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 Oh... Je suis obligée de le voir ? [M. de Nogaret, je vous attends !]

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Scarlett C. Lewis

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MessageSujet: Oh... Je suis obligée de le voir ? [M. de Nogaret, je vous attends !]   Ven 6 Aoû - 21:02

    Tortuga de Mar… Tout pirate qui se respecte, quelle que soit sa nationalité, connaît ce port, le dernier à être libre, dit-on souvent. Chaque enfant en quête de rébellion rêve un jour de s’y rendre… Et pour une fois, la réalité est à la hauteur du rêve. Un paysage de nature dense, juste repoussée par une petite ville peuplée d’irréductibles… Pirates et autres personnes pas fréquentables. Des fêtes sans fin, des duels, des danses, de l’alcool à foison… Qui n’a pas rêvé de tout cela un jour ?

    Le lieu, en tout cas, n’a pas été sans séduire Scarlett, lorsqu’elle y a posé la botte pour la première fois. Parfait pour se fondre dans la foule, anonyme, ou pour se faire remarquer. Parfait pour faire des affaires, manipuler des gens, s’amuser le temps d’une soirée avec un naïf. Parfait, enfin, pour faire oublier à un équipage une dure tempête ou une semaine sans abordage au rendement conséquent. Et aussi… Parfait pour rencontrer un vieil ennemi.

    Un claquement régulier. Des talons de bottes sur le pavé. A cette heure-ci, les quais de notre chère île de repris de justice étaient absolument déserts, d’habitude… Il semblerait que ce jour échappait à l’habitude, ce que personne, à part peut être quelques rats, ne remarquerait. C’était la fin de la nuit. Tournée vers la mer, une silhouette se découpait sur le ciel, rendu pâle au loin par la lumière de l’aube naissante. Puis l’étranger se tournait vers le lointain, faisait quelques pas. Le claquement reprenait, puis s’arrêtait à nouveau. L’inconnu, dans l’expectative, contemplait l’océan, les mains posées sur les hanches, des cheveux longs et bouclés par l’humidité ambiante soulevés par un vent sans pitié. Une femme. Une femme impatiente, qui contemplait le lointain d’un air pincé. On ne la faisait pas attendre ainsi sans représailles… L’insolent était en retard d’une dizaine de minutes, au moins.

    L’air, encore empli de la fraîcheur d’une nuit d’encre, frôla la peau dorée de la jeune femme, lui arrachant un frisson. Elle serra sa veste autour d’elle, et jeta un regard à la ronde. Toujours personne. Fronçant un sourcil (le gauche), Scarlett continua sa déambulation nocturne, écoutant au loin la musique et la fête qui s’éteignaient doucement, laissant place aux ronflements du jour. Des sons familiers qu’elle aurait aimé entendre de plus près… Elle n’aurait pas dû aller à ce rendez-vous. Elle ignorait pourquoi il voulait la voir, et surtout elle ignorait si elle voulait le voir. Ils n’avaient été qu’une pièce de la collection de l’autre. Elle souhaitait le mépriser, uniquement le mépriser. Et pourtant… Quand il était là, elle ne parvenait pas à garder son masque froid et hautain. Elle redevenait la petite fille échouée, celle qui hurlait de bonheur lorsque son visage innocent rencontrait un fort vent de face, en haut de la vigie. Elle continuait donc de l’attendre, malgré son culot, malgré ses doigts transis de froid, malgré l’humidité et l’atmosphère lugubre. Elle n’était pas venue pour rien, tout de même !

    Le vent de face lui masquait de plus en plus la musique du centre du village, hurlant dans ses oreilles. Elle ferma les yeux, appréciant la caresse de ce seul ami fidèle, ce vent qu’elle prévoyait si bien, ce vent glacial qui ne manquait jamais de lui arracher des éclats de rire d’allégresse, des sourires plus joyeux que ceux provoqués par les hommes… Que faisait-elle encore à terre ? Certes, Tortuga comportait des avantages non négligeables, mais elle ne pourrait jamais, jamais, remplacer la sensation de voler, guidant les ailes de son bâtiment, son navire à la fine coque qui frôlait les flots. Elle avait assez attendu, non ? Déterminée, elle enfonça sur sa tête un tricorne fatigué volé à un ivrogne effondré par terre quelques heures plus tôt et rebroussa chemin, vers le Prince des Tempêtes, situé non loin de là. Elle avait assez attendu, c’était décidé. L’impudent qui l’avait laissée seule ici pourrait attendre quelques heures de son côté, peu lui importait. Elle ne resterait pas ici.

    Le claquement reprit, plus pressé, plus ferme et déterminé. Elle avait hâte de retrouver la chaleur du navire, sa quiétude aussi. Elle longeait le quai en direction de la silhouette rassurante du monstre de bois, son fidèle ami.
    Tant pis pour Louis, simple pirate séducteur. Il ne l’entraînerait nulle part ce soir.

    C’est du moins ce que Scarlett essayait de s’ancrer dans le crâne, comme on pioche dans un sol récalcitrant pour y déposer un coffre. Mais renoncer, même à une entrevue avec un personnage si hautain que Nogaret, n’était pas dans les habitudes de la jeune bornée qui hésitait. S’il la voyait hésiter… Non, ça n’arriverait pas. Il n’hésiterait pas à la railler. Elle, la pirate impulsive, déterminée, elle hésiterait, à cause de lui ? Impossible.

    Rageusement, elle s’assit – ou se laissa tomber – sur la pierre humide, les jambes dans le vide. Arriverait-il enfin, ce satané capitaine aux bonnes manières caricaturales ?



[Comme expliqué dans le flood, c'est très vide, très nul et très court. On va dire que j'ai... posé le contexte.]
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Louis de Nogaret

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MessageSujet: Re: Oh... Je suis obligée de le voir ? [M. de Nogaret, je vous attends !]   Dim 8 Aoû - 13:14

    C’est une chambre sans fenêtres où vivote une lanterne rouge. Dans l’abandon des corps – claires et vives beautés point corrompues encore par le métier – une main s’éleva, comme l’éclosion d’une fleur saturnale … Elle arracha quelques bribes – de rien ! … elle n’attrapait que les airs - sembla tendre vers quelque absolu, quelque idéal et puis … A l’heure où notre adorée arpentait les quais, cherchant motif d’animosité à corps perdu … Elle retombait soudain, cette main d’inconnue, douce fleur qui se ferme, ébahie en ses coroles – une main de nymphe, pour quelques instants encore … Et repu de tendres anéantissement, Nogaret entendit alors l’appel plaintif d’une cloche solitaire, au loin – la laissa clamer sa triste harangue aux rendez-vous manqués ...

    … Le rendez-vous ! Il se redressa, le souffle court, compta les derniers coups qui résonnaient, recouverts à moitié par les cris alentours, les musiques simples, il … compta comme il put, agréablement distrait par la danse morose de la nymphe qui, d’une main lasse, repoudrait une blancheur mangée de baisers. Il la détailla, d’un regard non moins artiste. Elle s’appelait … Il ramassa les éléments épars de sa pauvre mémoire en rade – elle s’appelait … Peu importe, il était de toute façon certain que c’était un joli nom. Et Nogaret se leva, tandis qu’elle lui tournait le dos – épuisée ou indifférente, selon les degrés d’orgueil. Effleura des mains ses épaules nues, évitant de piétiner les restes de son jupon souillé – et qui traînerait encore, à la nuit battante, ses charmes émoussés dans la terre battue …

    - Une chambre sans fenêtres où vivote une lanterne rouge … Ma douce amie, je me vois dans le regret …

    Il croisa son regard, dans le petit miroir de mauvaise fortune – mauvais conseiller de ces dames, pour sûr ! - où elle s’observait, l’œil creux. Il saisit alors la fine main, l’effleura de ses lèvres avant d’y déposer quelques pièces, sans émotion.

    - Je confie à vos charmes leur juste récompense, vous enjoignant …

    Et puis il se tut, quand sonna l’heure, une dernière fois. Et d’un air de celui qui s’en dispense, il ajouta, comme en surimpression :

    - Mais que diriez-vous d’une promenade le long du port … ? Le temps frais vous redonnera vos couleurs, et j’avoue y avoir quelque sentimentisme à entretenir …

    La main légère s’éleva, chantante dans ses breloques – soupesa l’offre au prix de l’or, sans doute et puis … Accepta, en son jargon de ruelles, laçant le temps d'un souffle les rubans et ribambelles, remontant d’un geste d’habitude les bas de laine, qui s’effilent … Sans art, avec ce charme fait de rien des filles des rues. Et il sortit donc, une main serrée sur son bras, une bouche toute en sourire pour singulière excuse … Louvoyant dans les rues de Tortuga de Mar, il se rendit, à l'heure-dite - ou presque … ! Au rendez-vous. S’approchant, il chercha des yeux la silhouette de cette femme singulière qu’il avait eue, comme on disait en son temps, et qu’il n’avait pourtant jamais possédée. C’était une étrangeté, dans sa collection bien ordonnée des beautés de passage, dans son catalogue raisonné de tous les sens – et en cela, elle lui plaisait autant qu’elle l’agaçait. C’était une belle erreur au charmant visage – et cet air naïf de celle qui ne s’en laisse pas compter … ! Nuage de vapeur autour de son sourire – et il déterra le trésor précieux de ses petits souvenirs, de victoires en humiliations, de compromissions en vengeances. C’était un jeu de plus, dans sa vaste campagne de mange-rôle – sauf qu’en l’occurrence, le risque était là, bien présent, qui l’arrimait à cette fille. Et Louis de Nogaret n’était pas de ceux qui habituellement jouaient quand il y avait à perdre ... La fraîcheur du joli minois de Melle l’Adorée … N’expliquait rien – ou pas tout. Pourquoi alors … ? La question resta en suspens, tandis que la jeune femme, perdue en ses boucles, lèvres peintes couleurs vives, yeux peints couleur morte se pendait un peu plus à son bras, vacillant sous le vent qui se lève … Elle la vit, à son tour.

