchir un peu… Ou être moins téméraire. Il avait toutes les raisons de le faire… Je n’avais pas d’animosité particulière contre lui en particulier… Juste contre tous les ivrognes en général. La tenue négligée, c’était après tout une excuse tout trouvée pour l’expression de cette distance de sobriété. Je n’étais pas couvert de façon plus élégante que la sienne ; une simple chemise sombre, déboutonnée jusqu’à la naissance des muscles pectoraux, un pantalon de toile d’une couleur tirant sur le brun et déjà tout élimé, un ceinturon de cuir noir à la boucle ternie et usée par le sel, mes armes et mon bandeau de soie ébène, seul détail distingué de mon accoutrement, par pur soucis de confort pour mon œil blessé. Mais au moins tout cela était-il plié à la bonne place : le dessus dans la ceinture, le bas arrêté bien au-dessus des bottes – aussi éprouvées par les voyages que le reste, mais propres. Et les cheveux, bien que délavés au point de paraitre presque blancs, démêlés pour ne point me tomber devant la vue. Pas de barbe. Ma personne était rustre et excessivement simplement entretenue, mais elle l’était. Lui était habillé de façon distinguée-quoique sans cravate – mais débraillée. Et c’était ce qui me dérangeait, justement. Seul un ivrogne se négligeait de cette façon. D’où l’animosité précédemment citée.

J’avais donc espéré qu’il réfléchisse avant d’aborder plus en avant la chaise libre placée devant moi. Une furieuse envie d’y déposer ostensiblement les talons me démangeait les muscles… J’espérais que la mention de mon nom suffirait à le faire décamper. Il n’était pas capitaine, il ne m’intéressait donc pas. Tout ce dont j’avais besoin à l’instant, c’était de calme. De quoi réfléchir, faire le point. Mais certainement, je n’avais nulle envie d’être envahi par un soulard – même partiellement dessoûlé, il titubait. Ce n’était pas ma chaise qui allait l’empêcher de s’étaler. Peut-être même lui rendais-je service ; il serait toujours mieux couché qu’autre chose.

Sauf que lui, visiblement ne l’entendait pas de cette façon. Je regrettai mon amabilité à l’instant il ouvrit la bouche. Où avais-je donc vu de l’intelligence ? Il n’était pas viande marinée, certes, mais restait franchement atypique !

« On m’appelle Charles Tilbury et j’espère bien ne jamais ressembler à aucune espèce de
viande marinée… Trop de femmes m’en voudraient pour ça ! »

Imprévisible réaction ! Ma réserve se trouva soudainement comme un filet de fumée dans le vent, un instant dissipée par le zéphyr d’un nom. Tilbury, mais quelle marque !
Déposée, brevetée, cousue d’or… Avant sa retraite. Depuis, on murmurait simplement qu’il avait envoyé ses enfants dans le métier, par nécessité ou passion pirate, nul ne le précisait jamais. Mais Charles et Élizabeth Tilbury s’étaient fait connaitre malgré eux, dans la lignée involontaire de leur boucanier de père. Pour autant, on n’avait aucune indication quant à leur valeur de marin… Et le simple fait que la sœur soit une fille jouait en sa défaveur. Mais c’était tout de même un nom respectable. Et cela valait bien une chaise.

Je ne fis donc aucun commentaire quand le fils m’adressa sa courte mais travaillée révérence crâniale, comprenant à présent son étrangeté – familiale, disait-on. S’il avait réellement fuit les salons comme le prétendait dame rumeur, son attitude de débauché avait toute sa place sur ce corps négligé. Son sourire s’était étiré à l’audition de mon nom, en lieu et place de froncer ses sourcils droits. J’en concluais que je lui étais sympathique, dans la mesure du possible. Ses paroles vinrent aussitôt le confirmer.

« Je suppose que c’est pour moi un honneur d’être assis à votre table, Monsieur LeNoir. Votre réputation vous a précédée, on parle de vous, dans les tavernes… »

Pas un frémissement de muscle. Je le savais, inutile de jouer sur la flatterie… Même si ça faisait toujours plaisir à entendre.

« Mais dites-moi, qu’est-ce qui vous amène à Tortuga ? »

Ah… Bonne question, au fait. Mais fallait-il le dire ? Je le tolérais à ma table, c’était une chose… Mais parler de mes affaires… Je l’ai considéré un moment. On disait qu’il n’avait pas encore trouvé de navire, pas même un poste à terre. Je n’avais rien à craindre de lui en tant que pirate. D’autre part, je voulais justement faire le point… Et ne trouverais décidément pas de capitaine ce soir. Ce dernier point mis à bas ma dernière prudence.

Avec un soupir, je fis résonner le mince filet grave qui me servait de voix – tissée d’acier, comme tout le reste. D’apparence frêle et juvénile, mais redoutable et tranchant.

"J'étais second à bord de l'Ecumeuse il y a quelques semaines et j'ai décidé de me trouver un nouveau capitaine. Avec un navire plus grand et plus de renom. Depuis deux moi, je n'ai rien trouvé de mieux que le forban moyen... J'espère repartir avant la fin du mois.

Et vous-même Mr Tilbury? Que fait le fils d'une légende sans emploi à Tortuga? A part boire et payer les putains, bien sûr..."
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Charles Tilbury

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MessageSujet: Re: Amène-moi à boire, on discutera après...   Mar 28 Sep - 17:31

    Décidément, le jeune homme – garçon plutôt, avait-on dit – aux noirceurs ténébreuses ne semblait pas le trouver sympathique pour deux sous – et c’était tant mieux, d’une certaine façon, car ses deux sous, il en avait besoin, pour l’heure. A la réalité, le plus désagréable, lorsqu’on était poussé dans l’aventure sans finances aucunes, c’était tout d’abord parce qu’on n’était pas renvoyé de chez soi comme le dernier des malpropres – et des indésirables – mais qu’on se faisait gentiment raccompagner jusqu’à la porte, avec le sourire mais sans cet or qu’on recherchait tant – tu veux d’l’argent ? T’as qu’à l’trouver toi-même, eh, pirate ! Et, pire que toutes les privations du monde, était le couperet cinglant de la petite bourse qu’on avait eu la présence d’esprit d’oublier au fond de son armoire depuis l’âge de ses six ans, et la folie d’emporter avec soi, vers d’autres contrées. Faute de contenir la fortune quotidienne à laquelle était habitué depuis l’enfance tout jeune homme comme il faut, avait au moins le mérite de contenir quelques piécettes salvatrices, juste de quoi subsister un moment, en se rationnant, autant que faire se peut, en attendant de trouver une embarcation digne de ce nom – ce qui semblait aussi rare que les ptits gars d’la haute, sur la luxuriante Tortuga de Mar… Sauf s’il avait débarqué ici en pleine mauvaise saison, comme le disent les paysans…

