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 Heliopolis in hominum terras [Flashback]

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MessageSujet: Re: Heliopolis in hominum terras [Flashback]   Mar 12 Avr - 11:50

Malpertuis eut un air de profonde déception. Son visage prit l'expression de la douleur, et il murmura :

- Vraiment cela me peine, Léandre, que vous puissiez imaginer que je vous laisserais risquer votre vie sans rien tenter. Je sais que nous ne nous connaissons que depuis deux jours, mais je vous coyais plus à même de...

Le Parisien s'interrompit. L'ombre se rapprochait, il voulait éviter d'attirer par son chuchotement l'insupportable Cherusci, que décidément il avait de plus en plus envie de laisser à ses petits Amphitrions.

Fronçant ses clairs sourcils, caressant nerveusement la garde de son sabre, Malpertuis songeait.

- Un monstre de vanité, avez-vous dit...

Considérant Léandre, puis son sabre, puis la roche derrière laquelle il avait placé ses effets, Malpertuis conçut en sa tête de Parisien débrouillard un possible plan de sauvetage. Il ne pouvait admettre de sacrifice que de sa part, d'abord parce que Léandre était trop jeune pour risquer de mourir, ensuite parce qu'il fallait bien avouer qu'il était le plus à même de s'en tirer vivant.

- Dites-moi, Léandre, en combien de temps croyez-vous pouvoir atteindre le rocher plat, par là-bas ? Vous le voyez ? Dessous se trouvent quelques objets à moi, et notamment un pistolet chargé d'excellente facture. Il nous serait utile je crois... Si je défie ce fieffé imbécile, croyez-vous pouvoir vous emparer de mon pistolet assez vite pour que je n'aie pas à risquer ma peau trop longtemps ?
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MessageSujet: Re: Heliopolis in hominum terras [Flashback]   Mer 13 Avr - 16:48

''En aussi peu de temps que vous le jugerez nécessaire.'' Et Léandre disait vrai. Certaines choses donnent des ailes. Cela dit, même le plan mis à exécution, celui-ci ne constituerait pas une solution à ses dilemmes du moment ; il se trouverait à portée d'armes meurtrières dont il se savait incapable d'user. Mais peu importait ; pour l'heure, il était temps de mettre de côté ce qu'il pouvait éprouver, qu'importe avec quelle certitude ; ce n'était pas lui qui tenait la barre. Fixant son regard sur l'emplacement désigné, il se prépara à prendre sa course, attentif au signal qui lui en donnerait le départ. Cependant, il était encore temps d'échanger ses rares paroles de rigueur avant de prendre un grand risque.

''Tout ça, c'est à cause de son frère.'' La voix de Léandre, blanche et ténue, comme un peu plus effacée par chaque coup de vent, n'était plus qu'un murmure. ''De dix ans son cadet. Armino. C'est lui qui l'a élevé à la mort de leurs parents et...''

''Léandre !'' clama le malandrin qui n'était plus qu'à quelques mètres. ''Le loup vient vous chercher !'' Il se demandait par qui commencer. Certes, s'attaquer d'abord au plus dangereux semblait une option raisonnable. Pourtant il y avait, dans l'image de la tête du petit Léandre explosant sous ses balles - ou ses coups de crosse, au choix - comme un fruit mûr, quelque chose de si tentant qu'il ne savait pas s'il pourrait résister, fût-ce un plaisir à payer de sa vie même.

''...et Armino était un ami à moi, un ami d'enfance...'' Léandre serra les poings et se tut. Certes, Malpertuis avait droit à la vérité s'il avait l'intention de tuer cet homme, et il devait savoir ce qui les plaçait face à face. Mais il était trop difficile de continuer. Cela mettrait du temps, or ils n'en avaient pas. ''Dites-moi quand vous voulez que je parte. Je suis prêt.''

Les canons des pistolets tintèrent l'un contre l'autre ; Flavio s'ennuyait. C'était le signal de la charge.

''Léandre, je compte jusqu'à trois, et ensuite la foudre du ciel...''

''Attends ! Mon ami a un marché à te proposer.''


