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 Heliopolis in hominum terras [Flashback]

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Léandre Bernique

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MessageSujet: Heliopolis in hominum terras [Flashback]   Sam 2 Avr - 0:46

''Mon bonheur fut grand de rencontrer un homme capable de hautes opinions, et qui ne s'étonna point... Nous eûmes, le lendemain et les jours suivants, des entretiens de pareille nature.''

Léandre tournait les pages tout en marchant, prenant peu garde aux épaules et coudes qui venaient heurter les siens dans la cohue, plus exclusivement attentif au petit livre qu'il serrait entre ses mains qu'une mère n'aurait pu l'être à son enfant unique. Ayant accompli sa tâche du jour avec un acharnement qui l'avait laissé presque exsangue, sans prendre le temps de se sustenter, et empoché sa paye, il avait couru à son domicile. Là, il s'était livré à la toilette la plus complète qu'il eût pris de le temps de faire depuis le dimanche de Pâques, arrangeant ses cheveux et son vêtement dans la mesure où sa misère le lui permettait. Il avait tiré de sous son matelas un petit objet emporté de sa première demeure, les économies rassemblées depuis quelques temps, dont une somme raisonnable tirée d'un livre auquel il était fort attaché, remis à contrecoeur à un libraire du port. S'il avait de la chance, il retrouverait ce même livre en vitrine ; sinon, il trouverait autre chose dans la petite boutique. Il ne pouvait songer à un meilleur cadeau à remettre au marin avant son départ.

~

A présent, muni de son roman et d'un autre ouvrage relié, il descendait la petite ruelle menant au port, à peine reconnaissable sous le soleil de la journée et les cris des oiseaux, des chiens, des singes domestiques, de la faune humaine elle-même, décidée à vendre en cette heure et non à poursuivre son propre plaisir. La terrasse annoncée finit par apparaître, et il s'assura de l'enseigne avant d'approcher, cherchant des yeux la silhouette à présent familière.

D'une main cachée derrière son dos, il dissimula prestement le livre et le cahier ; l'autre serrait dans sa poigne le bijou conservé parmi les rares trésors de son ancienne existence, sa gourmette de baptême, petit objet charmant mais à la valeur toute symbolique, que sa mère lui avait remis au jour de son départ. Il n'avait jamais su si par ce geste, elle le reniait, ou au contraire maintenait un ultime lien avec lui. Son prénom y était grossièrement gravé et c'était la seule preuve qu'il eût de son identité. Il comptait bien le brandir sous les yeux de ce dubitatif individu qu'était Malpertuis afin de le rassurer une fois pour toutes. Cela mis à part, il ne voyait pas d'inconvénient à ce qu'il continuât à l'appeler Lazare ; il aimait la sonorité de ce nom, et sa légende.

Le roman, pour sa part, relié de rouge un peu passé, orné d'une ou deux gravures de facture modeste mais délicate, et publié dans sa version intégrale, était celui-là même dont le prévenant pirate lui avait déconseillé la lecture. Fort bien, qu'un homme plus apte à délier le vrai du faux, le bon du mauvais, s'y attelle en ce cas ! Par ailleurs, c'était là un roman inachevé, son auteur étant décédé avant d'en rédiger la dernière partie, ce qui lui conférait un caractère mystérieux. A cet égard, Léandre avait son idée de même. Mais en cet instant où il tremblait presque entre la perspective de retrouver son ami et celle de ne point le trouver au rendez-vous, toute planification était étrangère à son esprit. Il ne pouvait songer qu'au fragile bonheur que recevrait son indigne personne, si en effet l'homme était bien là, et lui accordait un peu de ce précieux temps à terre qu'il aurait fort bien pu choisir de passer en meilleure compagnie.
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MessageSujet: Re: Heliopolis in hominum terras [Flashback]   Sam 2 Avr - 11:34



La nuit de Malpertuis lui avait été si apaisante qu'elle n'avait pas eu le loisir de lui être de bon conseil. Peut-être se glissa-t-elle – dame de noir et de sagesse – dans le dortoir de L'Amphitrite et frappa-t-elle doucement à l'huis du crâne blond, mais le sommeil de celui-ci avait été si profond qu'elle s'était trouvée congédiée d'un grognement endormi. Au pirate en repos, peu chalaient les soeurs des dieux et les cousines du destin...

Toute la journée, Malpertuis eut une peine infinie à trouver des interlocuteurs qui passassent le seuil du « salut l'ami ! » sans se répandre en grossièretés et en remarques quant aux temps et aux nouvelles filles de chez Madame Marthe ou Madame Louise... Quand le milieu de l'après-midi fut passé, Malpertuis se rendit à l'auberge qu'il avait désignée la veille, et s'attabla près d'une fenêtre à travers laquelle il pouvait voir l'endroit du rendez-vous.
Quant on vint s'enquérir de ce qu'il désirait, il répondit, en Malpertuis qu'il était :

- Bonne journée, ô échansonne ! Ce jour est radieux et, partant, radieuse est mon humeur. Je ne connais pas la teneur de vos ambres liquides, mais j'en suis fort curieux. Aurez-vous l'extrême obligeance de me faire goûter à ce que vous jugerez être le meilleur de votre cave ? Évitez cependant le blanc, que je ne trouve jamais goûteux. Et allez prestement, car je ne peux m'attarder, l'on m'attendra bientôt.

- Comme vous voulez, Messire, tant qu'vous payez... Alors, j'vous sers quoi ?

- ...

Alors que, après avoir dû se traduire lui-même pour que la malheureuse serveuse le comprît, il sirotait son rhum – du reste pas mauvais – Malpertuis vit la silhouette de Léandre par la fenêtre. Il finit son verre d'une traite, laissa une pièce sur la table et sortit rapidement.

- Le bonjour, Monsieur ! Dit-il avec enthousiasme, en s'approchant. Je me réjouis de vous voir, j'espère que vous êtes prêt à devenir un bretteur hors pair – quoique les bretteurs français hausseraient épaules et sourcils en voyant ma manière de croiser le fer... ça n'a, j'en ai peur, pas l'élégance qu'il faut. Je l'avais autrefois, mais sept ans de piraterie m'ont rendu un peu plus rustre... Et, permettez-moi la confidence : l'élégance est rarement un moyen de s'en tirer dans une lutte à mort. Que voulez-vous : Dieu n'a pas voulu que le beau et l'utile aillent de concert.

Puis, regardant autour d'eux avec une moue contrariée, il acheva son abondant salut :

- Connaissez-vous un lieu retiré où nous pourrons commencer la leçon ?
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Léandre Bernique

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MessageSujet: Re: Heliopolis in hominum terras [Flashback]   Sam 2 Avr - 12:33

Immobile comme un épouvantail au milieu de cette foule affairée, Léandre commençait, symptôme courant chez lui, à se sentir de moins en moins à sa place. L'arrivée soudaine d'une comète blonde parmi les têtes qui se croisaient en tous sens fut un rayon de lumière qui le tira de ces brumes de l'humeur, plaçant instantanément, par contagion, un sourire sur ses traits ; moins fatigué que la veille, il en avait bien l'air, d'autant qu'il était moins tard et qu'il se tordait moins les nerfs à l'idée d'une conversation avec son semblable. Lequel ne l'était pas tant que ça, mais suffisamment, il l'avait prouvé. Il se garda bien de révéler les livres mais désigna d'un signe de tête le sabre qui ne quittait pas son côté, après avoir essuyé la première tirade de la journée sans chercher à l'interrompre :

''J'ai mes outils avec moi, mais nous pouvons gagner les ruines, ce n'est pas loin et nous serons sous l'arbitrage de Dieu, comme les Pairs de Charlemagne ! Vous semblez de belle humeur, Monsieur le Parisien. Dieu n'a-t-il pas voulu non plus que vous soyiez conscient des risques ? C'est que vous pourriez vous embarquer demain plus mal en point que vous n'imaginez.''

Léandre faillit en éclater de rire, et l'aurait fait si sa nature effarouchée avait été plus encline à ces débordements. Pas un instant la pensée ne traversa son esprit qu'il soit réellement capable de blesser celui qu'il se figurait déjà, dans sa romanesque imagination, comme un bretteur digne d'en remontrer aux plus grands maîtres. Après tout, il menait une vie d'aventure parfaitement périlleuse, et avait survécu jusqu'à maintenant, avec en prime ses deux yeux, ses deux mains et ses deux pieds, et pas une horrible balafre pour désharmoniser son visage, il devait donc être un fier combattant ! Puis, le mot d'élégance lui avait rappelé les leçons du Bourgeois Gentilhomme, personnage auquel il était attaché malgré son peu d'intelligence, car contrairement à la grande majorité des personnages, il n'était pas retors. (Son favori demeurait néanmoins ce malheureux Misanthrope qui ne trouverait sa place nulle part sur cette terre, ou peut-être son ami Philinte, dont il admirait l'infinie patience avec une perplexité souriante.) Il se représentait ce que pourraient être les leçons d'escrime de ce pauvre Monsieur Jourdain, entre ballet et art de guerre, l'utile sacrifié au beau, et le beau tournant au ridicule.