    - Oh ... ! J’fais pas dans les mises en scène jalouses, moi, laisse-moi partir.

    Nogaret la regarda avec étonnement : il avait oublié déjà la voix un peu rauque de la demoiselle – comme la marque d’un avilissement en cours, premier stigmate d’une vie menée dans les courants d’air du cœur humain. Et soudain, la femme de mauvaise vie qui lui soufflait de sa douce haleine une précaution inutile lui sembla bien moins … Il avança cependant, sourd aux protestations, et s’annonçant par le vacarme d’un pas qu’on forçait à marcher au rythme de l’autre … Puis quand il fut bien certain que Mlle l’Adorée – était-ce ironique … ! – avait posé les yeux sur lui, il embrassa sa captive au creux du cou et, théâtralement, relâcha son étreinte, lui glissant - métamorphose des manières compassées en familiarité brute :

    - Ne cherche pas à comprendre, va, tu serais gentille ... Tu m’attends ici, veux-tu ?

    Et laissant à quai sa pauvre robe en boursoufflures, il s’avança vers Scarlett – croyant remarquer, dans sa fierté de provocation, les ébauches furieuses qui dansaient au fond de ses yeux. Cueillant une fleur fanée – pissenlit des terrains vague ou fleur de bonne volonté – qu’il fit négligemment tourner entre ses mains, il s’inclina devant elle avec une application cruelle. Et désignant d’un regard celle qui, dans le froid, mal protégée par ses atours, hésitait à fuir bien loin de cet homme sans scrupules, qui distribuait l'or avec la même générosité que les soufflets au cœur :

    - Un galant bien élevé n’arrive jamais en retard, on me l’a toujours dit. Ou bien … Il prend bien garde à amener son excuse, toute apprêtée, avec lui. J'ose espérer que vous me saurez gré de cette précaution !

    Silhouette nimbée de brumes, poursuivi par le fantôme d'Echo qui divaguait, à quelques pas, dans sa robe en lambeaux, il semblait un satyre à qui l'on avait appris - folie soudaine ! - les bonnes manières.

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«Vous me demandez en somme qui je préfère, des moralistes ou des criminels.
Vous savez bien que je déteste les moralistes
.
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Dernière édition par Louis de Nogaret le Mar 5 Oct - 15:33, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Oh... Je suis obligée de le voir ? [M. de Nogaret, je vous attends !]   Sam 18 Sep - 8:21

    La pierre grise du quai était glaciale. Le froid traversait sa jupe usée, s'incrustait dans sa peau, dans ses os. Transie, elle s'appliqua à contempler les étoiles. Elles semblaient plus inaccessibles que n'importe quel océan, ces lanternes, veilleuses insomniaques du monde des ivrognes nocturnes. L'eau calme du port leur créait un gigantesque miroir de jais dans lequel elles se reflétaient, donnant au lieu un aspect immense, presque effrayant d'infini. Les poings crispés pour ne pas trembler, Scarlett mordait ses joues. Il fallait oublier le froid, ou rentrer. Elle choisit d'oublier. Elle était Scarlett Lewis, tout de même ! Ce n'était pas une nuit blanche et une aube glacée qui la feraient renoncer ! Elle devait être là quand Louis arriverait, pour corriger le malheureux qui avait osé la faire attendre dans l'immobilité du port déserté. Elle le fixerait alors d'un œil noir, et ce regard dévastateur le ferait trembler, même si bien sûr, quelqu'un d'aussi fier que Louis ne montre jamais qu'il tremble.

    Une lumière tremblotante apparut à l'horizon. Un bâtiment d'une taille conséquente se profilait, et amarrerait bientôt dans le port. Le vent qui fouettait son visage lui apportait une odeur de graisse grillée. Festoyait-on à bord le retour sur la terre après un long périple ? Elle enviait le plus simple des matelots galeux attablé devant son morceau de viande un peu carbonisée, en sécurité à côté de la douce chaleur du poêle.

    Ce sentiment lui rappela mille souvenirs. La petite Scarlett glacée après une observation nocturne à la vigie, enveloppée dans une couverture rêche. L'enfant courant sur le pont, la nuit, scrutant l'horizon, hurlant "Terre, Terre !" comme si Tortuga était une nouvelle île peuplée de sauvages. La jeune fille dans sa couverture, blottie sous son hamac à défaut de pouvoir dormi dedans sans en tomber. La petite fille qui écoutait l'histoire d'un trésor dans la cale d'un navire légendaire. L'enfant admirant la soupe en train de cuire, les joues rosies par la chaleur du feu et du potage.

    ... Souvenirs qu'elle chassa vite, d'une secousse de la tête. Elle avait changé, et ces parcelles de mémoire qui la faisaient regretter, il fallait les chasser, les oublier. Elle reprit sa contemplation du navire en approche, puisque penser ou observer seraient ses seules distractions jusqu'à l'arrivée de Louis. C'était, semble-t-il, un trois-mâts barque à l'allure imposante, fort peu maniable et souple au cœur d'une tempête, mais assez robuste pour supporter un combat naval. Il s'était approché, ombre noire dans l'imperceptible lueur de l'aube naissante, elle entendait des rires, un violon désaccordé.

    Et puis, enfin, elle entendit les pas attendus. Sans se retourner, elle examina le son. Il y avait le pas léger mais décidé de Louis, qu'elle avait appris à reconnaître entre mille, mais aussi, chose plus surprenante, une autre, plus lent et désordonné... Quelqu'un qu'on traînait derrière soi ? Il y eut un murmure, parole hachée, voix rendue rauque par l'heure avancée et des habitudes à faire de la peine. Elle se retourna. Louis, en compagnie de cette femme aussi ébouriffée qu'une fleur écrasée par un promeneur peu attentif, semblait encore plus grand, plus autoritaire. Mais il n'avait pas traîné cette fille des rues jusqu'à elle pour se rendre plus beau, c'était certain. Debout, les bras croisés sur sa chemise blanche, elle contempla le client et la vendeuse de "rêve", qui soudain semblait intimidée par la situation cocasse dans laquelle il les avait toutes deux plongées. Elle le vit, agacée, l'embrasser au creux du cou, comme s'il lui faisait violence. Alors qu'avec elle, comme cela était différent... Elle le vit, méprisante, la libérer avec force mouvements des bras. Elle se laissait faire, elle voulait partir. Elle le vit, furieuse, la retenir d'une parole. L'animal domestiqué par quelques pièces resta là, face à elle, les boucles en bataille et la robe froissée par leur soirée tous les deux...

    Et puis, délaissant la fleur écrasée, il se dirigea vers la flammèche qu'elle était. Ramassant au passage un ornement sauvage des pavés du quai, il avança, fier de l'effet produit par sa fille de joie. Scarlett était furieuse, et jalouse, ce qui était bien sûr la réaction attendue. Cependant, plus il approchait d'elle, plus ses yeux creusaient les siens à la recherche de la moindre parcelle de jalousie, d'amour propre et de solitude et plus sa colère s'estompait. Tout cela, sans qu'elle le veuille, ne l'atteignait qu'à peine. Il avait gagné un défi qu'il s'était lancé à lui-même, voilà tout. A vrai dire, à bien y réfléchir, la situation était drôle. Et bien plus drôle encore lorsque l'homme s'inclina devant elle, narquois. Oh, bien sûr, au fond de l'océan de sa conscience, cela la blessait sûrement un peu, mais pas assez pour ressortir au grand jour à cet instant. Louis l'amusait autant qu'il s'amusait, c'était le plus étonnant. Contre son gré de femme fière qui aurait voulu l'écraser pour son manque de politesse, elle était à nouveau l'enfant qui voulait rire aussi fort qu'un ivrogne sans s'arrêter. Il n'y avait que lui qui savait faire ça, sans le vouloir semblait-il. Quand il était là, son orgueil s'estompait assez pour faire apparaître la Scarlett du passé.

      - Un galant bien élevé n’arrive jamais en retard, on me l’a toujours dit. Ou bien … Il prend bien garde à amener son excuse, toute apprêtée, avec lui. J'ose espérer que vous me saurez gré de cette précaution !


    Il tentait d'enfoncer un clou qui ricochait. Amusée, elle lui lança un sourire innocent, comme si toute cette mise en scène faisait partie d'une mauvaise farce destinée à quelqu'un d'autre. Sans lui accorder plus d'attention, elle marcha jusqu'à la femme patiente, le laissant seul à son comique de geste. S'approcha d'elle, sourire rassurant ou narquois selon les interprétations. Un murmure confondu avec celui du vent marin à l'oreille de la créature matérielle.

      - Partez, vous n'aurez pas de prime, et vous n'obtiendrez aucune faveur d'un homme qui ne sait pas aimer, mais séduire... Rentrez, votre coiffure et votre tenue vous feraient passer pour sortie d'une tempête !

    Aucune volonté moraliste n'était contenue dans ces paroles, juste une sincère pitié pour celle qui avait dû mordre à l'hameçon par devoir. Sans vérifier la réaction de la pitoyable inconnue, elle s'en retourna vers Louis, le même sourire ravi au lèvres. Voilà une belle occasion de jouer, M. de Nogaret !