Les poings de Léandre tremblaient. Il avait toutes les peines du monde à contrôler le timbre de sa voix. Une sourde rancoeur tentait de s'allumer en lui à la pensée du rire et des gouailleries qui devaient habiter à l'entendre l'esprit, ou ce qui en tenait lieu, de Flavio. Il ne la laissa pas s'installer ; il y aurait un temps pour cela, ensuite, si le temps avait une suite. Un dernier regard à Malpertuis et tout ce qu'il n'avait pas dit mêlé à ce regard, puis il s'apprêta à plonger, concentré à s'en arracher le coeur sur son objectif, alors qu'il ne voulait pas de ces armes en ses mains, et qu'il aurait tout donné pour n'avoir pas à quitter des yeux le pirate qui allait encourir un risque si grand.
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MessageSujet: Re: Heliopolis in hominum terras [Flashback]   Ven 15 Avr - 16:49

Lentement, l'affaire commençait de s'éclaircir dans l'esprit du roi des bavards. La manière dont la voix de Léandre venait irriguer le prénom d'Armino, frère du triste sire qu'il allait joyeusement défier d'un instant à l'autre, ne permettait pas l'erreur pour qui était sagace. Et quoique notre Français le fût sans doute moins qu'on eût pu le croire en l'abordant, il l'était suffisamment pour comprendre – même de manière imprécise – les raisons du ressentiment de Cherusci.

- Attends ! Mon ami a un marché à te proposer.

Malpertuis jugea que c'était à lui d'entrer en scène. Il s'agissait d'être talentueux – il ressentit presque une forme atténuée d'enthousiasme. « Ma foi, si l'on peut mourir dans cet état d'absolue insouciance, je ne dis pas non ! » pensa le Parisien. Il se leva et, les deux mains en l'air pour montrer qu'il n'y avait pas de traîtrise, s'avança vers Flavio Cherusci. A cet instant, la mort était une probabilité plus qu'envisageable. Une pensée lui vint pour son épouse disparue, pour la grande absente qui l'avait mené au départ de Paris et à cette vie ni mauvaise ni bonne, à ces mois, ces années sur L'Amphitrite, au cours desquels on n'êut su être heureux, sans pourtant que Malpertuis pût considérer qu'il fût malheureux. Mourir lui importait assez peu, parce qu'il lui importait peu de poursuivre cette existence-là ou de la quitter. Cela revenait exactement au même. Et, peut-être, si les Philosophes se trompaient et que les prêcheurs, qu'ils fussent romains ou réformés, avaient raison, restait-il quelque part un peu de Laure qu'il pourrait retrouver...

Tout à ces pensées, qui passèrent avec une extrême rapidité dans son esprit, il avança encore un peu vers Flavio Cherusci, qui n'avait qu'à tendre le bras pour l'abattre d'une balle. C'est alors que le Corbeau, avec son vilain sourire et son dos en sang, s'imposa à lui. Ainsi que Léandre, tremblant derrière l'arche éboulée. Fallait-il donc qu'il retrouvât des êtres auxquels il s'attachait, lui qui s'était toujours bien gardé, depuis qu'il avait quitté Paris et qu'il n'était plus personne, depuis qu'il était seul à connaître son prénom et son âge, de se faire des amis ou ennemis quelconque ? Qu'avait donc cette fichue année 1770 ?!  »Idiot de Malpertuis ! Parisien-des-oies-étêtées ! Tu t'occupes du mousse depuis qu'il est monté sur le bateau, depuis plusieurs années ! Il ne t'a rien demandé, tu t'es mis ça en tête. C'est bien fait pour toi ! Maintenant, tu n'as plus le droit de mourir stupidement... »
Flavio Cherusci gardait baissé ses pistolets, il semblait disposé à entendre la proposition du Parisien, à moins que cela lui fût un jeu dont il ne voulait pas gâcher la durée.

« Allez, Malpertuis, maintenant tu as un oisillon à bord, et un damoiseau à terre... Il s'agit de tenir son rôle. Sois un homme et pas un pirate, pour une fois ! Léandre a présentement besoin de toi. »

Et sortant de sa pensée, il parla :

- Je vais tenter d'aller au but, mais vous aurez compris que ce n'est pas mon fort, Monsieur Cherusci. Je me propose d'être le champion de Léandre. Battons-nous à la loyale – sans armes inélégantes, si vous le voulez bien, autrement dit sabre contre sabre – et Dieu décidera de qui doit l'emporter. Si je gagne, vous laisserez mon jeune ami en paix. Si vous gagnez...