''Pardon, avant toute chose, tenez. Voyez ceci. Je l'ai reçu pour mon baptême, aussi est-ce une preuve sacrée de ce que je vous ai dit hier soir. Vous pouvez avoir confiance en moi,'' affirma-t-il avec une assurance qui semblait redresser et affermir sa fragile stature, alors qu'il plaçait dans la main de son ami le gage qu'il lui avait apporté. Son regard balaya rapidement les environs proches, le temps qu'il s'assure que personne n'allait soudain surgir de la foule et tenter d'emporter le petit objet brillant. Peu de possessions matérielles étaient précieuses au jeune homme au point de provoquer chez lui cette attitude ombrageuse et protectrice. Mais tant qu'il ignorerait ce que sa mère avait voulu lui signifier en le lui remettant, il s'accrocherait à ce bijou d'enfant comme à une question dont la réponse se situe toujours un pas plus loin.
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MessageSujet: Re: Heliopolis in hominum terras [Flashback]   Sam 2 Avr - 22:54

HRP :
Spoiler:
 


Malpertuis baissa les yeux vers le petit objet qui luisait dans la main du jeune homme.

- Vous permettez ? Demanda-t-il.

Et sur ces mots, il prit avec une délicatesse infinie le bijou d'enfant, et lut ce prénom, simple et élégant : Léandre.
Plus que cette touchante preuve, c'était la démarche qui parut à Malpertuis précieuse. Il eut un remerciement silencieux à Dieu – que ce fût celui des Romains ou celui des Huguenots – qu'il l'avait inspirée au jeune insulaire. Il se sentait désormais tout à fait disposé à lui rendre sa confiance, à effacer au fond le mensonge qui, avoué, l'avait inquiété.
Il eut la certitude brusque et sidérante qu'il n'y avait personne qui méritât plus que Léandre d'être soutenu dans la lutte qu'il menait contre ses péchés propres.

- C'est amusant que vous ayez choisi de vous présenter sous le nom de Lazare... Commença-t-il en lui rendant le bijou.

Mais Malpertuis n'acheva pas sa phrase. Ce prénom appartenait à Laure, à la bouche de Laure qui se mouvait pour le prononcer, à la voix de Laure qui venait l'habiter. Lazare était mort avec Laure – pour cela du moins, la séparation n'était pas consommé.

- ... mais Léandre vous va vraiment comme un gant ! Je l'adopte. Il faudra me redire du Molière, mon esprit d'homme cultivé coincé dans ce corps de Maître d'équipage – oui je suis Maître d'équipage, je ne sais pas si je vous l'ai pas dit – n'a pas souvent l'heur de se voir réciter de si jolies choses... Il faut traquer les jolies choses, n'est-ce pas ?... A quelqu'un qui faillit lui marcher sur les pieds : Gare à tes oreilles, âne insipide ! Si je tire dessus tu sangloteras jusqu'à faire un fleuve au milieu de Tortuga !

La cohue semblait s'intensifier. L'on recevait des coups de coude et d'épaule, Léandre plus que Malpertuis, parce que moins imposant. Le Parisien cloua d'un regard noir un fâcheux qui avait bousculé son compagnon. Il posa la main sur l'épaule de Léandre, pour que sa stature – qui forçait le respect – le protégeât un peu, et, après une pression amicale, lui souffla :

- Éloignons-nous. Menez-moi, Léandre ; je vous suis.


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MessageSujet: Re: Heliopolis in hominum terras [Flashback]   Sam 2 Avr - 23:29

Spoiler:
 

Qu'il était donc plaisant de s'entendre appelé par ce prénom jadis toujours accompagné d'un sourire, agrémenté d'une main tendue ou d'un présent, alors qu'il était véritablement ce jeune ange choyé que tout un chacun se figurait dans sa maisonnée d'Hispaniola. Léandre redevenait Léandre, sa stature semblait s'être agrandie de quelques bons centimètres et son visage avoir repris des couleurs. Il ne souffrait pas des courbatures que lui occasionnait parfois une journée de labeur, la chaleur de l'astre solaire lui rendait douce la misère de sa tenue qui l'exposait à cette caresse naturelle, rien ne venait assombrir cette fin de journée dévolue à cet aristocratique loisir qu'était la pratique de l'escrime. Il ne baissait pas la tête, ne rasait pas les murs, ne rentrait pas le chef entre les épaules dès que quelqu'un le bousculait, par inquiétude qu'il ne le connût et ne se livrât à ce geste intentionnellement, afin de provoquer une algarade. Il avait fait un bond dans le temps et retrouvait une insouciance longtemps oubliée. Dans le même mouvement de l'esprit, à la surface tourmentée de son âme remontaient mille textes appris jadis, beaux luxes inutiles dédaignés au profit de connaissances techniques qui lui permettaient désormais de gagner son pain. Le parfum de l'oisiveté bienheureuse de la jeunesse ramenait dans son sillage celui des bibliothèques.

''Nommez-moi du nom qui vous plaira. Je sais que vous me décorerez de surnoms divers, de toute façon,'' déclara-t-il en haussant les épaules avec une feinte résignation. ''J'ai renoncé à lutter contre le dragon de votre imagination. A ce propos, nous approchons du marché, peut-être faudrait-il suivre une traverse ou vous allez devoir vous battre plus tôt que prévu.''

Il tenait pour acquis que si les choses devaient soudain dégénérer, son camarade prendrait d'office la tête des opérations, placé qu'il était déjà entre sa vacillante personne et les coups qui sortaient par endroits de la foule impersonnelle à la rumeur confuse de fauve mal nourri. Nul besoin chez Léandre de prouver sa valeur en exigeant à tout prix sa part d'adversaires, de se jeter dans la gueule du danger de peur d'être appelé un lâche. Il connaissait sa place et il s'y tenait, cela à son sens valait mieux pour tout le monde ; en revanche, s'il recevait quelque instruction, il la suivrait sans se poser de questions, en nature confiance et dévouée jusqu'au sacrifice. Ainsi fonctionnait sa pensée, et au titre donné par Malpertuis de maître d'équipage, titre abstrait à ses yeux mais qui incarnait une autorité supérieure, il ajoutait inconsciemment celui de ''maître de Léandre''.

Une ruelle où trois félins pelés se battaient pour une proie déjà en lambeaux s'ouvrit soudain à leur droite, et il décida que ce serait une voie satisfaisante pour leurs actuelles pérégrinations. Difficile en ces lieux de marcher à deux de front, et il se devait en qualité de guide d'ouvrir la marche. Il ne pourrait donc cacher ses livres beaucoup plus longtemps. Il affecta d'y jeter un oeil, puis lança tout haut comme s'il tirait des lignes parcourues cette remarque qui, en réalité, lui avait tout juste frappé l'esprit :

''Y a-t-il des Tartuffes huguenots ? Je sais que l'Eglise de Rome en est bien pourvue parfois, est-ce un travers que vous êtes parvenus à éradiquer en bâtissant votre culte ?''

Il était amusant d'évoquer la grande, l'incomparable, l'universelle Eglise de Rome, ville universelle depuis longtemps déjà avant que Simon n'y pose la Première Pierre... alors qu'apparaissait sous leurs yeux un terrain en friche, mal délimité, d'où surgissaient ça et là des pans de ruines noircies par le temps et l'usure du climat, tels les chicots d'une sorcière qui aurait déjà traversé le bûcher une fois ou deux. C'étaient les ruines d'une Eglise, à ce qu'on disait, mais il aurait pu s'agir d'un temple, le résultat n'aurait guère été différent. Réduits à leur squelette, les deux édifices avaient un air de famille indéniable, ainsi que deux hommes de civilisations différentes ou de fortunes opposées se rejoignent après la mort, dans une même décrépitude des tissus.
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MessageSujet: Re: Heliopolis in hominum terras [Flashback]   Dim 3 Avr - 17:02

L'éloignement du centre de la ville portuaire sembla à Malpertuis salutaire. Il goûta l'isolement, la diminution du bruit, l'air qui lui parut moins chargé. Quoiqu'il vînt depuis quelques années maintenant sur l'île de la Tortue, les ruines étaient un parage qu'il ne connaissait pas. Au vrai, il ignorait qu'il existât un lieu comme celui-là si près des bouges et des maisons closes...

L'évocation de Tartuffe amusa grandement le Parisien, qui avait vu cette pièce donnée à Paris, peu de temps avant son mariage... et sa conversion.