      - Eh bien, Monsieur, il semblerait que vos exigences en matière de compagnie ont bien changé depuis notre rencontre... Je comprends mieux votre retard, il faut en avoir pour son argent, avec ce genre de... fréquentations.

    Elle était proche de lui -trop pour respecter une quelconque décence dont peu se préoccupaient ici- et murmurait presque, un joli sourire aux lèvres, les yeux dans les siens. Elle ne cherchait pas même à mener le jeu. Qu'avait-il prévu d'autre ? Cette question était ce qui la préoccupait le plus. Resterait-il dans la même veine cruelle ? Cette perspective la réjouissait à l'avance; il ne pouvait pas la blesser, ou elle s'en rendrait compte plus tard. Cet étrange contrôle d'elle-même, bien que surprenant, serait un atout bien appréciable ce soir.

    Pas un instant, elle n'imagina qu'il pourrait faire autre chose que la provoquer encore quand elle cueilli la fleur de la main pour la ficher dans ses cheveux en bataille, revigorée par un souffle de bonne humeur qu'il avait apporté sans le vouloir.
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Louis de Nogaret

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MessageSujet: Re: Oh... Je suis obligée de le voir ? [M. de Nogaret, je vous attends !]   Mar 5 Oct - 12:15

    Il est des jours où vous vous sentez d’humeur à vous souvenir. Les images que vous chassiez jusqu’alors comme la peste, parce qu’elles vous pèsent, vous empêchent de vivre, vous les convoquez soudain, en une pieuse et grotesque cérémonie – et, main effleurant le cœur, vous redevenez un instant cet étranger que vous étiez, autrefois … Quel singulier pèlerinage que celui-ci, en vérité ! Nogaret était venu pourtant, égal à lui-même, paré comme jamais des miroitements d’un rôle bien appris, avec à sa boutonnière la fleur terne de l’habitude. Parce qu’après tout, qu’était-il devenu à présent, sinon un détrousseur de cœurs … ? Il était venu donc, froissant entre ses doigts les pétales de la fleur des pauvres, savourant l’amère liqueur du sarcasme demeuré au bord des lèvres – parce qu’il était de ceux pour qui le beau, c’est ce que l’on piétine, ce que l’on détruit, pour le dérober aux autres … Mais au fond, il y avait comme un vide dans ses raisonnements cyniques, une ombre qui glissait le long de son regard – et qui était proche du doute. Vous lui auriez demandé les raisons de sa petite mise en scène qu’il eût haussé les épaules, qu’il vous eût ri au nez. Comment savoir, en effet ! L’idée lui était venue comme cela, elle avait le charme de l’insolence faute d’avoir celui de la nouveauté ... Et cela lui suffisait pour qu'il l'exécutât, avec le peu de génie tactique qu’il avait … En matière de femmes. A bien y songer, et alors qu’il pensait encore lire de la fureur dans les yeux de l’Adorée, il n’eût su dire ce qu’il avait bien pu escompter en cette mascarade, pourquoi par fantaisie il avait traîné là une actrice – de si mauvaise volonté ... Il n’eût pas su dire davantage s’il eût été plus heureux de la voir s’abaisser aux larmes – éternel soupir déçu des promises ! – ou s’élever jusqu’à la colère, avec sa petite dignité de femme … Et dans lequel de ces deux masques, elle lui eût été plus charmante. Or en un sens, peut-être était-ce déjà une marque de distinction de sa part : les larmes de femme, hors ces yeux-là, étaient des bijoux qu’il estimait à bien peu de prix.

    Ou pris à ses bas calculs, ferré à ses attentes, il avait craint, peut-être sans se l’avouer, cette vague indifférence dont les dames parent leurs anciens amants : point assez lointains pour s’embellir dans le souvenir, plus assez proches pour inspirer colère ou effroi. Nogaret ne fit donc que ce qu’il savait faire : il voulait blesser, ne sachant plaire. Et fort de son impuissance d’aimer, il … Mais elle souriait. Et cela le désarma. Plusieurs fois, dans sa jeunesse, il s’était trouvé désemparé devant une femme, voulant lui ravir le cœur dans sa naïve droiture de paysan et nichant sans s’en douter un trait fatal au creux des flancs. C’est là le triste – et naturel – destin des nymphes, que de fuir dans les sentiers, poursuivies par un berger, par un satyre, par une ombre … Et de se blesser, fragiles et douces, mordues par un serpent tapi dans les feuilles. Alors, fondant ses espoirs sur sa faiblesse première, Nogaret avait bâti ses amours sur cette belle et constante image, revêtant sans honte le costume de satyre, mordant sans conviction comme le serpent qui s’éveille … Mais elle, elle avait souri. Mais elle, elle ne tombait point. Elle se dressa au contraire, tête haute, se drapant dans un honneur qui n’était pas qu’une dissimulation d'orgueil - du moins voulut-il le croire sur l'instant, pour ne point la mépriser tout de suite, la pauvre enfant ... Elle qui déjà, de par son statut, sa place, sa détermination était si peu femme, voilà qu'elle outrepassait ce qu’il avait attendu, il lui fallait son instant de gloire ... ! Et lui ... Il se trouva bien surpris, Nogaret, comme Midas ayant saisi un pomme en désespoir de cause, et voyant qu’elle ne s’était point changée en or ...

    Vit-elle sa déconvenue ? Elle lui tournait déjà le dos, narquoise, lui présentant le simple et doux spectacle d’une nuque offerte … Murmure de vent, chorégraphie d’un regard - il entendit à peine les derniers mots qu'elle lançait, mêlés au bruit de la mer - sortie d'une tempête ! La fille perdue qu’il avait traînée là s’égara un instant, semblant chercher quelque chose au fond des yeux sans éclat, ternis par l'indifférence de cet homme qui … Ses mains s’élevèrent, tremblantes, tandis qu’elle renouait nerveusement un ruban dans son chignon écroulé. Et puis elle saisit ses jupes, trempées dans la désillusion et l’amertume, et lançant un dernier coup d’œil – beauté fugitive des bêtes blessées, des orgueils que l’on piétine – à celui qui semblait pourtant, il n’y a qu’une heure, être de ces Messieurs qui font votre fortune, elle disparut, dans la nuit froide, mangée par les brumes … Envolée, colombe que l’on poignarde, avec la secrète amertume de n’avoir pas été le premier ... Mais Scarlett se tournait déjà vers lui, éternel sourire - ils étaient maintenant seuls à seuls, avec leurs froideurs d’apparat et leurs tristes jeux d’enfants. Il la regarda s’essayer à la plaisanterie, avec sa légèreté de femme orgueilleuse, avec ce mépris qu’on distribuait toujours à ceux qui vous rappelait – … votre condition ?

    - Mais enfin Madame, pourquoi auraient-elles changé ? Me pensiez-vous plus vertueux autrefois ? J’aurais alors le regret et le devoir de vous déciller aujourd’hui. Sachez même que ce qui est appréciable en cette île, c’est que la bonne société y est comme partout, tandis que la mauvaise en est excellente.*

    Mais elle s'approchait. Il sentit ses petits doigts glacés cueillir la fleur entre les siens, la regarder la piquer dans ses cheveux dénoués, parure grotesque ou dérisoire … Lui adresser son sourire espiègle – aveuglément. Et dans ses hardes, chemise trop grande, jupon en lambeaux, ses chevilles graciles perdues dans des bottes trop larges, elle était … Moins belle, sans doute, que cette nymphe fanée dont il s’était joué un instant, en toute inconstance, mais plus désirable, peut-être ... parce qu’imposer un tremblement nerveux à ces paupières-là, sentir s’affoler le battement de ce cœur qui ne se livrerait jamais, cela vous avait quelque chose de …

    - Mais je vous demande grâce pour ce procédé ... Et ce bien que j’eusse pu m’en féliciter, vu qu’il vous amuse. Mais j’ose croire que nous ne sommes pas là pour nous entretenir de mes mœurs – qui seront aussi dissolues que vous voudrez bien l’imaginer, n’en doutez pas.

    Et sous la désinvolture feinte, ce n’était déjà plus une volonté de blesser, que l’on sentait, mais autre chose … A la voir comme cela, toujours aussi insolente, toujours débordante de jeunesse et d’enthousiasme, il eût aimé, Nogaret, ressentir ce que son cœur flétri aurait pu effleurer, autrefois. Soutenant son regard, sourire de concurrence fièrement arboré, était-il heureux, cependant … ? Les nymphes mortes ont ceci de charmant qu’on peut s’attendrir sur elles, lointainement, comme jolis souvenirs et romanesques histoires, sans crainte de revers et de résurrections.

    - Voyez-vous, ma chère, j’ai eu la fantaisie de prier pour une idole détruite, ces derniers soirs. On m’apprit quelques heures plus tard que vous comptiez faire escale dans les prochains jours … La Fortune en a profité pour me souffler à l'oreille – à moins que ce ne soit mon imagination, mais au fond quelle importance ? – qu’il me serait agréable de vous voir.

    Tandis qu’il parlait, sa main se leva, lentement, vers ce visage qu’il avait maintes fois embrassé comme amant passionné et insincère, et il rajusta avec une lenteur familière quelques cheveux échappés. Il est des jours où vous vous sentez d’humeur ... à vous souvenir. Les images que vous chassiez jusqu’alors comme la peste, parce qu’elles vous pèsent, vous empêchent de vivre, vous les convoquez soudain, en une pieuse et grotesque cérémonie – et, main effleurant le cœur, vous redevenez un instant cet étranger que vous étiez autrefois - pour vous-même.

    - Vous aussi, vous sortez d’une tempête – mais je dois vous dire que cela vous va mieux.

    La fleur frémit sous le vent, et manqua de tomber.


