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 Le baiser de Judas

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Jan Steed Mainwaring

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MessageSujet: Le baiser de Judas   Jeu 11 Aoû - 15:21



    Commençons par ton nom... Jan Steed Mainwaring.
    T'es pas un peu jeune pour être pirate ? Plus de trente ans, moins de quarante, enfin, il semblerait. Difficile de donner un âge à un homme que la mer a usé.
    Et si t'étais pas libre comme l'air, tu s'rais chez qui ? Un accent Irlandais se devine un peu dans les accents policés.
    Et tu fais quoi de ta vie ? Pirate à bord du Prince des Tempêtes, maître d'équipage honni plus précisément.
    Et pirate, c'est une vocation ou t'as plus un rond ? La piraterie et la sauvagerie semblent, en apparence, éloignées du caractère de Jan... en apparence. C'est surtout un moyen d'avoir argent et puissance plus efficace que la société de notre époque, si tant est qu'on aie les tripes bien accrochées.
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Jan Steed Mainwaring

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MessageSujet: Re: Le baiser de Judas   Jeu 11 Aoû - 15:27






Je te maudis, Jan Steed Mainwaring.
Je te maudis et je te hais comme je n'ai jamais haï de toute mon existence.

Tu avais ma confiance et te disais mon frère. Tu étais mon appui, mon soutien, le meilleur d'entre nous et le dernier de mes remparts. J'ai appris à me reposer sur toi.
Je me souviens encore… du jour où nous nous sommes rencontrés. J'étais jeune et malgré toute mon arrogance de jeune capitaine, malgré ma fougue et mes espoirs, malgré mes illusions, je me rends compte que face à toi, je le suis resté. Je quittais la marine royale anglaise pour me mettre à mon compte, la bourse pleine et un bâtiment neuf au mouillage… tu es arrivé dans cette auberge étrange où je n'étais pas à ma place, tu m'as salué avec ton demi-sourire narquois que je n'ai jamais su déchiffrer et m'as simplement demandé si je cherchais un équipage.
Vraiment, tu ne me plaisais guère, avec ta fausse élégance qui respirait le rance, ton col en désordre et tes cheveux trop longs. Moi, anglais encore accoutumé à la rigueur de la marine, je déplorais l'usure de tes manches et ton accent irlandais… Je déplorais cette barbe de quelques jours taillée en bouc insolent et ce catogan noir. Cette rudesse des pommettes saillantes et de ce visage trop long, ces lèvres fines et blêmes perpétuellement tordues en un fin rictus ironique, cloué à ta face. Cette silhouette petite pour un homme, et ces gestes sinueux. Cette perpétuelle parodie des bonnes manières qui suintait jusque dans ces mouvements négligents que tu faisais pour renvoyer la serveuse. Cette conversation décontractée, oublieuse du rang et de la réserve que se doit de conserver tout gentilhomme digne de ce nom. Et surtout, surtout, je n'aimais pas tes yeux d'un vert trop pâle, trop délavés pour être expressifs. Tes yeux morts, aux paupières tombantes, qui semblent toujours tout dire… mais qui ne disent rien.
Mais tu m'as serré la main. Tu m'as serré la main et j'ai senti sous ma paume les cals épais de l'escrimeur, au pouce et à l'index. J'ai senti la rudesse des mains abîmées par une vie de lutte. Mes yeux ont naturellement glissé vers ta lame… simple, mais garde patinée par l'usage. Les deux pistolets à ta ceinture ne payaient pas de mine, mais leur crosse usée prouvait qu'ils avaient servi bien des fois… et leur propriétaire était encore vivant pour les arborer. J'ai su alors, par chance, qu'il aurait été stupide de te sous-estimer, et de te cantonner à l'image d'aimable plaisantin que tu désirais visiblement servir, faisant tournoyer dans ton verre ce liquide d'un jaune pisseux qui se voulait du rhum. Tu as continué de parler, alors que mon mépris se muait insensiblement en réserve méfiante.
Tu savais que tu m'avais déjà ferré.
Peut-être pour te surveiller? Peut-être par curiosité? Je t'ai engagé. La pire erreur de toute ma vie. Pourtant…
Tu avais ma confiance et te disais mon frère.