- C'est-à-dire, Léandre-aux-glorieux-surnoms S'interrompant, et avec un léger rire : Vous le cherchâtes ! Puis reprenant : C'est-à-dire que, dans la mesure où notre culte se passe presque tout à fait de clergé, oui, nous avons grandement limité le risque d'avoir des tartuffes.

Malpertuis se garda de préciser que, d'ailleurs, c'était la constatation de la dépravation cléricale qui avait conduit à la Réforme, et que pour les Anglicans et une partie des Protestants, le Pape était plus ou moins une sorte d'antéchrist...
Peut-être un jour lui dirait-il qu'il avait été catholique durant longtemps, et qu'il était protestant depuis moins de dix ans... Mais Malpertuis, étonnamment, sans doute imprégné des écrits de ce grand Monsieur de Voltaire, n'avait aucun désir de briser ou troubler la foi en Léandre. Il faut un coeur solide pour pouvoir vraiment parler et débattre de religion. Sinon cela donne des désespoirs et des guerres saintes – ce qui revient au même.

Il contempla l'alentour ; il lui semblait avoir sous les yeux l'un de ces tableaux que l'on nomme « vanités », et qui rappellent à qui les contemple que rien n'est exempt de l'usure, du décatissement et de la destruction. Seul Dieu sauve. Son nom seul est gloire et lumière. Sa grâce seule extirpe l'homme du mal qu'il sécrète.
Les amoncellement de pierres, les bases de colonnes, les arches démembrées, étaient envahis de végétation. Vraiment, Tortuga avait-elle besoin d'une pareille manifestation de sa dépravation ?

Pour sortir de ses mornes considérations, Malpertuis revint à Tartuffe :

- Comment cela fait-il déjà ?... Ah oui ! « Couvrez ce sein que je ne saurais voir./Par de pareils objets les âmes sont blessées,/Et cela fait venir de coupables pensées.  » Ce drôle n'a pas fini de me faire rire ! Mais je ne connais pas aussi bien cette pièce que nos Précieuses d'hier...


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Léandre Bernique

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MessageSujet: Re: Heliopolis in hominum terras [Flashback]   Lun 4 Avr - 14:30

Roulant des yeux avec une exaspération comique, Léandre supporta le rire et l'exubérance lyrique de son interlocuteur avec la patience incompréhensible des passionnés qui se livrent à leurs travaux de précision. Horloger des relations humaines, le plaisir modeste d'une relation dont les rouages tournent bien et ne grincent ni ne se dérèglent, le tic-tac régulier et rassurant d'une amitié construite avec un soin infini, meublaient son quotidien plus agréablement que les brusques élans de passion admirative que préfèrent certains, élevés dans l'optique d'une vie courte, et qui l'espèrent intense. Etant jeune, il avait eu toutes les raisons d'envisager une longue existence calme et équilibrée. Point de longues errances à l'horizon pour lui, de changements brusques en trajectoire, en ambitions et en entourage, de séductions brusques et flamboyantes qui s'achèveraient en nomadiques séparations et, le destin aidant, retrouvailles. Jusque dans sa manière de concevoir les autres, il n'avait rien d'un pirate.

Cette conformation l'avait fait conciliant, toujours bien disposé, d'autant plus en ce jour qu'il lui semblait être l'un de ces naufragés dont s'émerveillent les gazettes, longtemps perdus en mer ou sur des terres sauvages, et retrouvant soudain la compagnie humaine, il y accordait son réel prix, libre du dédain que l'on voue aux choses qui nous sont gratuitement et continuellement accessibles. Il s'amusait du Tartuffe mais ressentait l'amertume, ou parfois l'acidité, de certains passages choisis ; il avait tremblé devant certaines scènes plus sordides que les autres. Si l'on revenait aux Précieuses, cela lui convenait parfaitement ; c'était toujours du Molière, c'était toujours donner la réplique à son ami et s'amuser de ses traits. Et puis, la diabolisation du faux dévot en réalité dévoré de tentations lui était insidieusement pénible, car elle frappait droit en un point déjà douloureux de sa conscience.

''-Ne m'en parlez point : c'est un admirable lieu que Paris; il s'y passe cent choses tous les jours qu'on ignore dans les provinces, quelque spirituelle qu'on puisse être.''
Détachant soigneusement les syllabes, Léandre avait marqué le féminin du dernier qualificatif, mais avait parlé sur le même ton que d'ordinaire, et se contenta de décocher un coup d'oeil à Malpertuis pour voir s'il reprendrait la balle au bond. Lui qui aimait tant à louer la capitale des Lumières, c'était une pierre dans son jardin ; Léandre ne voulant le laisser dans l'étonnement reprit tout aussi naturellement, mais cette fois en variant les voix,avec une aisance qui aurait fait de lui un très acceptable marionnettiste : ''-Nous avons été jusqu'ici dans un jeûne effroyable de divertissements.
-Je m'offre à vous mener l'un de ces jours à la comédie, si vous voulez ; aussi bien on en doit jouer une nouvelle que je serai bien aise que nous voyions ensemble.''


Sur quoi il s'interrompit cette fois, le regard ostensiblement fixé sur un restant d'ex-voto traversé d'une lézarde, qui occupait autrefois une muraille, et se dressait désormais au milieu de rien, pris qu'il était dans les extravagances de la végétation. Il eût été presque gênant de faire cette invitation, connotée d'une telle référence, à son ami, toute manoeuvre de séduction ayant été d'un commun accord prohibée ad vitam, mais... Dommage qu'ils ne soient pas à Hispaniola. Mieux, bien sûr, à Paris. Partout sauf en cette ville sans culture, mélange de bagne aux créneaux abattus et de cour des miracles à ciel ouvert. La seule comédie en ces lieux était celle qu'ils se jouaient l'un à l'autre, et jouaient à la face du monde, que le monde soit disposé ou non à les en applaudir.

Arrivé en une place dépourvue de blocs abattus, il déposa précautionneusement ses livres à l'écart, et inspecta d'un regard vif les environs afin de s'assurer qu'il ne s'y cachait pas quelque bris de verre ou de tessons, quelque pointe rouillée sortant du sol comme un bien vilain légume, où ils se recevraient mal en cas de chute inopinée. Puis il tira sa lame et la détailla d'un regard perplexe, avant de la faire siffler une fois dans l'air. Il ne s'en était plus servi depuis la fin de ses leçons en salle.
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MessageSujet: Re: Heliopolis in hominum terras [Flashback]   Lun 4 Avr - 19:30

Malpertuis s'était débarrassé de ce qui pouvait gêner ses mouvements. Il aimait à se mouvoir le plus librement possible. La petite récitation de Léandre lui était allée droit au coeur, mais comme il songeait déjà à la leçon qu'il s'apprêtait à donner, il ne releva pas.
Etrangement, notre Français sentait poindre la crainte de ne pas être à la hauteur de la besogne pour laquelle il s'était proposé si vivement.

Léandre tira sa lame.

- Venez par ici, bel oiseau. Dit Malpertuis alors que, paradoxalement, c'était lui qui s'approchait.

Il examina l'arme de son élève, la jugea bonne, fit quelques pas pour examiner cette fois l'élève, puis reprit :

- Cela ne vous ferez pas de mal de vous étoffer un peu, sans vouloir vous vexer... Disant cela, il n'avait que trop conscience des difficiles conditions d'existence que devaient être celles de son jeune ami. Son propre humour lui fit mal. Après la leçon, je vous invite dans une auberge de Tortuga où j'ai mes entrées. Ce n'est pas négociable.

Afin de ne pas céder au trouble que sa générosité imprimait dans son âme de pirate qu'il voulait intransigeant – et qu'il ne savait pas être, pauvre Parisien, malheureux tendre qui ne ferait pas long feu, dans ce monde où l'on découvre ses dents pour mordre et non pour rire ! – il clama :

- En garde !

Alors qu'il tirait son propre sabre et qu'il avançait sa jambe pour se mettre en position, un petit cri s'éleva du sol. Aussitôt, Malpertuis se figea, le pied à quelques centimètres du sol. Sans doute eût-il su conserver son équilibre dans cette étrange position, si un brusque petit bond n'était venu s'ajouter à la plainte. Saisi, le Français oscilla quelques secondes et tomba lourdement sur le sol.
Il se redressa vivement, secoua la tête pour reprendre ses esprits, complètement abasourdi qu'il était par ce qui venait improbablement de lui arriver, et vit, près de sa botte...

- Un crapaud !

Et, presque bonhomme, un petit batracien s'agitait effectivement près de lui. Encore un bond, et le minuscule ennemi – qui ne semblait pas bien agressif – se percha sur la jambe du Parisien qu'il avait fait choir.