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MessageSujet: Re: Oh... Je suis obligée de le voir ? [M. de Nogaret, je vous attends !]   Lun 18 Oct - 17:35

Peaches & Cream ♪

    Un rayon de lune explorait un visage angélique. La fleur sauvage cueillie, agonisante dans les boucles de cuivre bruni, frémissait au passage régulier du vent marin. Et ses yeux, douces flammèches soudain comme apprivoisées, se perdaient on se sait où vers un horizon trop lointain pour être vu, vers des contrées de soleil orangé ou de brumes glaciales, d'aurores aux couleurs magiques. Un drôle de sourire confiant et adorablement candide, était fiché en bas de sa figure frigorifiée. Il y avait la caresse violente et saccadée de la bise océane contre ses tympans, et le pas de la jeune femme au jupon froissé qui s'éloignait, talons claquant sur les pavés irréguliers. Etait-elle vexée, la jolie fille de rien ? Scarlett n'en était même pas sûre. Sourire soudain un peu plus étiré, imperceptiblement pour qui ne sait regarder. Et puis il y eut sa voix, aussi. Grave, chaleureuse pour qui sait aller au-delà du masque glacial des apparences, et interpréter autrement. Un soupçon d'honnêteté ? Inutile de plus y réfléchir, le portrait n'était sans doute qu'une illusion, un autre jeu, une comédie ridicule, une farce sans conséquences où les applaudissements iraient au plus joueur, au plus excessif. Serait-ce lui, le faux amoureux de toutes les femmes, le séducteur boulimique de jolis yeux et de gorges fines ? Elle, regardait, appréciatrice, le jeu parfait pour ses yeux qui n'avaient rien de beau, ses mains rendues fermes et brunes par le labeur, pour sa gorge tannée par le soleil et le vent. Non, elle n'était pas la femme idéale, et même la fille de joie renvoyée était plus délicate qu'elle. Pourquoi soudain cette furtive déception ? Elle ne rêvait plus de lui plaire depuis longtemps, du moins c'est ce qu'elle voulait se faire croire. Il était fini, bien fini, le temps de leurs tentatives successives de séduction. Et pourtant...

    Mais déjà elle s'extirpait de ses rêveries. Une femme d'action comme elle ne s'abandonne que rarement à la tergiversation. On agit, puis on réfléchit. Les sentiments des autres, le passé, méritent-ils une si pompeuse rêverie de fillette romantique ? Il avait parlé, elle le réalisait tout juste, de ses mœurs, répondant à une moquerie déjà oubliée. Et puis s'excusait de cette arrivée si bien trouvée, si parfaite pour scène d'exposition d'une comédie de génie. Qu'attendait-il donc ? Qu'avait-il besoin de lui dire de si incongru pour avoir besoin de se faire pardonner cette moquerie sardonique dont elle n'avait que faire ? Louis de Nogaret avait perdu l'habitude de lui présenter des excuses... Et cet air presque tendre qu'il affichait avait un goût amer de passé chaleureux, qu'elle s'était forcée à oublier. Elle l'avait haï autant qu'aimé, ce seul être dont l'égo égalait le sien. Et maintenant, le seul être qu'elle avait à la fois trouvé fascinant, insaisissable et exaspérant, était à dix centimètres d'elles, par sa faute. Elle venait juste de relever dans son regard l'incongruité de la situation dans laquelle elle les avait mis. Mais ce qui était fait était fait, et déjà l'homme parlait, assassin aux mots illusionnistes et presque agréables à l'oreille de l'enfant pourtant expérimentée.

      -Voyez-vous, ma chère, j’ai eu la fantaisie de prier pour une idole détruite, ces derniers soirs. On m’apprit quelques heures plus tard que vous comptiez faire escale dans les prochains jours … La Fortune en a profité pour me souffler à l'oreille – à moins que ce ne soit mon imagination, mais au fond quelle importance ? – qu’il me serait agréable de vous voir.


    Que pourrait-elle répondre à cela ? Savait-il ses espérances secrètes, et elle, les savait-elle seulement ? Bien sûr, elle avait rêvé, sans vouloir s'avouer une telle faiblesse, un retour à avant, où ils auraient tenté de changer, pour se supporter. Mais le temps des regrets avait passé, succédant au temps des jeux et du mépris mimé, et alors qu'il élevait une main aux longs doigts vers son visage tremblotant dans la fraiche haleine de l'aube aux doigts rosis, elle eut un mouvement de recul. Oh, bien léger, rien de vraiment défini. Juste un centimètre ou deux qu'elle mit entre eux, un sourire naïf et énigmatique sur les lèvres, devenu presque rictus glacé. Ses cils battirent une ou deux fois, comme pour chasser une chimère, un vieux souvenir qui s'apesantait dans l'atmosphère venteuse du port. Ils étaient seuls, bercés de souvenirs, ne sachant que faire. Sans savoir, sans trouver de solution, la jeune femme redevenue enfant perdue dans les courants d'airs, le fixait d'un regard incandescent, comme on cherche à s'accrocher à une bouée. Qu'allait-il se passer ? Scarlett, qui se serait passé une lame au travers du corps plutôt que l'avouer, n'en savait rien. Le jeu était devenu périlleux, et elle était loin de le mener. Avait-il senti sa soudaine fragilité ? Comment le savoir ? Tandis que sa respiration s'accélérait sans qu'aucun des deux ne le remarquent, il attrapa une mèche sauvage, fier pavillon élimé qui battait au vent, la ramenant contre son joli visage bronzé. Elle aurait bien tenté d'ouvrir la bouche, de conserver la face par quelques paroles dérisoires, mais il ne lui en laissa pas vraiment le loisir.

      - Vous aussi, vous sortez d’une tempête – mais je dois vous dire que cela vous va mieux.


    Définitivement perdue, comme une petite fille sur le point de faire une erreur trop grosse pour en avoir vraiment pleine conscience, elle resta figée, les lèvres closes. Qui mieux que lui pouvait comprendre la sauvage délicatesse de l'enfant trop vite grandie, de cette petite femme qu'il s'était offerte, avant de la laisser partir comme on laisse s'envoler un oiseau recueilli ? Et pourtant... Se laisserait-elle apprivoiser si facilement ? Son sourire s'effaça presque, tandis qu'elle murmurait avec faiblesse, la voix éraillée et sèche, des mots emportés par une bourrasque. Quelle importance s'il ne les entendait pas ?

      -Après quoi courons-nous, Monsieur ?


    A la bourrasque suivante, la fleur tomba sur le pavé humide.
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MessageSujet: Re: Oh... Je suis obligée de le voir ? [M. de Nogaret, je vous attends !]   Mer 27 Oct - 22:43


    Après quoi pouvait-on courir … ! L’entendant, il se surprit à se poser la question, lui qui n’avait que des réponses toutes apprises – à la prude, quelque invite à la bénédiction, pour la coquette, des yeux et des mots couleur d’admiration, et devant l’audacieuse, un scrupule d’honneur tout aussi bref que flatteur. C'était là peut-être le principal défaut de l'acteur d'esprit : s'il était plus constant qu'un naïf qui jouait d'âme, il risquait peut-être de se trouver bien plus égaré dès lors que l'on sortait de ces fantaisies que l'on répétait toujours et qui ne changeaient jamais. Or, était-il besoin de préciser que cette femme qui se tenait là, à un pas à peine … Que cette femme qui n'était qu'orgueil et qui pensait sans doute recevoir sans émotion ce galant par souvenir … Était-il besoin de préciser que cette femme-là n'entendait point les discours des manuels et les galanteries d'usage … ?! Il était mille et une manières de faire plier un cœur. Mais avec elle, aucune, au fond, n'eût sans doute atteint son but. Et c'était presque en cet étrange et inhabituel personnage – lui-même -, qu'il avait réussi autrefois, avec ses mots gouailleurs, son indifférence et ses manières un peu libres, à la cueillir, atteignant son petit sublime le jour-même où il avait renoncé à le posséder. Alors … Lui aussi, l'entendant, il convoqua ces instants, comme bref et amoureux pèlerinage. Parce qu'après quoi pouvait-on courir, Madame, sinon après le souvenir, puisqu'il vous est doux de contempler ainsi vieilles ribauderies posées en partage … ?

    Il eût pu, sans doute, la cueillir là comme la fleur qu'il venait d'arracher et qui gisait à présent - entre eux. Il eût pu sans doute, pour le seul prix d'une petite pique à l'honneur, d'une petite douleur au creux de la poitrine, saisir son petit visage, si effrontément levé vers lui il n'y a qu'un instant encore ; il eût pu s'approcher, en homme qui a déjà vaincu, et qui savait qu'il avait encore les choix des armes. Mais ... il se détourna, longea lentement le rebord du quai. Et puis ses yeux se posèrent à leur tour sur le noir et mélancolique navire qui allait accoster, au loin. Et une idée lui vint.

    - Mais tenez. Parlez-moi de vos dernières courses, je suis tout disposé à vous entendre. Ne m'aviez-vous pas dit que vous alliez revenir plus fortunée que moi et … Attendez que je me souvienne de vos mots exacts …

    Il baissa les yeux et contempla ses mains, à la faible lueur de la lune. Sous le bel habit et la mise qui eussent dû parler pour lui, il sentait la lassitude et la fatigue d'un corps qui devait cacher bien des années qu'on lui supposait heureuses, et qui n'étaient que mensonges … A y bien penser, n'étaient-ils pas grotesques, ces amants du derniers soirs ? Depuis, le temps n'avait-il point usé leurs rêves jusqu'à la lime, leur regard n'avait-il pas perdu de sa lumière, à craindre et à guetter sans relâche ... ?