Malpertuis grimaça. Si Cherusci gagnait, il ne serait lui-même plus là pour voir ce qui arriverait à Léandre ensuite. Qu'importe ! Malpertuis ferait ça bien. Se redressant, il ajouta, très parisien, afin de soigner ces moments pour le cas où ils seraient les derniers :

- Souhaitez-vous un duel à mort, ou au premier sang ?
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MessageSujet: Re: Heliopolis in hominum terras [Flashback]   Ven 15 Avr - 21:47

L'heure était venue de briser la chape de plomb ; dommage, car elle devait étouffer proprement les deux suppôts du diable réfugiés dans leur terrier. Flavio ne put retenir une moue de déception en voyant, visiblement, le seul qui ait du répondant - c'était le cas de le dire - sortir comme un renard enfumé, probablement pour se rendre. Quelques instants s'écoulèrent, pesant graduellement sur son sourcil hérissé qui finit par jeter une ombre patibulaire sur son oeil, lequel ensuite s'éclaira. Non, il ne se rendait pas, le bougre ! Les choses devenaient pour de bon intéressantes. Un ricanement d'oiseau des potences lui échappa ; il était hautement comique d'entendre ce malandrin s'exprimer comme un preux chevalier des temps jadis. A croire qu'il avait été nourri de culture et de gracieusetés comme cette femmelette de Léandre Bernique.

''Au dernier sang, toujours, l'ami. J'ai votre parole de pirate, hein ? Je m'en contenterai pour l'occasion. De toute façon, je sais que vous n'êtes pas armés.''

Le plus solennellement du monde il recula au centre de l'espace découvert, sous un rai de lumière rougissante à ce spectacle, qui filtrait au-dessus du saint éboulis le plus proche. Ses armes déposées bien en vue, il dégaina d'un geste ample et dramatique, déjà occupé à l'élaboration du compte-rendu qu'il ferait de l'aventure à ses amis d'Hispaniola. Une idée le frappa ce faisant :

''Léandre ? Tu voudras que je tienne ton père au courant ? On ne sait jamais, l'anecdote pourrait l'amuser.'' Puis, baissant la voix alors que son attention revenait à son immédiat adversaire : ''Vous, si vous faites ça pour qu'il ait le temps de filer, ne vous faites pas d'illusions. Il ne filera pas. Léandre est comme la résine qu'on ramasse en troussant une bergère sous un bouquet de pins. La bergère vous aura oublié que la résine sera toujours là.''

Il se mit en garde. Léandre, muet, n'avait pas détaché le regard de son objectif. Au premier tintement des lames, il sentit, sans qu'il leur en eût à proprement parler donné l'ordre, ses jambes s'élancer et le propulser en avant, si bien qu'en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, il fut abrité de nouveau, mais cette fois près de la cachette où le restant des biens de Malpertuis prenait le frais en attendant la fin des hostilités. Sans doute son déplacement imprévu, pour pacifique qu'il fût en soi, avait-il rompu la trêve, et sans doute Flavio envisageait-il de reprendre au plus vite ses pistolets abandonnés ; mais était-il encore temps ? Quelqu'un devait l'en empêcher... Ce n'était pas le moment de se demander ce qui se passait de l'autre côté de la muraille. Léandre regarda les armes dans ses mains. Il ne savait absolument pas comment s'en servir. Il n'avait jamais tenu ces objets de destruction qui vous explosent au visage si vous ne les traitez pas avec les égards qui leur sont dûs.

Il s'avança d'un pas à découvert. La lutte était féroce. Flavio, l'appétit du meurtre dans les yeux, avait l'air d'un tigre. Plus rien chez lui ne rappelait le ''grand'' qui ramenait des cadeaux de ses escales lointaines. Et surtout, rien ne rappelait Armino, auquel par ailleurs il n'avait jamais tellement ressemblé. Au contraire. A le voir ainsi tourner sa fureur contre l'objet de son affection, Léandre ne pouvait plus le voir que comme celui qui avait proprement fichu Armino à la porte, avec une petite somme pour chercher fortune à la capitale française, et sa bénédiction pour ne plus jamais revenir. Ne jamais revoir son amant, surtout, ou il s'assurerait que ce serait la dernière fois. Cela, Malpertuis avait dit que c'était le véritable crime - aussi incroyable que cela paraisse, son instinct disait au jeune homme qu'il avait raison.

Léandre prit sa respiration et tendit le bras pour le viser. Il ne savait même pas si l'arme était chargée ou non ; c'était tout ce qu'il pouvait faire dans un moment pareil, et laisser simplement la lutte se poursuivre sans intervenir était de toute façon trop éprouvant pour ses nerfs.