- Alors ça... alors ça... Répétait Malpertuis, incapable à l'évidence de bouger ou parler davantage.
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MessageSujet: Re: Heliopolis in hominum terras [Flashback]   Lun 4 Avr - 20:03

Une nervosité mi-plaisante, mi-agaçante, naissait à fleur de peau de Léandre à chaque instant qui le rapprochait de sa leçon. Il en appréciait chaque détail à sa rare et, partant, précieuse valeur, mais à l'instant d'entamer les choses sérieuses il ne pouvait se défendre d'une peur de décevoir qui le prenait au ventre. Aux propositions de son professeur, il ne put qu'acquiescer, muet de concentration. C'est seulement ensuite qu'il mesura la portée terrible de ce qu'il venait d'accepter. Un présent auquel il ne pourrait riposter d'une semblable dévotion, car il n'en aurait tout simplement pas les moyens de sitôt... Au retour du pirate, peut-être. S'il revenait. S'il se souvenait de lui.

Un petit diable sur l'épaule de Léandre profita de cette seconde de trouble pour souffler : ''Bien, s'il ne faut que cela pour vous plaire tout à fait, on le remplumera, votre ange, messire...'' Par chance, il n'avait pas voix au chapitre. Et puis c'est qu'il n'était plus temps ! Le jeune commis tomba en garde, grave comme un Pape, le sourcil froncé. Il s'attendait à un choc, mais celui-ci fut inattendu : le choc de la surprise. Alors qu'il s'approchait en toute hâte, son arme jetée à terre sans le moindre égard pour sa meurtrière noblesse, et allait s'inquiéter d'une quelconque blessure en s'excusant de n'avoir pas mieux su choisir le terrain, à son tour la cause de la chute lui apparut - à demi seulement.

Les yeux fixes de Malpertuis et son incapacité à formuler ce qui posait problème étaient l'indice d'une cause au bout de ce regard ; en revanche, lorsque Léandre essayait de le suivre, il ne rencontrait qu'un vulgaire crapaud. Ce dernier devait nicher sous ces roches, comme ses congénères en ont l'habitude, et s'étonner du grand vacarme de voix et de pas résonnant soudain au plafond de sa demeure. Attendri par ce petit être aux allures de poussah et aux couleurs de gemme, aussitôt le jeune homme le recueillit dans le creux de ses mains et l'amena près de son visage pour l'observer, curieux comme s'il n'en avait jamais vu.

''C'est l'âme de Lucilio Vanini venue assister à notre bataille, Dieu me damne ! Il est tout à votre honneur d'avoir évité si prestement de le piétiner. Vous ne vous êtes pas fait mal ?'' demanda-t-il tout de même, mais presque distraitement, sans quitter des yeux l'animal qui commençait, semble-t-il, à trouver inconfortable son perchoir de conte de fée. ''Regardez-moi ces jolis yeux. On n'en peint pas de plus brillants.''

Fatigué de ces compliments, dont, à n'en pas douter, il recevait des boisseaux à peine mettait-il le nez dehors, le crapaud s'enfuit d'un nouveau bond icarien. Plus jeune, Léandre l'aurait repris et, par jeu, admonesté de ses vilaines manières. Il avait gagné une petite once de sérieux depuis, et se contenta de le suivre des yeux avec sur son visage une petite moue déçue. Puis il contempla ses mains, grimaça, les essuya vivement sur les pans de sa pauvre chemise, et revint auprès de Malpertuis, embarrassé de l'avoir abandonné pour une petite créature si ingrate et si verte.

''Je serai meilleur élève dorénavant, je vous le promets. Mon caractère est enclin à la distraction lorsque je ne suis pas abruti à la tâche. Que vous est-il arrivé, dites-moi ? Vous avez tristement pâli.''
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MessageSujet: Re: Heliopolis in hominum terras [Flashback]   Lun 4 Avr - 20:22

Malpertuis eut un regard d'absolue incompréhension, puis, brusquement, comme dans un sursaut, éclata de rire.

- Diable, Léandre ! Peinait-il à articuler.

Il riait tellement qu'il dut s'interrompre. Finalement, il parvint à dire :

- J'ai tristement pâli, dites-vous ? Mais rappellez-vous que je viens d'être mis au tapis par un crapaud !

Enoncer l'aventure eut pour effet de replonger le malheureux Parisien dans son fou-rire... Il en sortit à grand' peine.
Finalement, après avoir rassuré le jeune homme de ce qu'il ne s'était fait aucun mal – si ce n'est dans sa fierté de Français – Malpertuis se remit debout.

- Et maintenant, dites, quelle dignité, quelle autorité conservé-je, hum ?

Mais c'était encore le rire et la gaieté qui coloraient le visage de Malpertuis. Il reprit son souffle, ramassa les deux lames et rendit la sienne à Léandre.

- Avant... l'incident (Il retint un rire) ... j'ai pu remarquer que vous aviez de solides bases, jeune bretteur ! Vous avez eu un bon maître. On sent bien que vous n'avez jamais quitté les salles d'escrime, mais tout de même... J'aurai moins de travail que vous ne le disiez. Il redevint sérieux comme par enchantement. Vous êtes mince et léger. Mal utilisée, votre corpulence vous sera forcément néfaste. Mais elle peut être un vrai atout, si vous vous en servez. A en juger par la marche que nous venons de faire, vous êtes endurant. Si vous êtes confronté un jour à quelqu'un de bien plus fort et bien plus lourd que vous, votre salut sera dans votre agilité. Vous l'épuiserez et l'aurez par la vitesse, vous comprenez ? Voyons maintenant comment vous portez un coup, que je juge de la force de cette poigne.

Et, se mettant en garde, Malpertuis s'apprêta à ordonner à son élève de frapper. Il s'arrêta pourtant, vérifia qu'il n'y avait pas de crapaud dans les environs, puis lança à Léandre :

- Attaquez, ne retenez pas votre coup, je pare parfaitement.
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MessageSujet: Re: Heliopolis in hominum terras [Flashback]   Lun 4 Avr - 21:05

Les quelques inquiétudes que l'élève improvisé pouvait encore avoir fondirent comme neige au soleil face à l'hilarité de son professeur. Plus le temps passait d'ailleurs, et plus la luminosité, la chaleur, les brûlures quelquefois, que lui occasionnait la présence de Malpertuis à ses côtés, venaient faire écho à une mystique inhérente à l'être humain, à sa tendance monothéiste, et ce à travers toutes grandes civilisations : de l'Egypte à Rome en passant par la Grèce et les temples hébraïques, et même dit-on en terre de Cipango, sans parler des Indiens de l'Amérique, le Soleil était objet d'une dévotion primordiale, celle que l'on voue à ce qui nous fait vivre. L'énergie, les forces vitales, les nouvelles qui explosent, les passions qui consument. Une inscription dans l'avenir, car les beaux jours sont ceux dont on attend le retour, inlassablement. C'était religieusement qu'il écoutait ses mots, en gravait les idées maîtresses dans le méandre qui lui servait d'âme, et se préparait à appliquer ses consignes.

Tant qu'il s'agissait de recevoir l'attaque, bien entendu. Mais à présent il s'agissait de la porter. Léandre se campa solidement sur son pied porteur, mobilisa avec soin toute la combativité qu'il pouvait tirer de ce corps traité par son mode de vie, depuis un an, avec tant de désinvolture... et se risqua à porter un coup de pointe, qui visait légèrement à côté de la tête de son ami. Il était raide, figé, aucune conviction n'animait son regard, et porter un coup qui ait une chance d'aboutir lui aurait paru insensé. Il venait après tout de voir Malpertuis à terre, même si tout s'était bien terminé ; il n'avait aucune envie d'éprouver ce choc une fois encore.

C'était ce qu'il se répétait : il n'était pas dangereux, il ne valait rien au combat, ce n'était pas sa place. Et la voix au fond de sa tête d'enchaîner, comme un démon tonnant des profondeurs d'un puits : indigne de porter l'épée, qui ne sait se défendre mérite les coups reçus, sur cette Terre Dieu a mis deux sortes d'hommes : les vainqueurs et les autres... Et une voix d'enfant, celle de Léandre jadis, pleurait dans un recoin plus sombre encore. Je n'échoue pas parce que je suis mauvais, ne soyez pas déçu... j'échoue parce que je n'essaie pas, je n'aime pas cela, n'est-ce pas moins grave à vos yeux ?

''Pardon. Je vais recommencer.''

Second essai, plus assuré que le premier, plus crispé encore cependant, car la lame se rapprochait de sa cible. Léandre se maudissait, il arrivait à peine à surmonter un instinct qui lui ordonnait de jeter son arme. Ses yeux s'ancrèrent à ceux de son adversaire, sans ciller, sa mâchoire se durcit imperceptiblement : il fallait qu'il parvienne à le considérer ainsi, comme un adversaire, le temps de lancer le geste, de montrer réellement ce dont il était capable. Et ce n'était pas rendre justice à cette lame qui lui faisait face, que de la ménager à ce point, comme un acteur n'oserait mimer une gifle sur la personne d'une fragile petite comédienne.