Il fallait avouer que tu savais, si tu le désirais, te rendre agréable. Un excellent compagnon, toujours à l'écoute, les doigts croisés sous ton menton. Une autorité douce, que les marins écoutaient… Je n'ai jamais compris comment tu faisais pour te faire obéir sans jamais hausser le ton, laissant glisser dans tes mots une sourde menace plus pétrifiante que tous les hurlements du monde. C'est un art que je n'ai jamais su maîtriser. Tu savais te rendre indispensable, te faire mon ombre, discret mais efficace. J'ai appris à me reposer sur toi: c'était si commode. Ma plus grande erreur. Je me souviens de longues soirées d'angoisses dans les quartiers des officiers déserts, où tu m'écoutais tranquillement vomir mes craintes de jeune capitaine, des craintes qui perdaient tous leur sens lorsque tu agitais la main pour me tranquilliser, lorsque tu les faisais s'évanouir de quelques mots pleins de logique et de flegme. Je t'ai longtemps pris pour un éternel optimiste: il m'a fallu longtemps pour comprendre que l'espoir et la foi étaient pour toi des concepts totalement étrangers. Oh, tu croyais en dieu, comme ça, de loin. Entre lui et toi, m'avais-tu confié, rien d'autre qu'un respect distant et le plus indifférent possible. Comme vis-à-vis d'un voisin peu accommodant. Quand à l'espoir… tu ne connaissais que les faits, les objectifs et les moyens mis en œuvre pour les atteindre. Je ne crois pas t'avoir jamais vu faire preuve de la moindre flamme, du moindre éclat. Tu étais éternellement identique à toi-même, parfaitement serein. Si tu faisais parfois montre d'un humour glacial, je ne crois pas t'avoir jamais entendu rire aux éclats.
Tu cultivais soigneusement une image d'homme finalement peu redoutable, ayant la violence en horreur: j'ai bien remarqué que tu répugnais aux châtiments physiques sur nos hommes. Je n'ai compris que plus tard que c'est parce que tu estimais qu'un exemple frappant était plus explicite. Tous les marins étaient tellement habitués à ton calme et à ta silhouette peu impressionnante qu'un d'entre eux s'était enhardi à te défier. Je m'en souviens parfaitement. Il était grand, musclé, mais visiblement éméché. Je pensais que tu allais désamorcer la situation avec ton adresse diplomatique habituelle, et visiblement les autres aussi.
Je me rappelle très bien de l'air hébété de ton adversaire. Sans lui accorder un regard, tu avais dégainé -je me souviens encore du sifflement reptilien de l'acier, et tu lui avais plongé ta lame dans le ventre. Il avait titubé, reculé… La blessure était mortelle et le condamnait à une longue agonie, ce qu'il sembla réaliser alors que tu essuyais tranquillement ton épée. Tu y songea aussi, je le crois. J'aime à penser que c'est dans un geste de pitié que tu lui as appliqué ton pistolet sur la tempe. Je l'ai pensé longtemps: je me demande à présent si ce n'est pas ton horreur du bruit et de l'agitation qui t'as motivé…
Tu ne m'as jamais confié ce qui t'avais pris. Étais-tu en colère, toi, l'éternel flegmatique? Agacé? Triste peut-être?
Tout ce dont je me souviens c'est que c'était à la suite d'une escale à Tortuga, et que nous avions passé la soirée ensemble. Tu avais refusé -encore- les avances d'une fille de joie entreprenante, et tes yeux avaient glissés, insondables comme toujours, sur une femme que je ne connaissais pas.
Y a-t-il un lien? Je l'ignore. Mais je t'imagine si mal aimer une femme…
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Jan Steed Mainwaring