''Et je ne t'épargnerai pas parce que tu es son frère. J'ai le droit de le venger, bien plus que toi.'' Sa voix avait baissé d'un ton. Flavio ne songea pas à se rendre. Il eut même le réflexe de ne pas prendre la menace au sérieux. C'était Léandre, ça ne pouvait pas être dangereux... Mais il eut ce réflexe assez tard, au bout d'un moment de totale distraction, de simple ébahissement devant ce spectacle qu'il n'avait absolument pas prévu. Lui, à la merci de Léandre, au bout du canon d'une arme tombée du Ciel ? Mais le Ciel n'était pas là pour ça, que diantre. Quel que soit le danger public avec lequel il croisait présentement le fer, il y avait de quoi rester figé et oublieux de son existence.
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MessageSujet: Re: Heliopolis in hominum terras [Flashback]   Dim 17 Avr - 22:51

Bien sûr il y avait la Fortune. Il y avait l'agencement des événements, la chance et la malchance, mais ce n'était en rien suffisant. L'on ne survivait pas à sept ans de piraterie par hasard. L'on ne se faisait pas respecter comme Maître d'équipage par hasard. Malpertuis était un bon combattant. Il avait reçu une formation brève dans une salle d'escrime parisienne ; les leçons étaient suffisamment onéreuses pour que ses parents y missent assez rapidement un terme. Quelques bagarres dans les rues, avec des jeunes gens de son âge, lui avait donné le sens de la spontanéité et celui de la débrouillardise. Il y avait gagné une franche imagination quant à l'usage qu'un homme peut faire de son corps et des outils à sa disposition pour malmener son semblable. Avec Laure était venu un temps de paix, et puis... Et puis le départ de Paris avait impliqué d'être fort sous peine d'être purement et simplement détruit. Les quelques semaines dans la marine espagnole furent plus que profitables, notamment en raison des quelques leçons données par ce fou d'Andalou, un certain Gonzalo – fine lame et trop bouillant pour contenir ses envies d'entraînement. Parfois, tout à son exaltation, l'Andalou oubliait qu'il s'agissait d'une partie de plaisir entre deux matelots, et Malpertuis devait se montrer excellent non par par zèle, mais pour sauver sa vie ! « yé soui déssolé ! » disait Gonzalo quand il prenait conscience de la virulence de ses attaques, après coup.
Puis les pillages, les sacs, les abordages, les rixes... Malpertuis était assez redoutable pour que, quand le ton montait dans une auberge de Tortuga, on s'abstînt d'aller le « chatouiller ».

Face à Flavio, Malpertuis devait déployer tout son savoir-faire et toute sa vigueur : son adversaire souhaitait tant l'occire que cela faisait presque de la peine de contrevenir à un désir si marqué !
L'interruption du combat fut si brusque que, pour un peu, le Parisien eût protesté qu'il commençait seulement de prendre le rythme du combat.
Il se montra néanmoins satisfait, presque fier, que Léandre réalisât leur plan avec une telle célérité. Il allait féliciter le jeune homme lorsqu'il s'aperçut du trouble de celui-ci. Etant donné la manière dont il se tenait, il n'avait guère l'usage des armes à feu. Ce manque d'expérience impliquait certains risques, au nombre desquels la reprise en main de la situation par Cherusci (qui cette fois ne ferait pas de quartier), ou la mort dudit Cherusci, ou une blessure de Léandre lui-même.
Malpertuis s'empressa d'intervenir. Il s'éloigna de son adversaire en courant presque, et arriva à la hauteur de Léandre en disant :

- Donnez-moi cela... Vous n'y êtes guère habitué, je préfère m'occuper de cette partie-là de l'affaire...

Il sembla qu'il y eût chez le garçon une difficulté à se résoudre à l'idée de lâcher l'arme avec laquelle il menaçait un homme exécré.

- Léandre... murmura Malpertuis. Donnez-moi le pistolet sans geste brusque. Vous n'êtes pas fait pour tuer... Croyez-en l'expérience de quelqu'un qui a les mains rouges depuis des années. Ne vous encombrez pas de ça, ce chien-là ne le mérite pas. Ne prenez pas le risque de le tuer, Léandre...

Il avança doucement la main vers l'arme tout en parlant, et lorsque ses doigts rencontrèrent la crosse, il acheva :

- ...Votre coeur n'a pas besoin de ça.