Pour le coup c'est Léandre qui avait repris sa sérieuse pâleur de la veille. Il se convainquit que lorsque son attaque, pour affirmée qu'elle soit, aurait été parée, tout rentrerait dans l'ordre. On lui sourirait, on le conseillerait, il n'y aurait ni conséquences pénibles, ni blessures, ni rien de déstabilisant. Pour la troisième fois, il lança son estoc contre la silhouette indéracinable, semblait-il, du pirate - mais le petit crapaud un peu plus tôt avait prouvé scientifiquement, par l'empirisme, qu'il n'en était rien.
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MessageSujet: Re: Heliopolis in hominum terras [Flashback]   Lun 4 Avr - 21:26

Trois essais. L'élève n'était pas mauvais, mais pourtant, aucun des trois coups n'eût su être une menace. Après la troisième attaque, Malpertuis leva la main pour indiquer que l'exercice prenait fin. Il baissa la tête, soupira, chercha ses mots. Finalement, il commença, et pour dure que lui fut sa propre dureté, il alla jusqu'au bout :

- Vous avez moyen d'être meilleur que cela. Vous n'y croyez pas une seconde. Pas un instant, dans votre esprit, vous n'avez cru pouvoir m'atteindre... De fait, vous ne m'atteindrez jamais. Vous n'êtes pas capable de ce coup non pas parce que vous êtes faible, mais parce que vous niez d'être fort.

Malpertuis laissa un bref silence ponctuer sa remarque, puis reprit avec plus de gravité :

- Vous avez des épaules, chargez-les d'autre chose que vos peines. Vous avez des bras, servez-vous-en comme un homme doit s'en servir. Si je le pouvais, Léandre, je demeurerais auprès de vous pour vous épargner cela, mais je ne le peux pas, et d'ailleurs ne le veux pas : vous devez devenir l'homme que vous promettez d'être. J'accepte de vous y aider, mais c'est à vous que revient la plus grande part de l'ouvrage.
Il y a de la lâcheté à rester petit quand on peut être grand. Devenez mieux que vous n'êtes, mieux que je ne suis. Votre victoire vaudra pour nous deux si je vous pousse suffisamment pour que vous vous accomplissiez.


En croisant le regard de Léandre, Malpertuis faillit baisser son arme et aller entourer le malheureux moineau de ses bras et de ses excuses. Vraiment, face aux adolescents il était incapable de se justifier à lui-même son autorité. Comment expliquer que cet homme-là pouvait mener quarante hommes, les faire fouetter si besoin était, organiser tranquillement leur mort (ce que sont les abordages par exemple), et, devant Le Corbeau ou ce jeune-là, ne pouvait élever la voix sans aussitôt en ressentir une intense culpabilité ?

- Attaquez, pour l'amour du ciel !
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MessageSujet: Re: Heliopolis in hominum terras [Flashback]   Lun 4 Avr - 21:54

''Mais...''

Une faible défense s'étrangla dans la gorge de Léandre, qui cette fois ne pouvait interrompre son maître parce que ce dernier parlait trop, mais parce que lui-même restait incapable de formuler sa pensée. Il y avait une sourde indignation dans ce qu'il ressentait clairement, mais ces eaux-là étaient faites pour rester prisonnières des profondeurs, sous peine de provoquer un cataclysme, une tornade plus destructrice que celles qui venaient parfois tourmenter la surface. Les mots, cependant, plongeaient comme des fils à pêche bien au-delà des eaux claires, et venaient agacer les grands monstres mystérieux qui se tapissent à l'abri des eaux noires. Lâcheté. Léandre tremblait presque, il faut dire qu'il n'avait pas desserré les dents. Mieux que je ne suis... Victoire... Que vous vous accomplissiez. Ceux-là sonnaient à ses oreilles comme d'étourdissantes, de folles envolées musicales. Au désespoir de ne savoir se révolter, et sans parvenir à déterminer si ç'aurait été contre le reproche ou contre l'encouragement, il ne put qu'obéir. Le pirate était en cet instant véritablement son maître, et quelle que soit la mauvaise grâce, pour suivre ses directives Léandre aurait tout accompli.

''Vous ne comprenez pas. Je ne suis pas...'' Comment prononcer ces mots à voix haute, alors qu'il avait envie de hurler l'inverse ? La rage de l'injustice, qu'il éprouvait ordinairement au nom d'autrui, lui était pour cette fois sensible en son nom propre. Mais c'étaient les mots qu'il avait appris, ceux qui, paradoxalement, l'avaient gardé en vie et sain d'esprit. Il ne pouvait les dénier maintenant. ''Je ne suis pas capable d'être grand, comme vous le dites si bien. Je suis un être méprisable, que seul l'amour du Seigneur peut tirer de sa condition. Rien ne m'est dû. Tout revient à Dieu.'' Quelques pas de fauve en cage, le temps de prononcer ces mots en prenant son souffle, et il tentait de nouveau ce laborieux exercice qui exigeait, avant qu'il songe seulement à traverser les défenses adverses, l'évasion de ses défenses, lesquelles bloquaient toute tentative d'assaut, préférant de toute évidence soutenir le siège.

Son regard s'était voilé, et il songeait à mille choses hors de cet espace et ce temps qui les réunissaient. Il manqua de nouveau, reprit sa position sans attendre qu'on lui en intime l'ordre, visa un point différent. ''Si j'étais tel que vous le dites, comment justifieriez-vous que ma famille m'ait chassé ? Quel sens auraient leurs paroles ? Et... quelle abjecte créature ma résignation et ma patience feraient-elles de moi ? Si j'étais capable du meilleur, ne serais-je pas un idiot d'avoir librement choisi d'endurer le pire, de revêtir cette peau de loup et d'aller me soumettre au bâton ?'' Le rythme de ses paroles en donnait un à ses gestes, qui s'ordonnaient selon un schéma à lui connu, à défaut d'être parfaitement réglés au point de vue de l'escrime. Il retrouvait des enchaînements, des automatismes, des fioritures également - car certaines figures ne servaient qu'au prestige de les avoir apprises - remontant à son dernier professeur, il y avait de cela quelques années, lesquelles avaient passé comme autant de vies différentes.
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MessageSujet: Re: Heliopolis in hominum terras [Flashback]   Lun 4 Avr - 22:36

HRP :
Spoiler:
 

Malpertuis para le premier coup comme les autres : sans difficulté aucune. Mais au fur et à mesure que Léandre parlait, qu'il révélait ce dont le Parisien s'était douté, à savoir qu'il avait une bien misérable image de lui-même, la cadence changea. Au mot « bâton », Malpertuis para, mais très différemment de tout ce qu'il avait fait auparavant : pour sauver sa vie.

- Bien ! Cria-t-il, nettement.

Léandre parut lui-même surpris. Le Parisien eut une mine satisfaite.

- Voyez ce que peut la conviction.

Il s'apprêtait à commander qu'on se remît en position, mais les paroles de Léandre arrivaient seulement à son entendement. Dans l'action, il les avait entendues sans vraiment les écouter. Elles le révoltèrent. Et comme il n'était pas d'un tempérament qui admettait la réserve, il le signifia bruyamment :

- Monsieur, vous êtes un idiot. Un bel idiot, mais un idiot quand même.

Son ton était absolument calme ; il ne riait pas.

- Tout revient à Dieu, puisque tout procède de Dieu. Il en va ainsi de vous, de moi, et de toute créature sur cette terre. Il en va ainsi des ignobles et des gens de bien. Sur ce chapitre, nous sommes tous logés à la même enseigne...
Je veux vous croire capable du meilleur, tant pis si vous m'apportez la preuve du contraire. Croire est une chose que je fais très bien, même contre l'évidence, même contre le bon sens. Je suis fidèle à la mémoire d'une morte qui ne m'a laissé, en partant de ce monde, que mon chagrin et une religion qui a fini de m'arracher à ce qui comptait à mes yeux. Je ne suis pas homme à reculer devant l'épreuve. Jusqu'à ce que j'aie votre âge, Léandre, j'étais catholique. Ma famille, mes parents, mes amis le furent tous. Je me fis protestant en me mariant, j'eusse pu me dédire en étant veuf. Mais j'aime croire quand les autres haussent les épaules. Je crois que vous valez suffisamment pour que je vienne ici avec vous, vous apprendre ce que je sais.
Quant à votre famille... je ne suis pas sûr de tout comprendre, mais ce que je sais, c'est que si j'avais eu la chance de vous avoir pour frère, fils ou compagnon, je vous eusse gardé auprès de moi. Ceux qui vous chassèrent perdirent du même coup ce qui faisait le prix de leur vie, et sans doute endurent-ils aujourd'hui ce que j'ai enduré en mon temps. Au vrai je les plains, car ma Laure m'a été reprise de force, jamais je n'ai ne serait-ce que souhaité qu'elle partît. Le véritable misérable est celui qui tranche volontairement les liens de ceux qui s'aiment, Monsieur.