    - Oh cela me revient. « Seule compte ma victoire », c'est bien cela ? Eh bien, je vous écoute, Madame. N'y voyez pas là une volonté de sarcasme ou même quelque comparaison déplacée. Mais vous entendre parler de vos derniers voyages me ferait plaisir, et vous savez que c'est un privilège que vous avez là, par rapport à ces aventurières, que je ne daigne jamais entendre. Tenez, je me piquerai même d'honnêteté et vais vous dire, sans feintise, la vérité sur mon compte ...

    Un temps. Et dès lors, où chercher quelque émotion, quelque sublime, dans la froideur profonde du regard … ? Était-il possible d'y croire encore, derrière l'indifférence et la lassitude ? Où pouvait-on courir ... ? Il y avait eu un instant, peut-être, où entre deux soupirs, il avait pu se poser la question. Et choisissant de n'y point répondre, il lui présenta ce qu'il fallait peut-être pour réveiller son amour-propre si prompt à chanter d'habitude. Continua sa marche, lui tournant le dos pour un temps, l'œil rivé sur l'eau dormante.

    - Car pour tout vous dire, je suis rentré avec à peine de quoi nourrir mon équipage. J'ai même perdu des hommes, emportés par les fièvres et dont l'on jeta le corps, très pieusement, aux poissons. Et puis … Mais vous seriez trop heureuse de penser qu'à mon retour, je me souciai de votre sort, entendant que mon navire n'avait pas été le seul à être touché par la vermine.

    Quand il se retourna, son œil brillait d'un éclat nouveau. Était-ce là une façon d'amour, ou autre chose … ? Il reprit sa place, comme si tout ce qu'il avait dit n'avait été qu'un intermède et, posant sur elle un regard brûlant – passions mortifères – il reprit, d'une voix plus lente :

    - Après quoi courrons-nous, me demandez-vous … Mais j'aimerais vous répondre, Madame : après ce que vous voudrez ... Sans doute ai-je la faiblesse de vous laisser le choix.

    Après quoi pouvait-on courir ? Parce qu'il y en avait, de ces chimères que l’on s’entretenait un peu, juste parce que la mélancolie devenait à la mode ... Alors, lui aussi, l'entendant, il convoqua une de ces passions un peu malades et que l'on soutenait, avec les moyens du bords ... Et qui survivaient un temps, aidées et contre-nature … Jusqu'à ce qu'une fièvre un peu trop forte vînt les achever, et qu'on les jetât très pieusement aux poissons, comme toutes les autres.

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MessageSujet: Re: Oh... Je suis obligée de le voir ? [M. de Nogaret, je vous attends !]   Dim 21 Nov - 10:53

    La lumière glaciale des étoiles disparaissant dans un ciel au bleu étonnant effleurait ses joues frissonnantes. Avait-elle peur ? Avait-elle froid ? Elle avait agi bien trop vite -comme toujours-, et le voilà qui pour une fois, se perdait aussi dans le vague des souvenirs qu'ils avaient partagés. Les frissons, accoudés côte-à-côte sur un garde-fou. Les regards de défi tendre et brutal, chacun à la barre de leur navire. Son regard était ailleurs, soudain. Sa phrase, à défaut de la faire paraître moins acculée au mur qu'elle ne l'était, avait peut être fait cesser un instant son envie de mondanités qui pouvaient aussi bien lui plaire que l'horripiler, selon ses humeurs. Bien sûr, ses discours puisés dans des manuels peu recommandables aux jeunes filles bien élevée ressortiraient bientôt de sa jolie bouche, elle se fâcherait peut être, ou lui lancerait un rire désespéré. Courir après le passé ne vous le ramène pas.

    Et preuve fut vite apportée à sa démonstration -phénomène de réflexion pointue assez rare dans son esprit. Il se retourna, et tandis que les pans de son manteau claquaient au vent, l'homme s'éloigna de quelques pas, le long du quai de pierre froide. Il n'était pas loin, mais déjà un peu trop... Elle se maudit d'avoir une telle pensée, fronçant les sourcils, butée. Non. Ce maudit énergumène pouvait aller aussi loin qui lui plaisait. Il n'était... qu'un homme parmi d'autres, la seule différence était que jamais elle n'avait pu l'aimer sans le haïr de vouloir la posséder. Que toujours il avait refusé d'être à elle. Bien sûr, elle aurait dû s'en convaincre, que ça ne marcherait pas. C'est pour ça qu'ils avaient cessé de se voir, réduisant leur relation à un amas de défis dont elle était lasse. Elle ne voulait pas rire lorsqu'il lui apportait les preuves qu'il n'avait plus besoin d'elle. Elle ne voulait pas rire devant des simulacres joués de séduction. Que voulait-elle ? Bonne question. Elle ignorait ce qui pouvait arriver, elle n'avait pas de plans établis. Elle regarda, immobile, sa bouche s'étirer, à quelque mètres d'elle, tandis qu'il prenait enfin la parole, espérant peut être mettre fin à leur gêne et à leurs pensées vagabondes.

    Il lui demanda une histoire. Voilà, il cherchait à s'échapper. Minuscule victoire qu'elle remarqua à peine. Il revenait à un quotidien qui envahissait leur vie à tous les deux, auquel ce moment privilégié et détestable d'instabilité et d'incertitude échappait. Il poursuivit en citant l'une de ses phrases d'enfant orgueilleux et capricieux. Elle aurait voulu je jeter à l'eau, écraser la fleur et partir. Elle aurait voulu lui trancher la gorge. Elle ne voulait pas parler de ça. Peu importaient, les bateaux, l'argent, et la faim de ses mousses ! Mais il continuait de parler, emporté ce qu'il appelait honnêteté. N'importe qui rirait. Drôle de notion que celle d'honnêteté pour un pirate.

    - Tenez, je me piquerai même d'honnêteté et vais vous dire, sans feintise, la vérité sur mon compte ...

    La vérité. Quelle vérité pourrait-il lui inventer, cette fois ? Malgré le mécontentement qui s'emparait d'elle, elle resta toujours plantée à deux mètres de lui. Face à la mer, des mèches folles dans les yeux, elle était une statue de granit rongé par le sel et le vent. Agir lui était impossible, pour une raison qui lui échappait. Elle aurait voulu se jeter à sa gorge. Lui faire cesser ses mensonges. Ce qu'il disait sur lui n'était que dissimulations, elle le savait bien. Il jouait à l'insaisissable et elle le contemplait s'amuser à briser leur jeu, devenu si réel.

    - Car pour tout vous dire, je suis rentré avec à peine de quoi nourrir mon équipage. J'ai même perdu des hommes, emportés par les fièvres et dont l'on jeta le corps, très pieusement, aux poissons. Et puis … Mais vous seriez trop heureuse de penser qu'à mon retour, je me souciai de votre sort, entendant que mon navire n'avait pas été le seul à être touché par la vermine.

    Heureuse ? Heureuse ? Non. Elle retint le saut d'orgueil satisfait à l'annonce de son intérêt pour elle dans son ventre et tenta de construire, cette fois un peu plus sérieusement, une réponse cinglante qui ne le ferait pas rire. Son orgueil l'amusait, elle le savait. Mais la colère était la seule manière qu'elle connaissait pour réduire un homme au silence contemplatif sans en passer par les armes. Personne ne lui avait appris le mépris silencieux de la jolie femme noble, ou le regard méchamment amusé. Elle ne connaissait pas la subtilité qui plaisait aux hommes chez les autres. Elle plaisait par sa liberté violente et sauvage. Mais ici, devant lui, ça ne suffirait pas. A nouveau, elle se perdait dans un sentiment qu'elle ne connaissait pas : le doute. Que devait-elle faire ? Et que voulait-elle exactement de lui ? Voulait-elle se faire aimer, ou jouer encore et toujours à celui qui sera le plus cynique ? Ses yeux la transperçaient. A défaut de pouvoir trouver autre chose à faire, elle soutint le regard incendiaire sans parvenir à le déchiffrer. L'avait-elle seulement réellement compris une fois ? Qui était Louis de Nogaret ? Pourquoi cette fuite vers rien de palpable qu'ils ne pouvaient s'empêcher de faire ensemble ? Et pourquoi ce simulacre de dialogue inutile auquel, elle le savait, elle ne répondrait pas ?

    - Après quoi courrons-nous, me demandez-vous … Mais j'aimerais vous répondre, Madame : après ce que vous voudrez ... Sans doute ai-je la faiblesse de vous laisser le choix.


    Et le flottement léger de leurs consciences égarées reprenaient. Scarlett n'avait qu'une envie, agir. Que savait-elle faire d'autre ? Mais la même question lui martelait la tête. Vers quoi voulait-elle aller ? Une illusion de recommencement ou une déception immédiate ? Y avait-il un autre choix ? Les mains tremblantes de froid ou d'une adrénaline malvenue à un tel moment, elle fit un petit pas dans sa direction, voulant presque tendre une main, mais... Que ferait-il, après ? Avait-il seulement envie d'autre chose que d'une réplique cinglante ? Mais que voulait dire sa dernière intervention ? Était-ce juste un tour de plus, une pirouette orale et galante, ou une invitation ? Le regard perdu, elle s'avança encore. Il suffisait de tendre la main pour avoir la sienne, mais...