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MessageSujet: Re: Heliopolis in hominum terras [Flashback]   Lun 18 Avr - 7:37

Il y eut chez Léandre un sursaut de révolte terrifiée lorsqu'une silhouette s'interposa entre le canon de l'arme et l'objet qu'elle visait. Flavio était trop dangereux pour que l'on joue à cela, quelque chose de démoniaque risquait de se produire. Il reprit sa respiration comme un homme qui se noie, et s'aperçut qu'il l'avait retenue. Ses mains étaient trop crispées pour obéir, quoique son coeur s'y laissât engager en quelques phrases ; il eut un vague mouvement pour secouer négativement la tête, non pour refuser tout de go, mais bien pour indiquer qu'il n'y arrivait pas. Son regard ne pouvait quitter ce qu'il percevait du malandrin paralysé d'anxiété un peu plus loin, et dont les yeux sautaient des armes qu'il avait posées à terre un peu plus loin, à celle qui mettait son existence en danger. Flavio allait tenter quelque chose, le contraire était impossible ; ces histoires-là ne peuvent avoir de conclusion heureuse.

''C'est vous qui m'avez appris à me fâcher comme un adulte,'' sourit faiblement Léandre en laissant finalement le pistolet passer de mains en mains, le coeur battant d'une recrudescence d'angoisse mêlée d'un soulagement qu'il ne pouvait nier. ''Ne m'en veuillez pas d'essayer votre jouet.''

Une petite voix lui soufflait que lorsque tout serait terminé, il s'effondrerait probablement comme une poupée de chiffon, toutes apparences oubliées ; une autre lui rappelait insidieusement que le moment n'était pas encore venu. Il fit un pas de côté et reprit sa surveillance. Flavio Cherusci avait cessé d'être un symbole uniquement pour en devenir un autre, que l'on ne devait plus respecter et écouter, mais au contraire réduire au silence et remettre à sa place. Il y avait dans cette transformation d'un éclair quelque chose de vertigineux. La morale enseignée n'y avait plus court ; le tuer avait semblé, l'espace d'un instant, quelque chose de très mal mais aussi de très juste. Après tout, c'était lui qui avait interdit à Armino de remettre un pied en ces îles, sous peine de rencontrer le sien. Si le Cerbère n'y était plus, peut-être...

Léandre rencontra à cet endroit une muraille infranchissable. Cet espoir-là relevait encore du péché. Il cessa de foudroyer l'ennemi de ses yeux flamboyants, qui s'étaient éteints comme sous une douche inattendue d'eau bénite.

''Prenez garde, il recule,'' remarqua-t-il d'une voix tout aussi éteinte. ''Ses pistolets ne sont pas loin. J'ai connu des serpents moins opiniâtres... Je vais les prendre, et je vous promets de ne pas m'en servir.''

Ce qu'il adviendrait désormais de cet homme lui était indifférent. Du moins n'avait-il pas le droit d'espérer sa destruction pour les motifs auxquels sa mauvaise nature lui avait fait songer. Arracher lui-même cette rose de son coeur était plus douloureux encore que de la voir arracher par autrui contre sa volonté ; il ne s'y faisait pas, et au bout d'un an l'apathie qui en résultait était toujours la même. Il contourna largement Flavio, sachant que ce dernier ne rechignait guère à prendre le plus faible en otage pour faire ployer le plus fort, et parfaitement sourd aux insultes qu'il mâchait dans sa moustache. Les pistolets brillèrent dans les mains de Léandre d'une lueur qui était un appel.

''J'aimerais les conserver, si vous me l'accordez.''
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MessageSujet: Re: Heliopolis in hominum terras [Flashback]   Sam 14 Mai - 12:25

- Gardez-les. Répondit Malpertuis en hochant la tête.

Il se promit en lui-même de faire à Léandre des recommandations claires et avisées avant de prendre congé. Son attention revint sur Flavio Cherusci – et maintenant, que faire ?

Malpertuis répugnait à le tuer, non pas qu'il trouvât que sa vie méritait qu'on fît beaucoup de cas de lui ! Cependant, il ne pouvait isoler de motif valable à son exécution. Certes, il avait essayé de les tuer, mais, en contrepartie, Malpertuis et Léandre l'avait pris en traître, alors que le Cherusci avait accepté de poser les armes inélégantes pour se battre honorablement. Dans l'âme de Malpertuis, ou plutôt dans ce qu'elle avait de mousquetaire, la chose restait une gène.
Il y avait vraiment de quoi sourire : un pirate qui hésitait à rajouter une petite ombre de plus à sa conscience !