    Toujours était-il que, malgré son peu de revenus, Charles pouvait certainement se sentir plus distingué et mieux habillé que ce charmant jeune homme qui lui faisait face et qu’il s’était obstinément mis en tête de sortir de ses retranchements. Certes, pour un Tilbury des salons londoniens, il était débraillé. Voilà un fait qu’il aurait été totalement imbécile de vouloir réfuter – c’était d’ailleurs étudié pour, aurait-il rétorqué avec légèreté. De même, il ne portait ni cravate ni jabot, son couvre-chef brillait par son absence, sa chemise à moitié ouverte – l’autre mal boutonnée – et, comble de négligence, sa redingote était joyeusement froissée. Nul doute qu’on aurait eu du mal à reconnaître en lui le préféré de quantité de dames – d’la haute, justement. En revanche, son vêtement, quoique sobre, restait hors de prix et on pourrait l’inspecter à la loupe, on ne trouverait pas dessus la moindre tache – eh, il avait ses principes, tout de même ! Evidemment, il était tout simplement inenvisageable qu’un Tilbury sorte en n’étant pas habillé avec goût et élégance – ce n’était pas de sa faute, on l’avait ainsi éduqué, c’en était devenu un réflexe. Mais pour ce qui était de la forme, il s’agissait là d’une autre histoire. Et quoiqu’il en soit, il pouvait sans doute se targuer d’être moins remarquable que le jeune Monsieur LeNoir, tout de… noir vêtu. Charles n’avait pas véritablement eu l’occasion de rencontrer quantité de français – ni de françaises, à son grand regret, les rares dames de sa connaissance lui ayant fait bien forte impression – cependant, faute de pouvoir pratiquer en leur compagnie, il lui restait quelques vestiges d’un antique cours de français auquel on l’obligeait à assister, dans une enfance lointaine et révolue. Et le mot Noir restait bien présent à son esprit… Hm… Fallait-il voir dans la tenue de son compagnon une quelconque marque de style ? Ou une recherche vestimentaire dépassant les lois de la société ? A moins qu’il ne s’agisse de la touche excentrique d’un Révolté de la chemise blanche ? Une signature comme tant d’autres, sans doute… Bah. Certains exhibaient une jambe de bois ou un crochet à la main, voire même les plumes hirsutement colorées d’un volatile quelconque, d’autres préféraient sans doute la sobriété d’une couleur pour mieux faire ressortir l’obscurité d’un nom… Pourquoi pas, après tout ?! C’était toujours mieux que de revendiquer un deuil inenvisageable, à cet âge. Allons, on ne pleurait pas un Amour perdu – qu’on n’avait par ailleurs certainement pas eu la joie de rencontrer – alors qu’on n’avait sans doute pas consumé sa vingtième année. Car malgré son bandeau et le regard glacial qui le vieillissaient, son compagnon demeurait bien plus jeune que lui. Alors, que signifiaient ces ténébreux textiles ? Un honneur déchu ? Un orgueil bafoué ? … Bah. Qu’importait, après tout. Charles avait toujours abhorré la curiosité mal placée, chez les vieilles harpies des salons, et le voici qui se surprenait presque à les imiter !
    Devrait-il finir par assumer l’outrage qu’elles lui faisaient – indirectement, pour son malheur – en lui… manquant quelque peu ? Ciel ! Jamais !

    Pour la peine, son nez plongea dans sa chope et il avala rapidement, précipitamment – peut-être trop, par ailleurs – quelques gorgées de rhum qui manquèrent s’égarer dans le labyrinthe de ses poumons et l’étouffer – plus ou moins proprement. Hm… Autant pour sa dignité d’héritier…

    Les formalités d’usage s’étant passées dans la plus pure impassibilité – tout particulièrement du côté du jeune Monsieur LeNoir – il ne restait plus qu’à tenter d’entretenir un semblant de conversation. A la réalité, Charles lui-même n’était pas vraiment de ces hommes volubiles dont la présence faisait suffoquer et rechercher le silence avec la vorace passion d’un assoiffé trop longtemps tenu à l’écart d’une quelconque humidité. Non pas qu’il en devint plus loquace, dès lors qu’une charmante compagne était dans les environs… Mais en cet instant, il se sentait un terrible manque de conversation normale. Cela faisait bien une semaine qu’il avait jeté l’ancre à Tortuga et jusque là, à part les rares instants où il croisait sa sœur au détour d’une ruelle ou d’un couloir – parce que, tout naturellement, ils s’étaient retrouvés dans la même auberge ; le bon goût Tilburien, sans doute – il n’avait pas encore eu l’occasion de discuter avec une personne sensée, qui ne jurait pas tous les trois mots et qui n’asphyxiait pas les deux tiers de ses phrases dans les vapeurs de l’alcool bon marché. L’espace d’une seconde, Charles se permit un sourire moqueur qui lui était entièrement dirigé – ou plutôt, il n’eut pas la force de le réprimer, ses muscles ne lui répondant pas encore pleinement. C’était étrange, tout de même, d’être pris pour un ivrogne et traité en tant que tel, alors qu’on avait soi-même si peu d’estime pour eux… Car, pour sûr, Evan LeNoir avait pour lui la hautuer et l’arrogance de la Sobriété face à une outre à vin. Aah, cher Monsieur, si vous saviez… Mais le saurait-il jamais, le pauvre enfant ?