La voix de Malpertuis faillit bien se briser, mais il mena sa phrase jusqu'au bout et, quand il se tut, en son coeur, l'envie de croiser le fer s'était évanouie. Quoiqu'aucune larme ne coulât, il pleurait.
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MessageSujet: Re: Heliopolis in hominum terras [Flashback]   Lun 4 Avr - 23:06

Bras croisés pour l'écouter parler, profitant intérieurement de ces retrouvailles après un bref instant où il l'avait proprement perdu de vue, obnubilé qu'il était par ses propres démons, Léandre finit par déposer son sabre. Il avait assez d'exercice pour cette minute à venir, et d'un geste dépourvu d'hésitation il s'avança pour désarmer de même son ami, sans trop savoir que lui répondre. Il n'aurait pas imaginé que la perte évoquée déjà, à demi-mots, la nuit passée, fût encore si vive à sa mémoire, malgré le temps et les mers traversés. Cela dit, en faisant appel à sa propre expérience, pour assourdie qu'elle fût par les négations sans nombre qui pesaient à son encontre, il ne pouvait que reconnaître la possibilité d'un deuil infini, lorsque l'amour avait été de même.

Les paroles de Malpertuis s'appliquaient-elles réellement à ce que Léandre avait vécu ? Ce qui est inspiré par le diable peut-il être qualifié d'amour ? C'était une autre question, qu'en cet instant le jeune homme ne se posait pas. Il ne pouvait s'interroger sur lui-même quand devant ses yeux, un autre, qui plus est, objet de son attachement, semblait sous le coup d'un si mordant souvenir.

''Je regrette de vous avoir frappé si hardiment, mon coeur n'était pas dans ce geste,'' aventura-t-il d'un ton légèrement emprunté, en une tentative pour changer de sujet. ''D'ailleurs, ce n'était pas vous que je frappais, qui m'êtes si bienveillant, que je ne regrette plus de n'avoir pas eu de frère, puisque je vous connais ; ce n'étaient pas même ceux qui m'ont tenu les discours que je vous rapporte, à quoi me servirait de les frapper ? je leur pardonne volontiers la peine qu'ils m'ont faite. C'était moi que je frappais. Je n'osais me mettre en colère, car il est interdit d'être en colère contre son père et... en réalité je ne suis en colère que contre moi. Au fond, je sais très bien que je suis un idiot.'' Il tenta un sourire, et ramena à ses lèvres la main qu'il tenait, comme il l'avait déjà fait une fois, au grand dépit de celui qui était alors un presque inconnu. Mais il n'aurait su mettre tout ce qu'il ressentait dans un discours construit, aussi recourait-il à un prudent baiser, priant à nouveau, avec toute la ferveur de son âme qui n'avait guère à perdre, pour que les maux immérités de ceux qu'il aimait se détournent d'eux et les délivrent, pour retomber sur lui si cela était nécessaire à l'équilibre du monde.

''Mon ami, j'ai quelque chose pour vous.''

Comme s'il était le plus embarrassé par ce bref et silencieux contact qu'il avait pourtant initié, il s'enfuit aussi vite qu'il avait approché, retrouva rapidement le livre et le cahier qu'il avait apportés si discrètement plus tôt, et les apporta en rougissant comme s'il venait d'achever une bouteille de vieux rhum. Sans un mot, il tendit le roman, prêt à laisser à son ami ce temps d'apprivoisement qu'il convient parfois d'observer avec les documents écrits, le temps de tisser cette relation personnelle de coeur à livre que bouleversent parfois les conseils de lecture trop assidûs, les résumés trop précis. La dernière page ne comportait qu'une phrase, suivie d'une note d'édition.

Citation :
Je cheminais toujours sans autre dessein que de le suivre, mais tellement ravi d'avoir trouvé un homme, que je n'osais détourner les yeux de dessus lui, tant j'avais peur de le perdre.

Ici s'achève l'HISTOIRE COMIQUE DES ETATS ET EMPIRES DU SOLEIL, avec la mort de l'auteur, le 28 juillet 1655. On n'a retrouvé aucun manuscrit laissant augurer des suites possibles de ce récit. A l'imagination du Lecteur de poursuivre le Voyage.

La couverture, elle, présentait ce titre agrémenté d'une gravure cocasse : Voyage dans la Lune ~ Savinien Cyrano de Bergerac. Léandre finit par déclarer, concevant sans peine que l'objet pouvait paraître insolite, même pour qui a déjà tenu entre ses mains nombre d'ouvrages littéraires en tous genres : ''C'est un petit roman philosophique, deux romans, à vrai dire. Je m'en défaisais pour me nourrir, ce qui m'inspirait un immense regret ; si c'est pour vous faire penser à moi durant votre temps en mer, j'en suis au contraire bien heureux.''
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MessageSujet: Re: Heliopolis in hominum terras [Flashback]   Mar 5 Avr - 17:59

- Monsieur je ne puis accepter !

Ce fut un cri, venu du fond du Parisien.
Malpertuis tenait le cadeau de Léandre comme s'il se fût agi d'une relique en sa châsse carapaçonnée d'or et de gemmes. Il eut une pensée pour cette chère Geneviève, patronne de Paris et de Paris si aimée. Vraiment le livre semblait lui être divin. Il semblait émerveillé par sa valeur et effrayé à l'idée que la foudre pourrait s'abattre sur lui pour l'impertinence qui était la sienne d'apposer son terreste contact à ce saint objet.

- Non pas que je veuille vous peiner, mais c'est bien trop précieux. Je refuse que vous vous dépossédiez.

Il savait trop bien que Léandre n'était pas homme à reprendre un cadeau, il se doutait de la fête qu'il se faisait de voir le Parisien décontenancé et reconnaissant... Pourtant, Malpertuis était sincère. Confondu par cette attention, qui était sans doute la première qu'on avait vraiment pour lui depuis des années, il passa sa main sur la tête de Léandre et ébouriffa ses cheveux.

- Vous êtes vraiment une bonne personne, Léandre. Et vous voudriez que je vous crusse incapable du meilleur ? Dites, combien de personne sur cette terre se privent pour faire un cadeau à un pirate – d'une confession coupable qui plus est ?...

Malpertuis regarda les ruines autour de lui, se souvint de Tortuga, revit l'Indigoterie... Soudain pressé, presque rageur, il s'exclama :

- Cela ne se peut ! Vous ne pouvez pas demeurer ici ! Il faut partir d'ici ! Quel âge avez-vous ? Dix-neuf, vingt ans ? Vous vous gâchez ! Partez d'ici, allez à Paris ! Vous méritez bien mieux que ce repaire de soudards et de meurtriers !

Le pirate eut un geste d'impuissance – s'il avait pu, il eût proposé immédiatement à Léandre de le mener en France. Mais il était attaché à L'Amphitrite, au capitaine, à ses gars et au Corbeau. Quoique cette idée lui brisât le coeur, Malpertuis savait bien, au fond de lui, que jamais plus il ne reverrait Paris. Une voix en lui songeait à emmener Léandre, à le faire engager et ainsi à n'avoir pas à affronter l'inévitable séparation qui aurait lieu dans les jours à venir. Mais la Raison trouvait cruel de pousser qui avait su y échapper sur la voie de perdition où il se trouvait lui-même.
Le Français baissa les yeux vers le livre. L'envie de s'y plonger le tenailler comme l'eût fait la faim. Vraiment, Léandre Bernique... quel gâchis !
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MessageSujet: Re: Heliopolis in hominum terras [Flashback]   Mer 6 Avr - 13:58

Le brusque accès de ressentiment manifesté tout à trac par Malpertuis avait de quoi surprendre, quand on l'avait vu peu auparavant abattu et le regard cloué à la terre. Mais Léandre commençait à se faire à ses sautes d'humeur et ne sursauta presque pas. Il n'était évidemment pas la cible de cette colère soudaine et ne songea qu'à l'apaiser, en démontrant la logique de ce qui, aux yeux de son interlocuteur, semblait si injuste. Car logique il y avait, du moins dans sa conception des choses. Il avait même le sourire aux lèvres à constater la rapidité avec laquelle son ami reprenait, comme on dit vulgairement, du poil de la bête.

''A Paris. Qu'ai-je à faire là-bas ? Vous ne pouvez plus y vivre, sans quoi vous ne seriez pas ici à deviser avec moi, n'est-ce pas ? J'ai déjà peu de chances de vous croiser en ces lieux de débauche, permettez-moi de ne pas amenuiser ces chances outre mesure. Puis une certaine personne se trouve en la ville que vous dites, et j'ai fait le serment de ne plus mettre en danger le salut de son âme.''