- J'hésite entre t'abattre froidement comme un chien enragé et te dépiauter consciencieusement, Cherusci, mentit Malpertuis. Je me dis que mes hommes auraient bien besoin d'un divertissement, quand nous reprendrons la mer, je pourrais donc t'emmener et t'enchaîner dans la cale du navire sur lequel je crie mes ordres... Mais, l'idée que nous respirions le même air me déplaît à ce point que j'y mettrais volontiers bon ordre sur le champ. Ce n'est pas facile, pas facile vraiment...

Disant tout cela, le Parisien se donnait le temps de délibérer en lui-même.

- D'après vous, Léandre, que dois-je faire de lui ?

La seule issue possible était d'être suffisamment habile et convaincant pour assurer la sécurité de Léandre. Tant que Malpertuis était à Tortuga, tout irait bien, mais d'ici quelques jours il repartirait, et pour des semaines, des mois... Qu'adviendrait-il de Léandre, pendant ce temps ? Du reste, Flavio Cherusci, s'il le laissait en vie, aurait une raison de plus de vouloir s'en prendre à Léandre : se venger de cela.
Fallait-il donc se résigner à froidement abattre cet homme-là, maintenant ?
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MessageSujet: Re: Heliopolis in hominum terras [Flashback]   Sam 14 Mai - 13:48

Léandre était allé s'asseoir, morne et silencieux, dans un coin, si l'on pouvait parler de coin en ce qui concernait cet espace semi-clos mais envahi par la lumière du soir. Les rais d'or s'infiltraient par toutes les fissures de la pierre, qui levait en vain ses doigts déchiquetés et noirs pour tenter de la retenir. Qu'est-ce qui avait poussé les habitants à retirer certaines pierres, à les ramener chez eux, et à laisser les autres ? Cet ex-voto, quel respect inhérent à la nature humaine avait poussé quelque forban local à le laisser en place, en terre plus ou moins sacrée, et à n'emprunter que les blocs alentour, de manière à ce qu'il reste debout ? Et cette croix au fond de l'allée désormais herbeuse, quel artiste qui sans doute s'ignorait avait condamné à une païenne reconversion sa forme dévorée de fleurs exotiques, où les oiseaux avaient impunément tressé leur nid ? Surtout, il se demandait si cette croix avait jadis, dans son écrin de marbre et de pourpre, sous les reflets de l'or et des cierges, apparu plus belle qu'aujourd'hui, dans l'état où il la voyait. Il en doutait fortement. Une voix semblait le lui souffler.

''Je m'en moque, je...''

Levant les yeux, il s'aperçut immédiatement que le pirate, lui, ne s'en moquait pas. Comment avait-il pu ne pas s'en douter ? Le seul assassin en ces lieux était Flavio. Son ami ne disposait pas d'un homme à terre ainsi, et de toute évidence il ne pouvait le tenir captif ni le remettre en liberté. A quelle autorité auraient-ils pu le confier en ces lieux de débauche et de crime à tous les coins de rue ? Autant lui remettre ses armes en main et lui tourner le dos. Léandre jeta un regard au ciel, où la réponse magique ne daigna pas s'inscrire. Mais une idée lui vint. Il esquissa un sourire presque malicieux, se tourna vers la croix mal en point qui lui faisait toujours signe, et se leva de son perchoir, l'air assuré soudain.

''Menez-le à ma suite, voulez-vous ? Si l'on peut dire quelque chose pour Flavio, c'est qu'il est bon catholique...''

A la façon dont il l'entendait, naturellement. Flavio commençait à douter de l'attitude qu'aurait eue le Christ s'il avait fait partie de son entourage familial. L'idée était quelque peu blasphématrice, mais finalement, pas tant que ça ; les Cathares l'auraient trouvée naturelle, et au final les bons chrétiens eux-mêmes affirmaient le statut humain dudit Christ, du moins pendant le temps de sa vie sur Terre. Toujours est-il que Flavio s'inspirait plutôt de l'épisode où il chasse les marchands du Temple. Les corrections physiques étaient sa manière d'asseoir son autorité et de faire respecter ce qu'il estimait être bon, et d'ailleurs, qu'avait-il à redouter ? Il se confessait régulièrement et faisait pénitence comme personne, aussi passionnément qu'il rossait les importuns. Et la sincérité envers la Sainte Eglise était une chose sacrée...

Léandre alla se camper devant la croix, lui jeta un regard non dénué de timidité, en fils prodigue qu'il était, puis lança à Malpertuis :

''Si vous avez une façon d'obliger ce cher Flavio à jurer quelque chose sur la croix, soyez certain qu'il le respectera, bon gré mal gré. Un retour immédiat et définitif à Hispaniola ne serait-il pas une bonne solution pour nous tous ?''