    Sans trop s’en rendre compte, Charles se sentit soudainement d’humeur joyeusement embrumée – dans la mesure où son esprit s’était déjà éveillé dans le brouillard, la joie devait être un contrecoup de cette gorgée de rhum avalée de travers… Mwahaha. Ses considérations spirituelles prirent fin suite à la réponse qu’on consentit à accorder à sa précédente question. Ainsi, le jeune Monsieur LeNoir en était plus ou moins au même stade que lui… Voire pire, dans la mesure où il l’était depuis bien plus longtemps que lui. Deux mois, Juste Ciel ! Voilà qui était fâcheux… Voudrait-ce dire qu’il devrait connaître la même période de battement lui-même ? A cette pensée, l’héritier Tilbury se sentit soudain fort dégrisé. Hum, la ridicule petite bourse qu’il avait soigneusement amenée avec lui ne lui permettrait certainement pas de tenir aussi longtemps… Il lui fallait donc trouver un vaisseau à sa mesure fort rapidement, s’il ne voulait pas être réduit à chercher du travail pour subsister comme le dernier des roturiers ! A ce mot, sa nuque se hérissa. Lui ! Un Tilbury ! Devoir travailler ! Par toutes les flaques salées des lutins de Cornouailles, où cela s’était-il donc vu ?! Appréhension au fond du cœur – car un Tilbury ne paniquait jamais, ses ancêtres ne le lui auraient pas pardonné – Charles eut malgré tout assez d’esprit pour demeurer impassible et entendre la seconde partie de la tirade du jeune Monsieur LeNoir. Oh oh oh ! Ainsi, il avait effectivement entendu parler de son père… Légère bouffée d’orgueil – on avait beau être blasé par la Vie, lorsqu’on était pétri d’admiration pour son père, l’entendre qualifier de légende était toujours réjouissant. En revanche, la fin de la phrase éveilla en lui un sursaut indigné de sa galanterie naturelle – celle-là même qui savait n’être que goujaterie, selon ses humeurs.

    Boire et payer les putains, avait-il dit… Monsieur, ce ne sont pas là des mots à employer, lorsqu’on parle d’une femme ! Y compris celles de mœurs légères. Ah, pauvre garçon, que n’eussiez-vous connu les vipères de salon… Vous auriez au moins eu un élément de comparaison…

    Un instant, Charles voulu lui confier que, justement, tout ce qu’il avait eu à payer, depuis son arrivée à Tortuga, c’était l’aubergiste et le tavernier. Mais il se retint, se contentant d’esquisser un vague sourire, en reposant sa chope. Il n’avait plus, ni assez soif pour cet odieux breuvage, ni le besoin de soigner un mal par ce mal même qui l’avait causé. Une main distraite vint à passer dans ses cheveux, chassant quelques mèches indisciplinées qui étaient venues, caresse ébouriffée, dissimuler aux autres son regard pétillant – pourquoi se seraient-elles données la peine de l’obéissance quand elles avaient le propriétaire qu’on savait, après tout…


« Monsieur, vous voilà bien peu aimable envers ces pauvres filles qui, somme toute, n’ont pour la plupart rien demandé d’autre que la Liberté… »

    Que, naturellement, on leur avait refusée, la denrée se révélant bien rare en ces temps où le dernier des pirates se sentait le besoin d’avoir un esclave. Bah, loin de lui l’idée de laver l’honneur des filles perdues – elles avaient sans doute bien assez de leur orgueil pour assumer leurs erreurs et il était le premier à en profiter. D’autant plus qu’il soupçonnait Evan LeNoir de lui en vouloir à lui, plutôt, et à sa conduite de parfait débauché. Haussement d’épaules nonchalant. Il n’avait certainement pas l’intention de se justifier. Cela ne plaisait simplement pas à ses instincts de gentleman qu’on parle ainsi de celles qui auraient pu devenir des dames, et dont la compagnie était par ailleurs bien plus plaisante que celle des vierges insipides de la noblesse bourgeoise. Mais ces explications n’entraient pas non plus dans ses projets immédiats. Au lieu de quoi, une touche d’ironie farda ses lèvres, un instant.


« Eh bien, j’en suis globalement au même point que vous, à dire vrai. L’expérience en moins, malheureusement… »

    Mais que valait l’expérience lorsqu’on était l’attentif fils d’une légende, après tout… ?


« Quoique, je ne suis sur Tortuga que depuis quelques jours… J’espère que chacun de nous trouvera vaisseau satisfaisant, Monsieur LeNoir. Il serait dommage de gâcher sa jeunesse à terre lorsqu’on peut la dissoudre dans le sel des embruns, n’est-ce pas… »

    Sourire vague, comme une légère hésitation ; s’arrêterait-il là pour reprendre une boisson qui ne l’intéressait plus, ou poursuivrait-il une discussion qui devait sans doute peser à son interlocuteur – qui se voyait obligé de tolérer un ivrogne à sa table, pensez-vous ! Bah ! La décision vint d’elle-même – un Tilbury n’en faisait jamais qu’à sa tête, de toute façon.


« Et qu’avez-vous pensé de votre carrière de second ? A-t-elle été aussi palpitante qu’on le dit ? »

    Dans ses yeux, il y avait comme une lueur de malice. Alors, Monsieur LeNoir ? Auriez-vous, vous aussi, au fond du cœur, des rêves de Grandeur et des ambitions plus… Inaccessibles ?
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Evan Lenoir

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MessageSujet: Re: Amène-moi à boire, on discutera après...   Mer 17 Nov - 11:32

Je me trouvais réellement dans une drôle de situation à cet instant, du type de celles qui m’eussent bien fait rire à Paris. Il y avait chez moi un trait de caractère inné, ne devant rien, ni à mon ancienne condition de jeune homme respectable, ni à mon nouveau statut de pirate. Ma solitude, mon irréductible besoin d’espace vital, ma liberté… Au creux même des bras de ma mère, je recherchais cet abandon que l’on ne trouve que dans un silence absolu, un vide langoureux de sentiment. Sans orgueil, je préférais, souvent, ma compagnie taiseuse à celle de maints garçons de mon âge. Et que dire des femmes ! Des petites filles à jupons roses aux sulfureuses compagnes nocturnes de Tortuga, aucune féminité, sous quelle attirance que ce soit, n’avait pu m’enivrer au point de m’arracher à cette pièce sombre dans laquelle je m’attardais, et que l’on nommait isolement. Et le soir unique où j’avais osé franchir cette réserve, aidé par le rhum et quelques grisantes victoires maritimes… Drame terrible de mes 17 ans ! J’avais épaissi encore la muraille de pierre grise qui protégeait mon âme. Adieu innocence, adieu jeunesse chérie ! Que me parlait cet homme débraillé, de la dissoudre dans l’embrun ? Je n’avais plus rien à en donner. Mon corps s’attardait, humain et soumis, à la lenteur du temps et restait celui d’un jeune adulte. Mon âme, elle, avait depuis longtemps déserté ces terres bénies. Hérétique et criminelle, elle s’était esseulée plus encore. Je pouvais sourire comme un diable et hurler ma liberté du haut d’un mât ! Mais c’était l’emportement d’un homme.