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MessageSujet: Re: Le baiser de Judas   Jeu 11 Aoû - 15:29



Un soir où nous avions bu tous deux, nous nous sommes installés dans ma cabine. Était-ce l'alcool qui t'avais délié la langue? J'écoutais, fasciné, l'homme mystérieux qui savait tout de moi délivrer des bribes désordonnées de son passé, illustrant ses propos d'arabesques de la main. Tu m'as décrit une enfance à Dublin, sur les cageots sales des docks, près de la boutique de prêteur sur gages de ton père. Tu vivais seul avec le vieux Mainwaring, et m'a décris avec un humour noir qui m'a fait frémir la misère absolue des clients qui espéraient fortune en venant chez lui. Ta mère, tu ne l'avais jamais connue, et ton père n'était pas du genre affectueux. Je comprenais mieux à présent ton insensibilité: comment déployer la moindre compassion quand on a grandi et survécu en écrasant la vie des autres, plus faibles que soit? Tu étais comme ton père: les pieds dans la fange et les mains dans le sang. Mais tu étais plus brillant que lui. Infiniment plus.
Et quand Mainwaring senior était mort, les reins percés par la dague d'un désespéré qui avais volé ses biens, tu étais parti. Trop grand pour l'hospice, tu étais resté seul, comme des dizaines de gamins. Je me souviens que loin de manifester la moindre émotion, tu avais ris froidement en me racontant cette histoire. Seul avec toi-même, m'avais-tu dis, et dire qu'on nous dit d'éviter les mauvaises fréquentations!
Le reste, me disais-tu, c'est l'histoire de tous les marins. Mousse, puis marin, puis bosco, puis pirate… comme chacun de nous. Je connaissais ça, pas vrai?
Pour la première fois de ma vie, j'ai vu une étincelle d'amusement traverser tes yeux morts. J'ai cru, sincèrement cru, que je t'avais enfin apprivoisé.

Pure folie: on n'apprivoise pas un serpent. On l'adoucit, on l'apaise, au point qu'il se laisse effleurer du doigt… on peut caresser ses écailles chaudes et poser la main sur sa tête immobile… Mais un jour, il se redresse, et il frappe.

Tu étais mon ami, pourtant. Tu avais assuré ma position auprès d'un équipage trop rude pour moi, trop violent et instable. Tu savais apaiser, de ta voix grave et calme, les houles furieuses d'une marée d'hommes mécontents. J'aurais dû savoir, Judas, que tu savais aussi attiser les tempêtes. Nous avions sabordés et abordé tellement de bâtiments tous deux, que je m'étais habitué à t'avoir dans mon dos, ombre vigilante et plus habile que moi. Je te devais la vie, à plusieurs reprises. Ce jour fatal encore, tu avais paré un coup qui m'étais destiné. J'ai entendu ton épaule droite se briser avec un bruit affreux. Sans sourciller, tu avais dégainé ton pistolet usé, et avais abattu l'assaillant. Je t'ai soutenu alors que tu vacillais sous la douleur, mon frère, mon ami, je me répandais en excuses et un regret, une culpabilité énorme m'oppressaient la poitrine… Je savais, alors que le sang rendait poisseuse la manche de ta chemise de lin, que ce bras resterait à jamais plus faible et qu'il te ferais toujours souffrir. Tu a souris, et m'as simplement dit que ce n'étais pas grave, que tu utiliserais tout aussi bien ton bras gauche. Tes mots, encore, ont effacé mes craintes de mon esprit trop insouciant avec une déconcertante facilité.
C'est-ce jour précis que tout a explosé. Une sombre histoire de partage de butin, que tu avais sans doute attisé. Mon navire grondait comme un monstre en colère, et tu m'avais laissé dans ma cabine un moment, le visage agité par quelque inquiétude que je ne te connaissais pas.
A ton retour, tu avais prononcé ce mot fatidique, incarnation de tous mes cauchemars de jeune capitaine: "mutinerie". Agité, terrorisé, je commençais à faire les cent pas, mû par une frayeur sourde et déchirante. Tu avais posé une main sur mon épaule, pour m'apaiser comme toujours. Tu allais trouver une solution, comme toujours, trouver les mots comme tu savais le faire, tu allais me sortir de là, tu allais…

Douleur.