Et il lui sembla que la silhouette enveloppée de lierre, sur la croix, le remerciait d'un léger signe de tête. Les affaires reprenaient. Pourpre ou verdure, l'habillement importait peu, et la force restait la même, songea brièvement Léandre avant d'éprouver une certaine fatigue intellectuelle, et de se concentrer à nouveau sur de moins obscures réflexions. Flavio était violet de rage, et il semblait peu décidé à se plier aimablement à la solution évoquée.
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MessageSujet: Re: Heliopolis in hominum terras [Flashback]   Dim 15 Mai - 8:56

- Brillant ! S'exclama Malpertuis dont le visage s'éclaira. Monsieur Bernique, voilà qui est brillant.

Et, malmenant quelque peu Flavio Cherusci, Malpertuis le fit avancer vers la croix auprès de laquelle Léandre se tenait.

- Mais c'est qu'il renâcle, l'animal ! Avance Cherusci ! C'est ça ou une balle entre les omoplates. Allez, ô gibier avarié ! Allez, cobra de malheur et d'avidité, carcasse incomplète, restes du repas infernal, postérité d'entremetteuse et noir interstice de l'âme humaine ! Avance !

L'idée de n'avoir pas à abattre sans plus de protocole un homme dont la querelle n'était pas vraiment la sienne, qui n'était ni pirate ni brigand, qui n'était pas l'occupant d'un bateau ou d'un village qu'on prenait d'assaut, rendait Malpertuis presque joyeux. Il se répandit en nombreuses autres invectives qu'il serait trop long d'énumérer ici, jusqu'à ce que, finalement, Flavio Cherusci se tînt devant le signe du Christ.

- Bien, et maintenant, ami des mouettes picoreuses de cadavres, tu vas jurer ton Grand Dieu de partir de Tortuga dès ce soir, et de ne jamais plus y remettre les pieds de ta vie de mulot. Sous peine... de damnation éternelle, bien sûr.

Mais l'importun de déserra pas les dents et, à en juger par son froncement de sourcils, il n'en avait guère le projet. Evidemment, on pouvait le contraindre à beaucoup de choses, mais à jurer... Même les coups risquaient d'être inutiles.
Malpertuis, sans que rien ne le laissât voir, prit peur : pour cet homme-là, la vengeance valait plus que la vie. Qu'arriverait-il à Léandre, pendant son absence ? Reviendrait-il à Tortuga, dans deux, trois mois, sans que personne ne pût lui dire où se trouvait le jeune homme qu'il chercherait ? Lui dirait-on en haussant les épaules qu'il avait disparu un jour, et que personne ne l'avait revu depuis ?
Malpertuis refusait de prendre ce risque. Bien sûr, à choisir il eût préféré n'avoir pas à abattre Cherusci, mais il y avait là une urgence et une nécéssité, et c'était un pirate : abattre un homme n'était pas l'occasion d'un grand cas de conscience.

- Très bien... Je n'ai pas le choix !

D'un coup de pied à l'arrière de la jambe, Malpertuis fit descendre Flavio Cherusci à genoux, dos à la croix. Puis, tendant le bras avec, au bout, son arme pointée sur le front de l'homme à sa merci, il déclara :

- Une dernière volonté ? Tu peux rendre grâce à ton Dieu, je t'en laisse le temps.
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Léandre Bernique

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MessageSujet: Re: Heliopolis in hominum terras [Flashback]   Dim 15 Mai - 9:40

"Grâce à Dieu, ...ni mon frère ni vous ne valez la peine que je vous sacrifie la vie que Dieu m'a donnée."

Cherusci avait parlé très vite ; l'engagement de cette phrase avait été sa dernière bravade, mais il ne comptait vraiment pas mourir ainsi. Ce n'était pas un beau martyre. Le cadre était sordide, le décor en lambeaux, les spectateurs trop peu nombreux, et les acteurs de trop vilaine mine ; et la cause, trop inavouable pour qu'un honnête homme souhaite la voir figurer sur sa pierre tombale. La seule chose qui le poussait à résister était un solide esprit de contradiction, enflammé par la colère de la défaite. Cela même s'inclina sous la pression du canon de métal, et Flavio ravala sa bile pour se consacrer à un serment suffisamment complet pour sauver sa vie.