L’enfant, depuis longtemps, avait disparu sous les murailles grises.

Drôle de situation donc, car si méfiant et reclus, j’avais entamé ce qui ressemblait bien à une conversation désintéressée. Je ne connaissais pas cet homme - si ce n’était par le nom de son père – et n’avais aucun intérêt à le faire. Dois-je le préciser encore ? Tout ce qui ne portait pas l’appellation de capitaine n’avait à cette époque aucune valeur intrinsèque susceptible de me forcer à sortir de ma réserve. Pourquoi perdais-je donc ma salive à entretenir un vain échange de mots avec la dernière personne capable de me fournir un emploi ? Il n’était même pas pirate ! Juste un fils de bonne famille un peu vaniteux précipité par la force des choses dans un monde où le précédait plus grand nom que le sien. Et si différent de moi ! Son enfance, sa jeunesse point encore consumée, son passé entier était brodé de luxe et de luxure, de salons distingués et de bonne chair, de lit confortable et surtout… de parents. Le père était loin, la mère distante peut-être, mais ils étaient en vie. Aucun fleuve ne les lui avait arraché si brutalement, aucun juge ne lui avait retiré leur maison et leurs biens, jusqu’aux bottes de son père, jusqu’aux mouchoirs de sa mère ! Il ne s’était pas retrouvé à la rue avec sa sœur, autrefois jeune fiancée fleurie, aujourd’hui pauvre couturière, que j’avais dû abandonner afin que salaire suffise à la faire vivre. Charles Tilbury parlait des putains comme des femmes ayant demandé leur liberté… S’il savait seulement à quel point cela était dramatique ! Chaque jour, j’angoissais à l’idée que Lou ne doive s’y astreindre à son tour. Sa situation était si précaire quand je l’avais quittée ! Elle se battrait pour vivre, je le savais. Mais quel prix devrait-elle payer pour cela ? Cette pensée me serrait le cœur à chaque instant, et je l’imaginais dépravée, réduite, dans une robe trop courte et trop frivole, à faire le trottoir et les draps de ses anciens clients dans le coton, aujourd’hui acheteurs de charmes et truands de dignité. L’alcool seul m’avait permis un jour d’y avoir recours. Depuis, j’étais résolument sobre.

J’avais souffert plus qu’à mon tour, mais lui possédait encore une famille, un nom et deux yeux. Sans aucun exploit accompli, son nom paternel lui ouvrirait des portes. J’avais tout gagné à la sueur de mon front ! D’où cette tenue irréprochable que j’entretenais avec soin : je luttais pour me faire un nom à moi, et ayant tout à prouver, je m’obligeais à la rigueur. Je n’étais pas un enfant gâté, moi. Je n’étais pas en train de m’étrangler avec ma chope ne de sourire ironiquement, sans même tenter de me retenir, ni d’excuser les filles de joie, ou de parler en connaisseur tout en ayant des mains si blanches et si lisses ! Les miennes étaient brunes, calleuses et épaisses à force de manier les cordages secs d’un navire. Tout en nous différait. Tout !

Sauf un point : nous n’avions rien à faire, ni l’un ni l’autre. Et cette seule ressemblance suffisait à me le rendre un tantinet sympathique. Il parlait avec insouciance, mais tout l’en excusait : justement, il n’avait pas suivi le même parcours que le mien. Et l’inverse était également vrai : son chemin lui avait procuré une confiance et une légèreté que je n’avais pas eu l’occasion d’acquérir. Et c’était presque soulageant. Parce qu’il prenait la conversation sur un ton si anodin, ma solitude choisie ne souffrait pas. Il ne s’agissait que d’échanger, rien de plus. De parler, d’expliquer son point de vue et ses attentes. Il ne me jugerait pas, ou s’il le faisait, cela ne changerait rien à ma situation. Et vice-versa. J’eu soudainement la curieuse sensation d’un ballon d’air s’épanouissant autour de moi : la tension des derniers mois semblait s’évanouir à cette table où je n’avais qu’à parler sans réfléchir aux jours prochains. De me sentir si différent de lui, sans possibilité de compréhension, était quasiment réconfortant : je ne pouvais pas l’envier, parce qu’il était trop autre pour moi, je ne pouvais pas le haïr, parce que je pouvais le comprendre, je ne pouvais pas non plus m’en exaspérer, parce qu’il n’était que bonne intention, et finalement, je ne pouvais que l’apprécier.

Alors, mon regard s’est fait moins froid. J’ai cessé de me tenir raide sur mon dossier, et j’ai souris pour la première fois sincèrement. J’avais une expression étrange quand je souriais de la sorte, car on s’attendait à voir mes yeux se plisser avec mes lèvres, hors j’en étais incapable : la blessure de mon œil droit touchait les muscles oculaires, et il m’était impossible d’étirer ce côté de mon visage sans ressentir une furieuse brulure sous mon bandeau. De sorte qu’en fin de compte, seule la partie gauche de mon visage s’étirait en sourire tandis que l’autre restait de marbre, un peu contractée même, car la sensation était désagréable. Aussi, habituellement, je ne souriais que des lèvres pour offrir une expression harmonieuse. Ma véritable bonne humeur, comme celle que je montrais à cet instant, avait l’air étrange d’un tableau à moitié torsadé.
"Le poste de second a quelque chose d'ennuyeux. Vous avez beau savoir qu'il faudrait tirer un bord de près à tribord plutot qu'à babord pour remonter un cap, si votre capitaine a décidé d'érafler la peinture du bâtiment, il n'en fera qu'à sa tête et votre avis ne comptera pas. Ou bien, si vous lui reccommendez d'aborder par la poupe en manoeuvrant pour virer de bord et que lui s'obstine à mener un abrodage frontal alors que vous faite 5 noeuds de vitesse en plus que l'autre, vous pouvez toujours vous escrimer, ce sera en vain! Les hommes vous obéissent, c'est vrai, vous avez de l'autorité. Mais quand vous savez valoir infiniment plus que l'espèce de paorc à deux jambes qui vous commande... Ca a quelque chose de décevant."