J'ai hoqueté, plus de surprise que de souffrance, quand j'ai senti ta lame, fine comme une aiguille, s'enfoncer dans mes reins. Se retirer délicatement, dans un suintement feutré. Et frapper. Encore. Et encore. Et encore.
Douleur.
C'est avec une délicatesse et une sollicitude étrange que tu m'a rattrapé et soutenu jusqu'à ma couchette, sans même ménager ton bras blessé.
Douleur.

- Pour… quoi?
- Pourquoi?


Tu t'étais arrêté un instant, semblant réfléchir sérieusement à la question, avant de l'éluder d'un haussement d'épaule.

- J'ai mes raisons, disons. Elles sont excellentes, mais ne te regardent pas.

Douleur.

- Tu disais que… je croyais…
- Je sais. Vois le bon côté des choses, je t'offre une mort plus douce et plus digne que ces fous furieux ne l'auraient fait. Vois ça comme… une faveur après ces années d'amitié.


Douleur.

- D'amitié! Tu me frappes dans le dos comme un lâche…
- Un lâche?!


Tu t'étais redressé d'un bond, agité par quelque éclat que je ne te connaissais pas. Pour la première fois depuis que je t'avais rencontré, tu semblais en colère. Au pris d'un grand effort sur toi-même, tu as retrouvé ton calme habituel, bien qu'une lueur dansât encore dans tes yeux de serpent. J'étais flatté quelque part: cette rage qui t'était étrangère, c'est moi, ta victime, qui l'avait su causer.

- On peut me trouver bien des défauts mais non, je ne pense pas être un lâche.

Mes yeux s'éteignaient lentement. A peine voyais-je flotter la lueur de la bougie dans mon océan de souffrance, et les hurlements sur le pont n'étaient plus qu'un lointain murmure. Tu t'étais assis à côté de moi, sans doute indifférent. Une voix lointaine me parvint, au ton moqueur.

- Tu vois, j'ai tout aussi bien utilisé mon bras gauche.

Douleur.

Je rassemblais ma volonté, reprenant tant bien que mal le contrôle de ma voix alors que déjà le monde devenait noir.

- Je te maudis, Jan Steed Mainwaring. Je te maudis et je te hais comme je n'ai jamais haï de toute mon existence.

Un long silence s'étira, et tu me semblais incertain, ou bien était-ce moi dont l'esprit vacillait? Je ne sais pas.
Ta voix me parvint alors, indifférente, dans les ultimes brouillard de ma conscience.

- Oui. Je sais.

Douleur.
Et je sombrais.


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Jan Steed Mainwaring

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MessageSujet: Re: Le baiser de Judas   Jeu 11 Aoû - 15:32

    Ton prénom/pseudo : Ereb, ou Jacques Maupin, accessoirement.
    Ton âge : 19 ans.
    Comment as-tu découvert le forum ? C'est le vil Louis, c'est sa faute à lui.
    Ta première impression : Elle n'est plus si première que ça, depuis le temps, mais c'est toujours bien.
    Le code du règlement : J'ai oublié? Goldy Treasure 8D
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Scarlett C. Lewis

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Humeur : Massacrante

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Baratin de haute importance:
MessageSujet: Re: Le baiser de Judas   Jeu 11 Aoû - 21:01

*o* Jan est aussi parfaitement haïssable et génialement écrit que Jacques. Tu es dieuuuu ! :D Je valide avec une absolue vénération, rien de plus à dire. ♥
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MessageSujet: Re: Le baiser de Judas   Aujourd'hui à 10:27

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Le baiser de Judas

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