    La gorge sèche, elle s'abstint de parler. Il fallait agir ! Au diable l'orgueil et le doute, se dit-elle, sans grande persuasion. Il fallait agir, ne fusse que pour se faire repousser. Elle était forcée d'agir, elle savait qu'il rirait de sa passivité si elle se contentait de le regarder d'un air incertain. Et il ne fallait pas qu'il rie. Il ne devait plus briser leur retraite hors du temps par une nouvelle galanterie qu'elle ne comprenait pas. Et puis l'idée simple, candide et ridicule de mauvaise manipulation s'imposa à son esprit proche de la paralysie. Les jambes raides, elle retourna quelques mètre plus loin, vers la fleur oubliée, et la remit entre ses mains. Le contact avec les doigts glacés qu'elle connaissait si bien lui arracha un frisson. Elle retira ses menottes tremblantes d'un demi centimètre, et chuchota sans comprendre ce qu'elle disait, sans prendre conscience de ses mots.

    - Courons après le doute et la folie, c'est ce que nous avons toujours fait de mieux...
    Frappée de terreur, elle eut envie de partir, d'échapper à sa réaction. Mais elle resta là, à deux centimètres de lui, les mains effleurant les siennes, et le vague goût de l'incertitude dans la bouche. Elle venait d'agir comme une adolescente mal grandie, et signait de son regard vissé au sien sa condamnation au ridicule et à la défaite. Que pourrai-il faire, sinon s'amuser d'elle et partir, moqueur ?


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MessageSujet: Re: Oh... Je suis obligée de le voir ? [M. de Nogaret, je vous attends !]   Mar 21 Déc - 14:59

    Louis de Nogaret n’était pas de ces hommes qui aimaient à réfléchir. S’arrêter, dans cette grande course qu’était la vie, pour prendre le temps de disséquer en naturaliste la vaste fange des sentiments et des ambitions humaines, louvoyer autour d’un objet de désir pour s’en faire un objet de pensée, c’était bon pour les oisifs, ces hommes qui, rivés à terre, malades dès qu’on les transportait quelque part, étaient toujours de santé fragile et d’avenir incertain – la pensée appartient aux condamnés à mort, qui se sont refusé un sursis.

    Louis de Nogaret n’était pas de ces hommes qui aimaient les vains espoirs, et les illusions brumeuses. Quand il cueillait une femme, c’était certes un jeu, que de voir les combats entre son devoir et son désir, entre son égoïsme et sa vertu, mais, dès lors que la place était prise – mieux, dès lors qu’elle s’était rendue – quel besoin y avait-il de convoquer encore vieux rêves et regrets lancinants ? Il fuyait alors, plus vite qu’il n'avait escompté, souvent, puis il s’enfermait dans la solitude et le silence – parce que les pleurs du remords, les négociations de dernière heure l’ennuyaient tout ensemble, et qu’il y avait là complications bien inutiles et bien féminines.

    Or, cette femme qui se tenait devant lui, il avait daigné la sortir, rien qu’un peu, du charmant tableau qu’il érigeait en prison pour toutes les autres. Il n’avait su, à l’époque, ce qui l’avait poussé à faire si spectaculaire exception, et – il convoquait parfois ce souvenir, en plaisante et nécessaire ironie – il avait d'abord attribué cela à quelque sentiment naissant. Et puis le temps allant, il avait mieux cerné cette distinction qui eût pu le perdre, auprès de ses hommes, auprès de lui-même : s’il l’avait aimée, dans un sens moins prosaïque et plus étrange, c’était parce qu’il avait senti, confusément, combien elle pouvait lui ressembler, parfois … Peut-être fut-ce encore cette pensée, qui eût tant pu faire pour eux, qui le détacha davantage, quand elle lui rendit la fleur, tremblante ; et quand il vit combien elle pouvait être fragile, vulnérable, son souvenir prit doucement une teinte d’amertume.

    - Courons après le doute et la folie, c'est ce que nous avons toujours fait de mieux...

    - Balivernes !

    Cela lui échappa, vain mouvement d'humeur qui venait trahir ses propres espoirs et ses prétendues indifférences. Son regard, jusque là trop froid et trop distant, s’embrasa sous le coup qu'il venait de recevoir ... Il n’était venu là que pour raviver une flamme éteinte, avec les discours attendus et creux, avec toute sa désinvolture naturelle – parce que tout cela était sans conséquence et qu'elle se devait d'être aussi libre que lui. Il avait cherché en elle cette même indifférence pour les choses du cœur, cette connivence qu’ont les bourreaux, les malfrats et les condamnés devant le spectacle futile des sentimentalités humaines. Et la voyant ainsi ... Il eut tout d'un coup envie de la gifler pour n'avoir pas été conforme à l’image qu’il avait bien voulu se faire d’elle ... Mais gardant le silence, il sourit. Il sourit, et ce n’était déjà plus ce sourire vague qu’il arborait il y a un instant encore et qui gardait quelque sincérité, tout derrière le masque ; c’était au contraire celui qu’il arborait, grotesque et déplacé, quand il tuait un homme qui était à sa merci. Louis de Nogaret laissa quelques secondes s'écouler - il avait de ces silences qui fulminent, employés à dompter, lentement, une colère qui se cabre ... Et c'est sur le ton du badinage qu'il ajouta, comme si c'était là plaisanterie sans importance :

    - Vous vous comportez comme une fille de noce qui aimerait bien regretter ses fredaines, quand il n’en est déjà plus temps ...

    Il posa les yeux sur la fleur, qu’il tenait toujours, la lâcha comme si c'était peu de choses. C’était là pourtant le vivant symbole de cette fragilité nouvelle qui s’était ajoutée à l'image de cette femme, et était venue la ternir, doucement - comme une dernière illusion que le temps vous arrache. Il ne se demanda pas même quoi faire ; devant cette déconvenue, il ne lui restait au fond que deux issues : partir pour jamais ou couper court.

    - Vous faites l'enfant. Et l'on se demande à vous voir où est cette fouge que l’on vous connaissait et qui vous détachait des autres. Madame, permettez-moi, s'il vous plaît, de la raviver.

    Disant, il dégaina un vieux sabre, sans beauté ni ostentation, terni par les ans et les chairs.

    - Je ne suis pas de ceux que l’on touche par des évocations, je vous propose donc une matérielle et simple négociation. Gagnez ce duel que je vous offre, à peu près dans les formes, et je vous ferai l’insigne honneur de ne point trop me moquer de vos rêveries et d’accepter cette fantaisie nouvelle qui vous tourne la tête. Si c’est moi qui ai le dessus, vous me ferez le plaisir d’oublier vos hésitations et vos doutes pour fantômes moins volatils. J'ose espérer que les termes du contrat vous conviennent.

    Le ton indiquait clairement que cela n'attendait point réponse. Il réitéra ce sourire étrange, qui semblait une plaisanterie et qui n’était que le nécessaire masque à cette colère blessée qui brûlait toujours, quelque part au fond de ses yeux – cette même colère qui, malgré les manières apprêtées, les bons mots et les courbettes, le rendait laid et insinuant à des yeux plus sensibles et mieux avertis. Il ajouta, en dernière pique, tout en avançant vers elle :

    - Songez que je ne tiens pas à convoquer des fantômes qui ne me soient point agréables.

    Louis de Nogaret n’était pas de ces hommes qui aimaient les vains espoirs et les illusions brumeuses. Autrement terrible, l’œil ravivé par on ne sait quelle folie, il semblait pourtant, s’il était possible, plus perdu encore qu’elle ne pouvait l’être.

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MessageSujet: Re: Oh... Je suis obligée de le voir ? [M. de Nogaret, je vous attends !]   Jeu 10 Fév - 15:06

    La nuit avait un éclat insaisissable. Elle le remarquait, maintenant. Quelque chose n'allait pas. Que ses réactions ne seraient pas les mêmes. Que le jeu deviendrait sérieux, trop dangereusement engagé pour leurs sentiments vides et éphémères, les sentiments de ceux qui se veulent libres. Elle vit sa lèvre frémir, trop près de lui pour ignorer cette réaction indéchiffrable. C'était tout de même une réaction, peut être aurait-il la bonté de ne pas l'humilier, peut être...

      - Balivernes !


    Elle se redressa de quelques centimètres, s'éloignant ainsi de son visage soudain courroucé. Elle n'avait pas peur, elle était vexée, comme une petite princesse à qui on décrit la futilité de ses rêves et désirs. Elle était allé trop loin, espérant le séduire -par jeu, et moquerie, ou... ?- et son habile adversaire l'avait résolument écartée de ce terrain. Etait-il miné ? Scarlett y pensait a peine. Elle oubliait la vague qui l'avait envahie, un soudain désir que tout soit comme avant, elle dans ses bras, lui, le menton dans ses cheveux frémissant au vent. Elle oubliait que sa colère pouvait signifier autant qu'un baiser. A nouveau, elle jouait. Et perdait, d'ailleurs. Lui aussi, sembla se ressaisir, que ce fut conscient ou non. Un fin sourire, ironie moqueuse du vainqueur, se dessina sous ses yeux dont le flamboiement s'atténua. Elle fronça les sourcils, prévoyant à moitié sa vengeance. Qu'avait-elle dit de si grave ? N'était-ce pas qu'une provocation comme une autre, un badinage sans importance ? Ce que Scarlett avait ressenti quelques secondes plutôt s'était évanoui. Tout valait mieux que ressentir un réel sentiment qu'il déchiquèterait tout de suite. Non, vraiment, tout cela n'était que jeu. D'ailleurs, il lui donna la réplique sur le même ton. La légèreté de leurs sentiments allait de soi...

      - Vous vous comportez comme une fille de noce qui aimerait bien regretter ses fredaines, quand il n’en est déjà plus temps ...