Je n'avais aucune envie de me vanter en disant cela - je n'osais imaginer le sermont que m'aurait servi Lou! - mais si la modestie était chez moi une vertu, je savais aussi reconnaitre ma propre valeur. Et en l'occurence, j'en avais bien plus que celui qui m'avait servi de capitaine pendant un an! J'ai poussé un profond soupir de regret.

"J'ai souvent pensé à organiser une mutinerie avec les hommes. Ils étaient entièrement de mon côté, cela n'aurait pas pris une soirée et l'affaire aurait été réglée promptement. Seulement je répugne à la trahison. Aussi sutpide soit-il ce capitaine m'avait offert mon entrée comme second dans la piraterie, et je me sentais redevable. J'ai donc préféré me trouver un navire plus méritant où je pourrais faire mes preuves. Une fois que j'aurai amassé l'argent nécessaire, je m'établirai à mon propre compte."

Je n'aurais plus être plus clair : j'ambitionnais de devenir le capitaine Lenoir! Et j'y arriverais : je ne tolererais pas qu'il en fusse autrement.

"Et vous-même, quelles sont vos ambitions Mr Tilbury? Comptez-vous également suivre les traces de votre père? Il y a du chemin, si je puis me permettre."
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La Fortune

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MessageSujet: Re: Amène-moi à boire, on discutera après...   Mer 2 Fév - 23:27

    Le vieux Wilson, il avait pas froid aux yeux. C’était un de ces vieux piliers de tavernes, qui justifiaient à eux seuls la faillite ou la réussite d’un établissement – vieux marin boiteux, vivant sur les rentes d’une prostituée sur le retour, l’aimant à coup de torgnoles et autres joyeusetés. Il avait vécu les hauts temps de la flibuste, côtoyé Alkemade en personne. Et maintenant il resservait au moindre petit jeunot qui passe l’épopée glorieuse de son temps révolu - l'on vit en pleine décadence, c'est bien connu. Le vieux Wilson, il était sourd, mais il y avait bien des mots à même de réveiller son vieil organe assoupi. Le mythe Tilbury en faisait partie. Aussi entendant d'une voix claire ce nom qui sonnait comme la cloche des jours perdus, il se dressa sur ses vieilles quilles, tituba vers la table voisine, en vociférant. Y’avait là deux jeunots à l'air arrogant. Jamais vus avant, l'air agaçant des débarqués d'la dernière heure.

    - Oh M’sieur Tilbury ! J’le connais moi, c’vieux bougre, paraît qu’son fils veut prendre la mer ! Ca sent la ruine, moi j’vous le dis. Quand un enfant d’pirate qu’a réussi part à l’aventure, c’est qu’le navire de la famille prend l’eau si vous voyez c’que j’veux dire.

    Il donna un coup de coude au borgne, d'un air complice. Encore agile, évita une bouteille qui vola au ras de son chapeau, posé de travers. Puis leva un doigt d’un air docte – et vacillant, et ajouta, d’une voix éraillée :

    - Même que j’dis, moi, qu’le gamin il va bien en bav…

    - La ferme, vieillard, on en a soupé d’tes menteries !

    C’était là un autre homme, accroché au bar, plus fort en gueule. Cela faisait deux heures qu'il avalait des rasades, lorgnant les bourses que les derniers naïfs venus d’Europe laissaient traîner, trop en évidence. L'air d'un forban de la plus mauvaise façon. Mais le vieux Wilson connaissait-il la peur ! Il ne s’le fit pas répéter deux fois, et répliqua, sans un regard pour le malandrin.

    - Moi Monsieur, si j’m’étais fait la belle au dernier combat contre les français, j’ferais moins le malin. J’suis pas un vendu, moi. Y’a pas comme le vieux Til …

    - Parle pour toi !

    Un autre protesta, dans le fond mais on n’comprit point ce qu’il disait – fichu accent écossais, à couper les mots en quatre. On hurla juste que c’était impossible. À une table voisine, trois hommes qui jouaient avec de vieilles cartes crasseuses se levèrent, accusèrent l’un de calomnie, l’autre d’lâcheté. Cela fusa, en cascade - vociférations, jurons et insultes de tout genre. Aux mots de Chien ! et de Malappris ! quelques choppes volèrent – et un vieux perroquet habitué à tout quitta l’épaule de son forban de maître pour se réfugier dieu sait où. Or c’est bien connu : quand l’oiseau quitte l’épaule du vieux flibustier, c’est l’heure de filer doux. C’est peut-être ce que pensèrent messieurs Lenoir et Tilbury, peut-être même se levèrent-ils pour s’éloigner de ce tapage ronflant et ne point finir en cette galère. Car est-il utile de vous le dire ? Une bagarre de soudards éclata - les vieilles légendes sont prétexte à bien des amabilités. Sans doute eussent-ils pu se faire la belle, sans être inquiétés, mais c'était compter sans l'élément perturbateur. Dans la cohue, l'instigateur de zizanie s'était dérobé et, ne manquant jamais une occasion de se taire, saisit l'un d'eux par la chemise.

    - Dieu m’damne si c’est pas le portrait craché de son père. Hey vous autres ! J’le tiens, moi, le fils Tilbury ! Si j’vous disais qu’il va chercher le trésor de son père … ?

    Les boucaniers, flibustiers de passsage et indigotiers en ribote cessèrent en un instant leurs affrontements. On entendit même le cliquetis d'une arme.

    Que faire alors ? Vous êtes trop peu de deux pour mater une taverne entière, fussiez-vous excellent tireurs ou bretteurs redoutables. Il vous reste la fuite, quelque éloquence à développer - un beau mensonge peut-être ... ? A moins que vous ne gardassiez quelque tour brillant en votre giberne.

    Quand j’vous disais qu’il fallait filer doux.