En certaines circonstances, il fallait se montrer ferme voire autoritaire au besoin. Léandre savait s'y résoudre lorsque le jeu en valait manifestement la chandelle ; il plaça l'objet dans la main du réticent pirate d'un geste qui n'admettait pas de réplique, et planta son regard dans le sien. D'ailleurs, il s'était attendu à une forme de lutte de courtoisie, et avait préparé sa parade. Il pouvait se montrer plus opiniâtre adversaire qu'on ne s'y attendrait à première vue.

''D'ailleurs, vous me rendrez service en acceptant. Cette bonne personne que vous voyez est plus intéressée qu'il n'y paraît. Vous êtes féru d'invention verbale, expert ès voyages extraordinaires, et parlez le français de Paris. Je gage que vous sauriez...''

Le cahier vint rejoindre le livre.

''J'ai toujours rêvé de connaître la fin de cette histoire. Si vous m'en rapportez seulement trois feuillets, certes, je resterai sur ma faim, mais je saurai qu'au moins en trois occasions vous avez pensé à votre ami resté à terre.''

A présent, du moins était-ce l'espoir de ce jeune sournois, Malpertuis ne pouvait plus refuser cet étrange et contraignant cadeau. Si, bien sûr, il le pouvait, mais avait trop bon coeur sans doute pour véhiculer un tel message. Il croyait Léandre beaucoup plus jeune qu'il ne l'était, et ce dernier se garda pour le moment de le détromper, quoique sa fierté en eût été piquée sur l'instant ; il était sans doute plus aisé dans ces conditions d'apitoyer quelqu'un, et il serait toujours temps de rétablir les faits plus tard.
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MessageSujet: Re: Heliopolis in hominum terras [Flashback]   Dim 10 Avr - 16:12

Au départ un peu saisi, le Parisien considéra les deux objets silencieusement. Hormis dans la cabine de Nogaret, où il était admis à l'occasion, il n'avait plus guère vu de livres ni de cahiers depuis longtemps. Un fois, dans la malle d'un abbé qui, quelques mois auparavant, s'était répandue sur la place d'un village que l'équipage de L'Amphitrite avait pillé... Malpertuis avait dérobé une des grandes plumes d'oie, qu'il avait rangée soigneusement parmi ses effets. Les mites avaient fini par faire leur office, et il n'était plus resté grand' chose de la plume. Il avait fallu abandonner ce qui restait d'elle à la mer. Il en avait été un peu mélancolique, comme si cette plume incarnait à elle seule toutes ses années dans les collèges jésuites du haut de la rue Saint-Jacques...

Considérant Léandre, qui déployait tout son talent à faire passer son cadeau et son sacrifice pour un service – danger de la politesse que l'effort du débiteur pour désengager l'obligé – , Malpertuis eut un large sourire. Voulant éviter d'embarrasser le jeune homme, et espérant à la prochaine escale pouvoir lui rendre la pareille, il saisit d'un air décidé le livre et le cahier.

- N'en dites pas plus, jeune oiseau ! Nous passons du présent à la mission, ce qui sied mieux au pirate censément impitoyable que je suis. Comptez sur votre Parisien bavard – et prolifique. J'avais une écriture plutôt élégante autrefois... quoique cela fasse très longtemps qu'elle ne me serve plus à grand'chose. Pensez ! Au milieu des rats d'eau salée !

Malpertuis leva un sourcil, il se demanda combien de matelots savaient écrire, sur L'Amphitrite. Zirka, Tristan (même en latin !), d'Estange, Nogaret bien sûr, le Khazi... le jeune Maupin connaissait peut-être l'alphabet... Il ne saurait en jurer. Asturias sans doute, quoiqu'il n'en mettrait pas sa main au feu. Pour le reste, on ne leur demandait que de fournir un nom à crier sur le pont au milieu des ordres – fût-il faux.

- Je penserai souvent à vous, Léandre, je vous le promets. Dit encore Malpertuis en posant sa main sur l'épaule du jeune homme. Je prierai pour que Dieu vous prenne dans Sa main. Vous le méritez plus que tout autre. De votre côté, priez pour la longue vie de L'Amphitrite, c'est le nom du bateau sur lequel je sers – en ayant des nouvelles de lui, vous en aurez de moi. Evitez cependant de trop divulguer que vous connaissez le Maître d'équipage de L'Amphitrite ; mon capitaine a de nombreux ennemis.

D'un geste qui lui était naturel avec les mousses ou les gamins de Paris, il leva la main de l'épaule de Léandre pour la mettre au-dessus de sa tête. Une soudaine hésitation suspendit son geste, il se morigéna : pouvait-il se permettre cette familiarité avec ce garçon-là ? La main de Malpertuis resta en suspension quelques secondes, qui furent à son esprit une éternité de délibération. Finalement, décidé à laisser à Léandre une chance de se montrer digne de sa confiance, le pirate détendit son bras, et ses doigts ébouriffèrent la chevelure brune. Un sourire de franche affection accompagna ce geste, suivit de quelques mots :

- Tâchez de prendre soin de vous, pendant mon absence. Si je vous trouve mauvaise mine à mon retour, je vous assure d'avance de ma fureur.




Dernière édition par Malpertuis le Mar 12 Avr - 9:13, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Heliopolis in hominum terras [Flashback]   Dim 10 Avr - 17:14

Léandre leva les yeux avec surprise en constatant que la main du pirate s'était comme pétrifiée en cette posture ; était-ce l'apparition d'un nouveau batracien qui lui valait ce temps de latence inexplicable ? Finalement, tout sembla rentrer dans l'ordre, et il ne put s'empêcher de sourire au contact d'une main amie sur sa tête folle, amusé et un peu ému de ce geste protecteur. Contrairement à la veille, aux ombres du soir qui menaçaient d'un inclément jugement dernier, il était de si douce humeur à présent qu'il ne songeait pas même à ses habituels soucis. C'était par ailleurs sa tâche habituelle que d'aller au-devant de ses semblables, du moins en l'époque où il s'y sentait attitré ; trop fiers de leur état sans doute, ses parents et autres aînés ne le cajolaient guère, ce qui le réduisait à mendier avec un art non dépourvu de malice les moindres marques d'attention. Il n'en était que plus charmé de compter une connaissance qui n'y soit pas réticente. A vrai dire, à parler littérature, souvenirs, états d'âmes, et autres sujets parfaitement étrangers à l'Indigoterie, ou au châtiment de ses péchés en général... il avait regagné à grand-peine, comme on gravit une pente sablonneuse, quelque chose de l'esprit d'insouciance qu'il avait conservé si tard dans sa vie, puis perdu tout à coup. Un léger vernis d'ironie faisait d'ailleurs reluire ses phrases, bien que le respect et l'affection soient clairement visibles au-dessous.

''Je ne l'ai pas oublié, vous avez eu tantôt une remarque sur ma forme physique. J'ai ouï dire que la soldatesque se nourrissait de viandes et de vins pour endurer l'effort. Est-il bien chrétien de me recommander ce régime de mécréant ? D'autant que pour l'obtenir, il me faudrait voler.''

Il haussa les épaules avec la désinvolture de quelqu'un pour qui le péché ne représente plus exactement une écrasante épée de Damoclès oscillant au-dessus de son destin. Ses priorités avaient pris un tour moins gothique ; il dut réprimer une facétie, quelque peu licencieuse, que lui inspirait la possibilité d'une punition pour avoir désobéi aux ordres du Maître. Non que d'effrayantes perspectives ne s'ouvrîssent ça et là devant leurs pas ; après tout, lorsqu'un navire pirate prend le large, ce n'est pas pour un voyage de santé.

''C'est vous qui ferez attention. Pas de balafre, de jambe en moins ou d'oeil crevé, je compte sur vous. Certes, la dernière fois qu'un pauvre esclave armé d'un sabre a fait confiance à un pirate, c'était Spartacus et cela s'est mal terminé...''

Faussement suspicieux, Léandre cherchait une rime, une citation quelconque à placer au terme de sa petite démonstration,quand son estomac, d'un hurlement, lui coupa la parole. Au bord du rire, tant il était fier d'avoir réussi à faire adopter son cadeau, il fit mine de sursauter et de partir à la renverse mais se rétablit sur ses deux talons avec adresse, songeant qu'il aurait volontiers fait suivre cet ardu cours d'escrime d'un cours de danse, pour s'en remettre. Mais il était tout à fait exact que sa constitution ne lui aurait pas permis une exagération dans ces divertissantes folies. Un peu plus loin, derrière un mur à demi-effondré, une paire de bottes frappait ce qui restait de pavement ; il n'y prêta aucune attention.

''Mes efforts ne furent guère concluants, et je me montre un élève bien difficile, je le crains... Mais ils aimeraient être récompensés, à présent. Je ne mange jamais en ville, où comptiez-vous m'inviter ?''