    Son regard se perdit, tandis que la jeune femme s'enflammait à son tour. Le rouge aux joues, de honte ou de colère, un air buté au visage, elle aurait voulu le faire taire, quitte à sortir son sabre. Elle ne voulait pas l'entendre. Le jeu l'ennuyait. Elle préférait partir, plutôt que le voir piétiner devant elle cette démonstration gratuite de quelque chose qu'elle ne connaissait pas vraiment, et qu'elle n'avait pas su maîtriser : un sentiment véridique, qui ne fût ni de la haine, ni du mépris, ni de l'orgueil ou de l'affection d'un capitaine à son second.

      - Mes fredaines ?


    Elle aurait voulu un ton plus offusqué, moins meurtri. Mais il ne semblait pas l'entendre, et continuait sa tirade, comme un acteur joue une comédie. Elle le haït.

      - Vous faites l'enfant. Et l'on se demande à vous voir où est cette fouge que l’on vous connaissait et qui vous détachait des autres. Madame, permettez-moi, s'il vous plaît, de la raviver.


    Voilà quelle était sa réplique cinglante ? Elle était un enfant ? Il désirait raviver la fougue qu'elle contenait à grand peine ? Voilà du neuf. Lui qui, alors, se moquait de ses ardeurs, de ses folies et de sa liberté euphorique, maintenait, désirait une preuve de sa fougue. Elle lui aurait sauté à la gorge, elle l'aurait tué à coup de poings et à force de griffures sur son beau visage hypocrite s'il n'avait pris les devants en sortant son sabre. C'était le même depuis de nombreuses années. Dans le passé, ils avaient croisé le fer, sans intentions meurtrières, et beaucoup trop alcoolisés. Il aimait alors la voir tituber et perdre l'équilibre. Il prenait alors sa mine d'homme supérieur, qui l'énervait autant qu'elle la faisait rire. Aujourd'hui, le sourire était plus narquois, et ils étaient sobres. A présent... A quoi jouait-il ?

      - Je ne suis pas de ceux que l’on touche par des évocations, je vous propose donc une matérielle et simple négociation. Gagnez ce duel que je vous offre, à peu près dans les formes, et je vous ferai l’insigne honneur de ne point trop me moquer de vos rêveries et d’accepter cette fantaisie nouvelle qui vous tourne la tête. Si c’est moi qui ai le dessus, vous me ferez le plaisir d’oublier vos hésitations et vos doutes pour fantômes moins volatils. J'ose espérer que les termes du contrat vous conviennent.


    Elle n'écouta que la moitié de sa tirade de vaniteux délicat. Lorsqu'elle eût compris les termes du contrat, qui lui semblait aussi stupide que poisseux de beau langage -qu'elle ne supportait plus dès qu'il était destiné à se moquer d'elle-, Scarlett lui lança un regard dégoûté, passant de sa lame à son visage. Elle avait foi en ses capacités de gagner ce duel, mais pas en sa volonté de toucher le prix qui lui serait alors dû. Quant à faire un plaisir à Nogaret, fût-il d'oublier une... simple boutade, se força-t-elle à penser, il n'en serait pas question. C'était lui, l'enfant qui ne connaissait plus les règles du jeu et ses limites, lui qui confondait le vrai du faux. Lui qui était perdu devant ses actes au point de devoir tirer son sabre pour régler le prix d'une nuit comme à la taverne. Il semblait noyé dans un sentiment d'une intensité spectaculaire, réfréné avec virtuosité. Scarlett crut l'apercevoir, mais n'y fit pas plus attention.

      - Si vous estimez que mes fantaisies en valent la peine, nous pouvons en effet nous battre comme deux rustres avinés derrière un trou à rats comme la Jambe de Bois. Allez, qu'attendez-vous pour m'envoyer sur le pavé, ainsi toute corvée vous sera épargnée à l'avenir, celle de me voir comme celle de me... fréquenter !


    Elle était furieuse. Cette plaisanterie avait assez duré. Qui lui avait demandé de venir ici ? Qui la provoquait maintenant en duel ? Était-ce ça, son projet ? Négocier avec elle comme avec un mendiant à qui on offre une chance ? Et espérait-il la plier à sa volonté ? Sa colère lui brouilla la pensée et la vue. Elle laissait sortir d'elle des phrases sans y réfléchir. Elle aurait voulu le blesser ainsi, tout en sachant qu'il ne le lui montrerait jamais si elle avait réussi.

      - Croyez-vous que votre lame ou votre volonté pourra me contraindre ? Est-ce moi, l'enfant qui tire son sabre pour une boutade qui vous déstabilise ? Vous vous comportez, vous, comme un enfant de roi à qui l'on a pas dit la bonne politesse et qui devient capricieux car les choses ne tournent pas comme il le souhaite ! Je ne me battrai pas contre vous comme un misérable à qui vous promettez une faveur. Vous méritez de vous noyer seul dans vos phrases mielleuses !


    Alors, elle tourna les talons, laissant sur place la fleur tombée à terre et l'homme, son arme à la main. Marchant d'un pas lent et hautain, elle oublia pourtant vite le sentiment de victoire qui aurait dû l'animer. Elle se sentait vide. Le véritable mot à employer aurait plutôt été déception, mais Scarlett ne le comptait pas dans le vocabulaire applicable à sa personne.



[Toutes mes excuses pour le style et la syntaxe des idées déplorables. Ca mériterait d'être retravaillé, mais je suis déjà bien en retard...]
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Louis de Nogaret

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MessageSujet: Re: Oh... Je suis obligée de le voir ? [M. de Nogaret, je vous attends !]   Mar 29 Mar - 16:11

    Depuis le début de leur rencontre, Nogaret avait tout fait pour mettre Scarlett en colère – parce que les tendres rêveries ne lui allaient pas et qu’il n’y avait rien de plus drôle que son air renfrogné de gamine mauvais genre. Quand il vit enfin qu’il avait réussi, il se mit à rire, comme s’il se sentait libéré soudain de quelque contrainte. Cela avait été quelque chose à faire, un vague défi à remplir en vertu du souvenir, pour meubler sa vie débauchée et sans promesses. Il baissa la garde – autant qu’un Louis de Nogaret pouvait le faire – et le sabre contempla le sol, parce que la joute l’avait amenée au point désiré. Que cela arrive au moment même où il avait renoncé à l’affaire ajoutait un peu de piquant à la situation. Il y avait quelque chose d’étrange, pourtant, dans l’incompréhension de cette femme … Naïve créature ! Avait-elle osé attendre autre chose de lui ? À y bien songer, sans doute ne s’étaient-ils jamais compris, depuis le début – la saveur capiteuse des alcools, la solitude des gens de Mer avaient su les rapprocher pour quelques jours, et les mots réels, les pensées véritables n’avaient point part à ces relations-là. Aussi, quand il entendait ses reproches qu’il savait sincères, ne pouvait-il ressentir qu’une perplexité vague – peut-être désolée, si l’on poussait le zèle … Mais Madame, ne vous étiez-vous pas doutée que ce que dit un Louis de Nogaret n’est valable que tant qu’il a quelque chose à vous prendre … ? Oh, peut-être avait-il davantage goûté le jeu, alors qu’ils se volaient dans les plumes – et sans doute son orgueil de femme avait-il cru saisir quelque principe ou quelque rêve, dans un homme qui n’était rien que ce qu’on attendait de lui, et qui ne suivait rien d’autre que sa convoitise … Eh qu’importe, après tout ! L’heure où cet homme, rongé d’amertume, se préoccuperait des sentiments d’autrui semblait ne devoir jamais venir.

    Tandis qu’elle s’emportait, l’œil allumé soudain d’une colère nouvelle, il la considéra de nouveau avec intérêt. Lorsqu’elle mentionna ce roitelet de passage qu’il figurait, tout de caprice et rien de pouvoir, un ricanement lui échappa - qu’elle décela sans doute, mais qu’elle ne put comprendre. Il se dit avec amusement qu’il avait peut-être même contribué à sa fureur, sans le vouloir ni même le chercher, pour une simple ironie de secret qu’il contemplait avec un singulier plaisir.

    - Vous méritez de vous noyer seul dans vos phrases mielleuses !


    Peut-être. Il haussa les épaules, s’apprêta à répliquer, avec cette verve éloquente de ceux qui ne jouent que leur superflu. Mais elle lui avait tourné le dos et s’éloignait, hautaine, imprudente. Le sabre à la main, il se surprit à se demander ce que ferait le Prince sans sa jolie capitaine, et s’il devait compter à l’avenir un équipage rallié à sa cause ou, plus probablement, décidé à sa perte. Alors sans plus de tergiversations, il s’élança à sa suite. Sa lame fendit l’air en un sifflement sinistre …

    Pour frapper le vide. La lame s’était arrêtée au niveau de la joue de la jeune femme, comme un avertissement explicite.

    - Vous êtes folle, c’est entendu. Vous l’étiez déjà en choisissant de prendre la mer, malgré votre condition. Mais ne poussez dont point votre folie jusqu’à l’inconscience. J’eusse été celui que vous décrivez que vous n’eussiez pu me répondre.

    Il la contourna, soigneusement, lui faisant toujours face.

    - À croire que votre vie ne vous est rien, pour la laisser ainsi entre mes mains, ajouta-t-il, en rangeant son arme. Soyons francs : ce n’est point par honneur que je vous épargne – si je me pique parfois de ce haut sentiment, il n’entre tout de même point en mon métier. Si je vous épargne, c’est par intérêt ou par caprice. Oh, vous le savez, et vous ne vous récrierez pas. Parce que vous suivez les vôtres, de caprices, tout autant que moi, et que s’il vous plaisait de tuer un homme qui vous insulte, en un port désert, vous le feriez, sans remords. Je me trompe ?