_________________
"Malheureux l'homme, qui fonde
Sur les hommes son appui.
Leur gloire fuit, et s'efface
En moins de temps que la trace
Du vaisseau qui fend les mers,
Ou de la flèche rapide,
Qui loin de l'oeil qui la guide
Cherche l'oiseau dans les airs."
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Charles Tilbury

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MessageSujet: Re: Amène-moi à boire, on discutera après...   Lun 14 Fév - 17:08

    Il le regardait depuis quelques instants, déjà, avec sur le visage l’air songeur de celui qui s’était laissé prendre au piège des pensées trop sérieuses – mais quelle est donc la meilleure conduite à tenir en présence de ce type d’intrus ?! Et surtout, pourquoi moi ? … Charles l’en plaignait presque. Sincèrement. Bien qu’il fût de notoriété publique qu’il n’était pas n’importe quel type d’intrus ! En toute modestie, il pouvait parfois même se targuer d’être le pire d’entre eux ; l’aristocrate arrogant et imbu de lui-même, qui ne savait considérer le monde autrement que comme un triste ramassis de gueux en tous genres dont aucun ne méritait l’honneur qu’il se penche – avec condescendance – sur son piédestal pour lui céder, magnanime, quelques miettes d’intérêt. Et pourtant, cette fois-ci, les contrecoups de l’ivresse avaient fini par avoir raison de lui ; emporté par son élan de curiosité cotonneuse lorsqu’il s’était penché, il ne s’était même pas senti tomber – de bien haut, par ailleurs. Et qui sait, peut-être tombait-il encore…

    Quoique. Il fut accueilli sur le sol des gueux par un étrange – bien que charmant – sourire. Un demi-sourire, en vérité, mais l’unique œil du garçon était bien plus éclatant qu’il y avait de cela quelques instants – était-ce une lumière chaleureuse qu’il y voyait briller ? Ciel ! Aurait-il fini par dérider le sombre Monsieur LeNoir ?! Lui qu’on prenait honteusement pour un ivrogne – ce qu’il était à deux chopes de croire lui-même, si sa migraine ne se taisait pas dans la minute.

    Evan LeNoir parlait de son ancien poste de second comme d’une maîtresse aimée que l’on aurait perdue de vue, mais dont le souvenir restait encore vivace au fond du cœur et au creux des bras. La poitrine de Charles se serra quelque peu. Non pas de jalousie – il était bien au-dessus de ces bêtes considérations – mais d’une sorte d’admiration envieuse, un peu comme celle qui l’étreignait lorsqu’il écoutait son père parler de ses aventures passées. Et cette fois-ci, il sentait qu’il se rapprochait enfin de son but. Bien qu’il fût en présence d’un jeunot aussi désœuvré que lui, il avait affaire à un ancien second. Un officier, dirait-on. Qui avait déjà l’expérience de la mer – bien plus que celle d’un ridicule voyage depuis le sud de l’Angleterre, en tant que passager, de surcroît. Ce n’était pas trop tôt ! Il y avait indubitablement un progrès, depuis son arrivée à Tortuga. Charles n’en était plus à laisser errer un œil torve sur une assistance bruyante et malodorante, ne se donnant même plus la peine d’examiner mornement ces résidus d’humanité – qu’ils n’avaient probablement jamais connue – en espérant vaguement qu’un jour, un capitaine digne de ce nom traverserait le seuil de la taverne – eh, pensait-il que les Sam Tilbury pullulaient, dans les repaires de brigands ?

    Charles hochait la tête avec précaution – il avait encore l’impression d’y entendre résonner les cloches de la cathédrale de Winchester – sans mot dire. Quelque part, il lui plaisait bien, ce Monsieur LeNoir. C’était là un homme de morale – ils ne devaient pas être nombreux, les pirates que la trahison révulsait. Même parmi la simili-noblesse de Londres, cette pratique était chose commune et particulièrement prisée. Fallait-il qu’il soit tombé sur un charmant compagnon ! Qui lui demanda alors quelles étaient ses propres ambitions… Aaah, bien hautes, cher monsieur, bien hautes. La raillerie du comploteur étira alors ses lèvres en un sourire qui ne tarderait pas à devenir complice. Suivre les traces de son père ? Allons, ce n’était là qu’une basse convoitise d’enfant malheureux, tout juste bonne à satisfaire les pauvres progénitures n’ayant pu se débarrasser de l’ombre de leurs parents. Non, Charles visait plus haut – et tirait toujours juste. Ce qu’il voulait, lui, c’était sa propre légende, bâtie par ses mains d’aristocrate à la sueur de son front. Il voulait des échardes entre ses phalanges et des écorchures sur ses genoux. Il voulait sentir la brûlure du soleil sur sa peau et du sel dans ses yeux. Cheveux au vent et chemise froissée, il voulait goûter au danger de l’Aventure, y mordre à pleines dents et sentir dans sa bouche toute l’amertume du Risque. C’était sans regrets qu’il avait quitté le linceul maniéré de la Bonne Société londonienne et il entendait bien vivre comme un homme le devait, dusse-t-il s’en mordre les doigts pour ne pas revenir pleurer d’humiliation dans les jupes de sa mère. Elles étaient là, ses ambitions, languides odalisques ne demandant qu’à être assouvie – ce dont il avait bien l’intention. Charles Celian Ewald Tilbury se devait de prouver sa valeur au Monde, mais surtout à lui-même. C’étaient là les plans de toute une vie…

    Une phrase toute faite se bousculait déjà sur ses lèvres – Le chemin est bien plus court lorsqu’il ne traverse pas de champs de Gloires passées, cher Monsieur – qui n’eurent malheureusement le temps de la laisser traverser. Une forte odeur de mauvais rhum – mêlé d’autre chose qu’il voulait pas savoir – lui fit plisser le nez et retenir son souffle, instinctivement. Il n’eut pas à se demander trop longuement d’où provenait le miasme. Un vieil ivrogne s’invita à leur table sans plus de manières, et aux premiers mots qu’il leur jeta, l’air de celui qui sait, Charles sentit son sang s’échauffer et sa migraine s’accentuer. Allons bon, était-il revenu dans un salon mondain, pour que les médisances le rattrapent même au fond d’une obscure taverne dans un repaire de pirates ?