Léandre qui, un genou en terre lui aussi, le maintenait en place d'une main sur l'épaule pour éviter tout subterfuge, le regardait en secouant la tête, atterré de voir qu'il l'aurait tué pour une cause qui, de son propre aveu, ne méritait pas de mourir.

''Je jure de ne pas remettre les pieds dans ce trou à rats tant que Dieu me donnera vie, et que le petit Léandre se damne en paix, grand bien lui fasse. Moins je verrai son museau de drôlesse, mieux je m'en porterai. Et vous, le bavard, étouffez-vous avec votre langue, buvez à la santé du Diable, ça m'est égal. Dieu me pardonne d'avoir gaspillé mon temps à ce voyage insensé."

"Tu n'es pas obligé d'invoquer Son nom dans chacune de tes phrases," remarqua doucement Léandre en regardant le ciel ; "c'est un blasphème, tu sais."

Flavio étouffa un rugissement puis secoua l'épaule afin de se dégager, dompté mais toujours fauve. Machinalement, sans réellement craindre quoi que ce soit, Léandre eut un mouvement de recul et se releva rapidement, fatigué de cette infernale compagnie. Il ne désirait plus qu'une chose : quitter les lieux, boire un verre, parler théâtre, et surtout ne pas songer aux nouvelles qu'Armino, d'ici peu, recevrait peut-être de lui. ''Ton Léandre est mort, je l'ai tué ; ton Léandre s'est marié ; ton Léandre s'est fait pirate ; ton Léandre te maudit pour avoir détruit son existence..." Un éclair le frappa. Bien souvent, il avait sombré dans la mortification précisément pour ce dernier crime. Armino avait une excellente situation et des dispositions merveilleuses à tout ce qu'il entreprenait, avant que leur aventure dévoilé ne le contraigne à l'exil. Mais peut-être ne lui en voulait-il pas. Peut-être éprouvait-il la même mélancolie douce-amère que Léandre à son égard. Le chagrin de s'être fait prendre et de s'être vu exposer en place publique, mais aucun regret pour l'écrin mensonger qui s'était alors fort justement brisé. Mieux valait sans doute n'être plus aimés de leur entourage, que se faire passer pour d'autres afin de mendier cet amour.

Une tentation frôla son âme du bout des ailes avant de s'envoler : profiter de la présence de Flavio pour faire dire à Armino qu'il ne lui tenait nulle rancune. Léandre se mordit la lèvre pour ne point parler. La présence de son ami lui interdisait cette dangereuse fantaisie, et la peur des reproches qui l'auraient peut-être suivie. Il se contenta de faire signe à Flavio de déguerpir, afin de pouvoir enfin retrouver le calme et reprendre ses esprits.
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MessageSujet: Re: Heliopolis in hominum terras [Flashback]   Dim 15 Mai - 10:07

- Nous voilà tranquilles... Dit Malpertuis en regardant partir Flavio Cherusci – qui fulminait.

« Du moins... pour l'instant. »

Laissé un peu hagard par tout ce qui venait de se produire, Malpertuis resta quelques instants les bras ballants. Puis, rangeant son arme, il jugea que son jeune compagnon et lui avaient eu suffisamment d'émotions pour la journée, et qu'ils méritaient de se consoler devant un ou deux verres du meilleur rhum de Tortuga.

- Que diriez-vous de quitter les lieux, Léandre ? Un verre de rhum me rendrait un peu de coeur au ventre... Je vous invite, vous vous souvenez ? Allons à la Jambe de Bois.

Disant cela, Malpertuis alla jusqu'à la pierre où restaient le reste de ses effets, en reprit possession, et attendit que Léandre se remît également de leur mésaventure.
Étrange vie vraiment, que celle de Lazard Malpertuis. Il s'en accomodait – on s'accommode de tout, avec un rien de caractère et quand la faim vous tenaille. Étrange vie que celle d'après la mort de Laure, qu'il croyait impossible à surmonter. Ce qu'il y avait de tragique, dans l'existence humaine, c'était justement que tout ce surmontait, qu'il n'y avait pas de chagrin qui abrégeât vraiment la vie, quand même sur le moment on avait l'impression nette que l'on allait en mourir.
Irrité, Malpertuis donna un léger coup de pied dans la poussière. Ça lui apprendrait, à cette fichue terre, d'être ce qu'elle est – insuffisante. « Ton nom seul, Seigneur, Ton nom seul et Ta grâce sont immortels... »

HRP :
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Heliopolis in hominum terras [Flashback]

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