    Il la jaugea du regard. Oserait-elle encore dire qu’il parlait de miel pour cacher quelque ressentiment ? Il effleura la poignée de son sabre.

    - Prenez garde à n’être point comme toutes les femmes, ma chère, ou d’autres que moi pourront avoir à cœur de vous remettre à votre place.

    Il fit quelques pas sur les planches grinçantes du ponton, sortit une flasque de son habit, y porta les lèvres.

    - Chacun doit porter, à pleins bras, le poids de son ambition. Pour demeurer en votre place, vous vous devez de bannir toute forme de faiblesse, aux yeux de tous - même aux miens, surtout aux miens. C'est un prix comme un autre, quand on y pense.

    Mais disant cela, un voile passa sur son regard. Il lui tendit la flasque, soudain silencieux. Autour d'eux la Mer, plongée dans la pénombre, reflétait à peine les lueurs de la ville.

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Vous savez bien que je déteste les moralistes
.
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MessageSujet: Re: Oh... Je suis obligée de le voir ? [M. de Nogaret, je vous attends !]   Ven 10 Juin - 8:14

    Un ricanement la suivit tandis qu'elle faisait délibérément claquer ses talons sur les pavés de la manière la plus sonore possible. Elle tenta de décrisper son visage en vue de paraître aussi peu atteinte que lui si la situation venait à changer dans l'instant. Non pas qu'elle croyait qu'il courrait après elle –Jamais Louis ne ferait ça, elle ne pouvait plus lui offrir grand-chose- mais Scarlett ne pouvait se résigner à admettre qu'il était blessant pour ses pauvres sentiment féminins, déjà bien atrophiés par le quotidien.

    Et pourtant… Il y eut des pas derrière elle et un sifflement menaçant. Elle tourna la tête et tâcha de ne pas écarquiller les yeux à la vue de la lame arrêtée à quelques centimètres de son visage, qui malgré sa sauvagerie naturelle se passerait volontiers d'une balafre. Sans lui laisser le temps de retrouver une contenance et de réfléchir à l'attitude à adopter, Louis lui assena une nouvelle tirade, presque dénuée de venin. Il constatait.

    - Vous êtes folle, c’est entendu. Vous l’étiez déjà en choisissant de prendre la mer, malgré votre condition. Mais ne poussez dont point votre folie jusqu’à l’inconscience. J’eusse été celui que vous décrivez que vous n’eussiez pu me répondre.

    Il se replaça en face d'elle. L'épée était levée. Scarlett s'abstint d'afficher un rictus. Changeant de stratégie, elle se retint de lui hurler tout de suite, perdre à ce point tout contenance la faisait passer pour une folle ou une catin. Elle choisit de l'écouter –du moins, c'est ce qu'elle se dit pour ne pas se donner l'impression de subir tout à fait le flot de mots que Nogaret continuait de proférer sans lui donner une seconde pour lui donner la réplique.

    - À croire que votre vie ne vous est rien, pour la laisser ainsi entre mes mains. Soyons francs : ce n’est point par honneur que je vous épargne – si je me pique parfois de ce haut sentiment, il n’entre tout de même point en mon métier. Si je vous épargne, c’est par intérêt ou par caprice. Oh, vous le savez, et vous ne vous récrierez pas. Parce que vous suivez les vôtres, de caprices, tout autant que moi, et que s’il vous plaisait de tuer un homme qui vous insulte, en un port désert, vous le feriez, sans remords. Je me trompe ?
    Il avait rangé son sabre, pourtant un frisson parcourut l'échine de Scarlett. Bien sûr. Il la détestait, et adorait juste l'emprise qu'il pouvait avoir sur elle en anticipant son caractère. Elle se trouva bête et rustre. Plus que jamais, la piraterie l'avait changée en catin, et les hommes ne s'attachent aux catins que si elles ne ressemblent pas à ce qu'elles doivent être. Elle manqua de baisser la tête comme une enfant qu'on dispute, mais préféra soutenir le regard de Nogaret, même s'il pouvait la tuer plus facilement qu'elle ne le ferait, même s'il était plus grand, qu'il avait raison, et que son statut de pirate n'était contesté par personne. Elle ne s'avouerait pas vaincue, même s'il tenait sa vie entre les mains manipulatrices qui autrefois parcouraient sa peau avec tendresse –sans doute un autre mensonge, elle n'y avait jamais cru.- Si sa vie n'avait aucune valeur ? Oh, elle ne s'était jamais posé cette question. Sa vie était une succession d'aventures et de rencontres sans logique ni continuité. Il était loin, le temps où il avait fallu trouver un équipage fiable, courir sans fin après la Fortune, prouver qu'elle était capitaine. Ces buts s'effaçaient, laissant place à des passades et des humeurs qui constituaient les objectifs de son équipage. Et puis le risque de mourir la faisait sans doute plus exister que les hommes ou le rhum. Oh, Scarlett ne pensa sûrement pas à tout ça dans l'instant ; mais elle pensa sûrement plus qu'elle ne le faisait d'habitude avant de répondre à une insulte. En fait, elle n'avait pas même réfléchi à ce qu'elle pourrait lui dire : Il était franc pour eux deux. Elle ne rentrerait pas dans son jeu, mais ne pouvait pas protester, car il avait raison et le savait parfaitement. Lui laissant encore la main, elle s'ordonna de ne trahir aucune émotion, soutenant son regard à défaut de pouvoir entrer dans le duel verbal qu'il espérait peut être.

    - Prenez garde à n’être point comme toutes les femmes, ma chère, ou d’autres que moi pourront avoir à cœur de vous remettre à votre place.


    La jeune femme ne pu retenir un rictus moqueur. Mais qui, sinon Nogaret, pourrait s'attaquer à elle ? Ce premier réflexe fut vite noyé par une sagesse discrète qui lui rappela son comportement d'enfant roi lors de ses rapports avec autrui. Il était vrai que peu de personnes avaient subi ses éclats de voix autant que Nogaret, mais elle dispensait à chacun les caprices de la belle et la brutalité du rustre. C'était ainsi qu'elle était, mais Nogaret avait levé un point important : Si elle allait trop loin, il y aurait toujours un plus fort qu'elle. Le rictus s'effaça doucement. Louis s'était éloigné de quelques pas. Manipulation ou réflexion, elle n'aurait su le dire. Elle le regarda achever de l'écraser sous le poids d'une analyse implacable, immobile. Elle l'observa, buvant une rasade d'alcool après ce long discours, comme pour humecter une gorge asséchée par la verve de sa leçon.

    - Chacun doit porter, à pleins bras, le poids de son ambition. Pour demeurer en votre place, vous vous devez de bannir toute forme de faiblesse, aux yeux de tous - même aux miens, surtout aux miens. C'est un prix comme un autre, quand on y pense.

    Son regard était plongé dans l'obscurité qui les entourait. La jeune femme avait perdu la notion du temps. Elle mit aussi un temps certain à tenter de trouver une manière de répliquer. Il lui tendit sa flasque, elle ne réagit pas. Il avait raison, sur toute la ligne. Elle s'était fait une place qui n'était pas la sienne, et il fallait garder. Elle ne pouvait être Scarlett devant personne. Il faudrait toujours être la brute implacable que chacun s'imaginait. Le sentiment n'avait pas sa place chez les personnages qu'on croit juste faits d'acier et de feu. Un excès d'émotion –et toutes les émotions étaient un excès – détruirait la Pirate, laissant à terre une Scarlett atterrée, sans expérience et détruite par un monde invivable sans armure. Il avait raison et triomphait sûrement. Sa mise en garde, il 'avait donnée à titre personnel : Il la tuerait volontiers au prochain caprice, parce que le sentiment n'avait pas sa place chez eux, si ce n'était la fureur en mer. Soudain la réaction à avoir se fit évidente, tandis que la Pirate reprenait le dessus avant que Scarlett puisse faire d'autres catastrophes : Elle haït Nogaret, du plus profond de son être. Elle le haït pour avoir détruit ses espérances de gamine rêvant d'amour, elle le haït pour l'avoir remise à sa place, elle le haït parce qu'il lui serait toujours supérieur. Et surtout, elle le haït parce qu'il avant raison. Maîtrisant le tremblement de sa voix, elle releva la tête et rencontra son regard. Il était tant de lui répondre. D'une voix qui se voulait neutre –mais après tout, Nogaret n'avait que faire de son émotion-, elle répliqua enfin, tâchant d'être cohérente.

    - Eh bien Monsieur, si aucune alternative n'est possible à ce prix à payer constamment, jouons correctement nos rôles, si vous le voulez bien ! –et sa voix tâcha de prendre la légèreté nécessaire- Battons-nous, si vous préférez cela à des effusions qui ne seraient que folie, je l'entends bien.

    Là-dessus, elle dégaina son arme avec un sourire contraint digne d'une grande maîtresse de maison, bien qu'elle n'en ait jamais vu -la dissimulation de ses sentiments n'est pas qu'une affaire de pirates- et, le faisant jouer avec la lumière spectrale de la nuit, attendit que Nogaret pose sa flasque quelque part, avant de lui lancer à nouveau des paroles qui reprenaient de la distance à mesure qu'elle reprenait de l'assurance. L'instant subtil où Scarlett avait été Scarlett était fini, la porte entrouverte se refermait déjà.

    - Voulez-vous me rappeler quels étaient les enjeux de ce duel ?

    Ton cordial et regard sinistre. Plus haut,un nuage dissimula la lune.

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MessageSujet: Re: Oh... Je suis obligée de le voir ? [M. de Nogaret, je vous attends !]   

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Oh... Je suis obligée de le voir ? [M. de Nogaret, je vous attends !]

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