    Un soupir de lassitude lui échappa – que ne fallait-il entendre ! Après la flibuste et la briganderie, voici que l’on accusait son père de ruine. Monsieur, je vous inviterais bien à Tilbury’s Place pour vous montrer qu’il n’en est rien, mais je crains que la vermine qui vous infeste ne contamine tout Weymouth, que dis-je, tout le Dorset ! Blasé, Charles ravala un venin qu’il était inutile de répandre – il ne se sentait pas la forme suffisante pour croiser le fer avec un vieux fou – ni avec qui que ce soit d’autre, d’ailleurs.

    Ce fut donc bien distraitement qu’il suivit malgré lui les vociférations de l’ivrogne bicentenaire et de quelques habitués de la taverne qui lui criaient de se taire. Il ne put néanmoins s’empêcher de se redresser tout droit sur sa chaise lorsqu’on bafoua l’honneur de son père. Comment ça, il s’était fait la belle au dernier combat contre les français ? Charles fronça un sourcil réprobateur. Un éclair métallique brilla au fond de ses prunelles, son menton se releva ostensiblement et sa main vint caresser discrètement son flanc gauche, frôlant son épée et s’attardant quelques secondes sur la garde. Passent encore les ragots sur les finances de la famille, mais les diffamations concernant sa bravoure au combat étaient inacceptables. C’était toute la dignité des Tilbury qui était remise en cause et foi d’héritier, il ne resterait pas assis sans rien faire alors qu'un gueux trainait son nom dans la fange ! Tout compte fait, peut-être qu’un duel diminuerait son mal de tête…


« Dis donc, vieillard… »

    Une fois encore, il ne put finir sa phrase – c’en devenait vexant. On prit la défense du vieux Sam, on se mit à crier à une table, quelques chopes volèrent aux quatre coins de la grande salle et soudain, ce fut le chaos. Tout avait dégénéré à une vitesse incroyable, à vous étourdir un homme avisé. Charles lança un rapide regard quelque peu incompréhensif à son compagnon. Allons bon. Et maintenant ? A quoi bon se compromettre dans une bagarre qui, somme toute, ne les concernait pas – malgré le vieux sénile qui avait sans doute quelques litres de rhum en trop dans le sang. Et comme de bien entendu, les revirements de situation arrivent toujours au moment où l’on s’y attend le moins.

    Deux mains – sales et écœurantes – empoignèrent sa chemise – qu’il lui faudrait probablement jeter, heureusement qu’il en avait quelques autres de rechange – et une halène pestilentielle lui souffla au visage qu’il était le portrait craché de son père. Charles manqua soudain d’air et, à deux doigts de la syncope, prit conscience de la bêtise que l’odieux gueux venait de hurler, et qui jeta un froid certain dans la taverne. On avait brusquement l’impression d’être dans un tombeau… Comment ça, le trésor de son père ?! Relégué au centre de l’attention, l’esprit brillant qu’était Charles décida de tenter le tout pour le tout en essayant de renverser la donne. D’une petite bourrade, il se libéra de l’emprise de l’ivrogne et, voûtant ses épaules, maugréa de son accent le plus traînant et sa voix la plus pâteuse :


« D’quoi qu’il parle, l’vieux gâteux ? S’rait pas en train d’insulter ma mère, des fois ? Tout l’monde sait bien qu’c’est à elle que j’r’ssemble comme deux gouttes eud’rhum ! »

    Hoquet de circonstance. Parfois, il fallait savoir se comporter en gueux pour mieux se fondre dans leur masse… Frisson d'horreur…


« Chais ben qu’c’est pas l’plus belle femme du monde, mais d’là à dire qu’é’r’semble à mon père, c’t’un peu gougnafier, na ? »

    Balancement menaçant en direction du gueux, poings aux côtés, sourcils froncés.


« Et kessé qu’cette histoire eud’trésor d’mon paternel ? Tu l’prends pour qui, Barbe Noire ? L’est qu’un vieux fou, mon vieux, voilà quoi ! L’en a ramassé, des trésors, pour sûr ! Mais l’a tout brûlé au jeu, tout ! Et d’vinez qui c’est qu’y a envoyé pour remplir ses poches parce qu’y est trop fatigué pour ça ? Et bah c’moi ! Voilà quoi ! Alors toi, vieille barrique pleine eud’rhum, t’avise plus d’dire qu’y a caché un trésor quequ’part ! Pa’que si c’tait aussi facile qu’ça, eh bah ch’rais pô là à t’causer, mon p’tit père ! »

    … Pardonne-moi, papa…

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Evan Lenoir

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MessageSujet: Re: Amène-moi à boire, on discutera après...   Jeu 3 Mar - 11:19

Je commençais à trouver la conversation interressante, vraiment. Alosr comment m'étais-je retrouvé à danser sur la place publique? C'était une histoire de fous, d'insensés! Brève description de la suite des évènements ; Charles avait écouté mon récit avec intérêt et attention - et je l'appellais en moi-même par son prénom, comme quoi, il était accepté! - et s'apprêtait visiblement à me répondre quand un veillard aviné avait décidé de prendre son illégitime tour de parole. A peine avais-je prononcé le nom de Tilbury, qu'il tourna vers nous ses yeux torves et se leva en titubant de sa chaise pour rejoindre les notres. Je le recconnu instantanémment pour l'avoir cotoyé plus d'une fois dans la taverne, sans jamais l'avoir approché du moins. Et à sa vue, mon poil se hérissa. Le vieux Wilson, puisque c'était lui, était la commère locale, véritable bibliothèque ambulante récoltant racontards et légendes à la pelle, sans faire distinction entre vérité et calembredaines, ce qui après tout revenait au même pour lui. Nul doute qu'il avait son fond de données sur la famille de mon compagnon! Et à son, air, c'était tout sauf du bon.

"Wilson, ne..."

Mais on n'arrête pas le vieux marin quand il est lancé, en particulier quand il a visiblement déjà quelques chopes de rhum dans le coco. La bécasse se mit à parler, et suivirent les vautours ; la situation s'envenima rapidement. J'ignorais si ce qu'il racontait valait la peine n'être écouté, mais pour l'heure, je sentais surtout que le pauvre Charles en risquait pour son matricule, et pirates parlant fort finissant souvent par faire dialoguer leurs poings, j'estimais plus prudent de discrètement dégager la place. L'instant d'après, je ne sais trop comment, la Jambe de Bois s'était transfomré en pugilat grec. Bon, il fallait définitivement quitter les lieux. D'un léger signe de la tête, j'intimais mon compagnon à me suivre et la retraite font promptement entamée vers la porte salutaire. Sauf que Wilson, une fois encore, fut plus rapide.

J'étais déjà un pied à l'air libre quand un froissement de tissu ponctué d'une indignée protestation m'indiquèrent sûrement que le Tilbury avait été saisis par le col et surtout, identifié comme le fils héritier de celui qu'on accusait d'être un déserteur. Je du bien me résoudre à me retourner. La taverne entière semblait s'être rassemblée autour du vieux et de sa proie. La tension était palpable, presque visible dans l'air vicié de la salle. Les pochards avaient brusquement cessé de se battre, lorgnaient avec avidité les vêtements froissés mais distingués de Charles. Dans leurs yeux, ont pouvait lire clairement l'idée folle qui avait communément germé dans leurs crânes : faire chanter le gamin du vieux richard. Il devait bien le savoir, où était le trésor de son père, non? Décidément, ça tournait au vinaigre.

A ma grande surprise, une vois pâteuse retentit soudain dans la pièce. J'étais tellement habitué à son ton presque précieux qu'il me fallut un moment avant de comprendre que Charles tentait de se faire passer pour un ivrogne... vainement. Son élocution avinée était parfaite, ses épaules voutées un talent d'acteur, son histoire crédible! Mais ça ne suffisait pas. Quand on allume devant les yeux d'un pirate le reflet d'un trésor, rien ne peut plus l'en détourner. Un arme cliqueta dans le silence. Des couteaux furent tirés. Le temps suspendu comme avant la chute d'un drame. Puis Wilson, toujours lui, dit tomber la foudre.

"Et pour'quoi qu'tu s'rais pas juste v'nu l'déterrer c'trésor? Faudra d'toute façon bien qu'on sache s'tu nous dit l'vérité! Bloquer la sortie vous autres!

Ce fut le signal de l'assaut, et la curée commença. Les envieux se jettèrent sur Charles, à vingt contre un! Sans hésiter je voulut me ruer à l'intérieur pour lui prêter main forte - on n'attaque pas ainsi un honnête pirate! -, mais je comptai sans l'ordre de Wilson, car deux brutes barraient déjà l'entrée de la teverne. Sans m'attarder, je balançai mon poing d'acier dans la figure du premier et enfonçai mon genoux dans l'entre-jambe de l'autre, profitant de leur surprise pour les écarter et rejoindre la bagarre qui faisait déjà rage à l'intérieur. D'un solide coup de tête, j'assomai celui qui se trouvait au plus proche de la sortie et tentai de me frayer un chemin jusqu'à Charles tant qu'on ne se concentrait pas trop sur moi. Pris soudainement, les bretteurs n'avaient pas le temps de réagir. Et je pus ainsi facilement en écarter quelques uns avant que les deux types de l'entrée ne réagissent. Un grand mince à chemise brune et chapeau anglais miteux me pointa du doigt et se mit à vociférer ;

"Il a un complice les gars! Trouez-le c'fumier!"

En un instant je me trouvai aussi mal entouré que mon compagnon. Je me défendis tant bien que mal en prenant quelques coups, mais dans l'espace exigu de la taverne, je n'avais la place de me retourner. Il était temps de retenter un passage en force vers la sortie. Dégainant enfin mon sabre, je me retournai vers Charles, espérant qu'il m'entende.

"Il fait étouffant ici mon cher, je vais prendre l'air avec ces manants et je reviens de suite! Tenez bon!"

En hurlant, je me ruai vers la sortie, ne cherchant même pas à éviter les poings qui fusaient. Je mis simplement toute ma force à transformer la pointe de mon sabre en bélier, faisant reculer quelques fous qui me suivirent aussitot. En débouchant à l'extérieur, j'eu le temps d'apercevoir une fillette jouant sur un toit et d'en rire avant de revenir aux choses sérieuses. Constat rapide de la situation : j'étais au milieu d'une place pavée, isolé et entouré d'une dizaine de pirates furieux prèts à me découper en rondelles. Pas brillant. Ils s'étaient arrêtés comme les fauves autours de l'animal traqué, et de manière classique, je n'avais aucune chance de leur échapper, à moins de fuir. Et cela, je le refusais. Il fallait trouver une solution au plus vite, les prendre au dépourvu! Inutile de sortir mon pistolet : ils avaient à eux tous assez de balles pour me transformer en passoire. Alors quoi? Réfléchis!

Mon regard passa une nouvelle fois sur le toit... Et l'idée me vin enfin ; insouciante de tout ce qui se passait en bas, légère et riante, la petite fille dansait. Cela semblait si étrange dans l'ambiance de l'endroit que je sus avoir trouvé là ma diversion. En riant, je me plantai au garde à vous devant l'ennemi et fit une révérence.



"Eh bien messieurs, la situation n'est-elle pas si cocasse qu'elle mérite une danse? Dansons donc, dansons!"

Et joignant le geste à la parole, j'entamai une ridicule danse du sabre. Les pieds en avant, le bras relevé, tourner, s'abaisser, virevolter, j'avais la grâce d'un manche de bois et me démenais comme un beau diable, mais peu importait, du moment qu'ils regardent! Et c'était réussi ; totalement déconcertés, ils me regardaient avec des yeux ronds, comme si la lune leur était soudain tombée sur la caboche. Manifestement, ils ne savaient plus quoi faire, et je n'attendis pas que la surprise leur passe.

"Dansons, dansons, lalala!"

Je balançai mon pied dans la figure du premier, me retournai, assomai le suivant, ma lame fendit l'air, ventre ouvert pour le troisème, un nouveau coup en arrière, un cri sourd retentit, encore une fois, un autre à terre! Le sixième seulement compris ce qui se passait et tenta de réagir. Les autres dégainèrent et la vrai bagarre commença enfin. Mais ils n'étaient plus que quatre, et j'avais repris l'avantage de la vitesse.


"Dansons messieurs, dansons!"

Et je riais au éclats!
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MessageSujet: Re: Amène-moi à boire, on discutera après...   

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Amène-moi à boire, on discutera après...

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