Les pas qui approchaient s'interrompirent soudain. Alors que la proximité d'un être humain ne lui inspirait aucune crainte notable, ce silence brusque alerta Léandre. On l'avait espionné une fois dans son existence, et les conséquences avaient été dramatiques. Soit leur présence dérangeait une personne dont les activités plus ou moins licites n'admettaient pas de témoin ; soit c'étaient leurs activités qui se voyaient objet d'un intérêt étranger, et le simple fait de l'envisager lui glaça le sang. Mais ils allaient partir à présent, ils feraient la fête tous les deux, modestement, dans leur coin de table et de Paris réinventé, sans déranger personne. Tout irait bien. Un peu apaisé par ces considérations, Léandre se hâta de ramasser les armes qui dessinaient au sol un semblant de croix. Dans le même temps, il entendit le pas reprendre, droit dans leur direction. Alors qu'il relevait les yeux avec la vivacité d'une créature des bois, une silhouette franchit la frontière d'ombre qui la tenait auparavant captive. De longues jambes maigres, un sourire retroussé sur un croc de mauvais aloi, un regard fixé droit sur sa délicate personne, un attirail vestimentaire qui semblait ramassé aux quatre coins d'un champ de bataille, et la moustache hérissée d'un félin qui localise sa proie. Léandre connaissait ce très brun personnage pour l'avoir quelquefois croisé, et sa rencontre à Tortuga n'était pas une bien grande surprise ; les entreprises en mer qui font courir le risque de la corde avaient toute l'admiration de ce pendard. Son demi-frère, plus brun encore et mille fois mieux vêtu, Dieu merci, était de bien meilleure compagnie.

''Tenez, allez en avant, Malpertuis, je vous rejoins. Il semble que ce monsieur vienne pour me saluer,'' avança Léandre d'une voix peu assurée, sans quitter des yeux le nouveau venu qui s'était campé à quelques pas, bras croisés, appuyant son dos contre un pan de pierre. Visiblement, il avait tout le temps du monde.
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MessageSujet: Re: Heliopolis in hominum terras [Flashback]   Dim 10 Avr - 19:56

Voir son jeune compagnon si joyeux insinua dans l'esprit du Français l'idée ô combien orgueilleuse qu'il était peut-être d'une vertueuse influence sur cet esprit égaré. Il se félicita d'avoir achevé son geste. Il se félicita de l'avoir invité à se remplumer un peu, et se promit même de laisser à Léandre, avant de repartir en mer, quelques sous pour se nourrir correctement en dépit du sacrifice pécuniaire qu'avait dû représenter son cadeau.
L'orgueil, comme tous les autres péchés des hommes, est puni. Et celui-ci l'est peut-être plus durement que les autres, car il porte les mortels à se croire proche de la Hauteur et de l'Excellence célestes. Sans doute fut-ce la raison de la visite importune.

L'inconnu se rendit visible. Son aspect n'inspirait pas confiance, même à un chef parmi ceux en qui personne ne se confiait, même au Maître des sans foi ni loi. Léandre éprouvait une inquiétude qu'il cachait mal – s'il s'était jamais avéré que Léandre pût parfaitement dissimuler la moindre émotion.
Malpertuis ne bougea pas d'un demi pas.

- Allons, Léandre ! Dit-il à voix basse. Nous sommes venus là ensemble, nous en partirons ensemble. N'espérez pas qu'il en soit autrement.

Croire que Malpertuis pût abandonner ce jeune homme-là, qui était la personne qui ressemblait le plus à un ami depuis sept ans qu'il avait quitté sa ville, était très mal le connaître. Sans doute pour protéger ce garçon et ses récitations moliéresques, ce jeune catholique et ses joues rosissantes, il eût été capable de se battre contre le diable lui-même.

- Cherchez-vous quelque chose, Monsieur ? Cria le Parisien à l'adresse du nouveau venu, insolemment silencieux à quelques pas d'eux.

Insensiblement, le pirate laissait sa main s'égarer du côté de la garde de son sabre. On ne savait jamais...

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MessageSujet: Re: Heliopolis in hominum terras [Flashback]   Lun 11 Avr - 11:32

''Vraiment...''

Peine perdue. Il le savait en entamant sa réponse, qui s'éteignit aussi sûrement qu'une torche plongée dans une eau froide. Toute tentative eût été inutile. Léandre semblait toutefois éprouver quelque difficulté à se résigner. Quant à l'autre individu, son maintien décontracté quoiqu'impérieux ne se démentit pas à l'adresse qui lui était faite, et il se contenta d'un haussement d'épaule et d'un sourire acide, certain que ce brave petit Léandre allait arranger les choses au mieux pour que leur entretien ne soit troublé par aucune velléité d'intervention extérieure. Le dit Léandre s'était relevé et jugea bon de conserver son arme au poing, mais se plaça de fait entre les deux autres, comme pour briser le dangereux entrelac de leurs regards peu amènes.

''Je puis faire les présentations... Mais ceci passé, je vous assure que vous n'avez rien à vous dire,'' déclara-t-il avec la faible détermination que confèrent les mauvais pressentiments. ''Monsieur ici présent est marin,'' - le jeune homme se rappelait la recommandation de discrétion faite plus tôt - ''et voici Flavio Cherusci... négociant et associé de mon père, à l'époque.''

''T'as un père, toi ? Parce que mon associé n'a pas de fils,'' ricana le ténébreux personnage en s'avançant finalement à leur rencontre, sifflant avec une ironique admiration lorsque, par réflexe, et bien davantage visiblement par terreur que par colère, Léandre dirigea la pointe de sa lame vers son visage. Il se désintéressa d'ailleurs immédiatement de lui, et tourna une face plus méprisante que désinvolte vers Malpertuis auquel il jeta ces mots : ''Enchanté, ''marin''... Vous ne devriez pas traîner vos guêtres si avant dans les terres, on y rencontre de drôles de faunes. Que dirait votre mère si elle vous savait encombré d'un sodomite ?''

Etrangement, la chose inspira à Léandre une forme d'assurance jusqu'alors ignorée. Cet histrion cherchait à faire un mal dont il était dans ce cas précis impuissant ; il n'apprenait rien à Malpertuis, et de ce fait l'annonce, toute cataclysmique qu'elle se voulût, avait quelque chose de ridicule. Cependant le jeune homme préféra se montrer discret sur cette information, car Dieu sait quelles conséquences elle aurait quant à l'attitude déjà légèrement insultante du nouveau venu envers Malpertuis. Quitte à être pris dans une nasse, autant ne pas y entraîner ses amis... Redressant la tête sans un mot, il précisa son geste et arrêta le fâcheux sur sa trajectoire, l'étincelle au bout de sa lame dirigée sur l'oeil torve dont il le foudroyait, alors que ce dernier s'apprêtait à passer devant lui pour se porter face à la seule vraie menace digne de ce nom, à savoir le marin.

''Oh, inutile de chercher la mort, Léandre,'' siffla le nommé Flavio en opérant néanmoins un prudent pas de retraite. ''C'est elle qui te trouvera.''

Tout certain de son bon droit que fût à cet instant le commis de l'Indigoterie, il ne put se défendre d'un moment de pâleur. Se pouvait-il que sa petite personne ait assez d'intérêt pour que l'on fasse le trajet dans le seul but de lui faire un mauvais parti ? Il ne pouvait se le figurer, mais après tout, il avait affaire à quelqu'un qui ne pensait pas du tout à sa façon.
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MessageSujet: Re: Heliopolis in hominum terras [Flashback]   Lun 11 Avr - 13:45

- Enchanté, ''marin''... Vous ne devriez pas traîner vos guêtres si avant dans les terres, on y rencontre de drôles de faunes. Que dirait votre mère si elle vous savait encombré d'un sodomite ?

Malpertuis reçut le coup, mais atténué puisqu'il n'apprenait rien de nouveau. Au vrai, il fut davantage saisi par le mépris dont Léandre était l'objet que par la situation décrite par ce Cherusci. La connaissance qu'il avait de l'existence de Léandre l'avait évidemment porté à un certain trouble, et pas plus anciennement que la veille, et le mot choisi par le nouveau-venu était volontairement désagréable à qui l'entendait. Mais si pour Malpertuis il était une certitude dans toutes les incertitudes qui composent la vie humaine, c'était bien celle du regret et de la rédemption de Léandre. Dans ce cas-ci, le coupable n'était pas celui qui avait commis la faute, mais celui qui s'opposait à ce qu'elle fût réparée. Une sourde irritation s'empara du Parisien.

- Oh, inutile de chercher la mort, Léandre, c'est elle qui te trouvera.

- Elle sera reçue conformément à son rang, croyez-le bien.

Visiblement, les deux autres avaient oublié que le troisième larron pouvait parler. Malpertuis se retint d'en rire – l'heure était au sérieux.

- Je suis également enchanté, et marin en piraterie, ce qui fait que Madame la Mort ne m'est pas inconnue. Il paraît, Monsieur, que nous n'avons rien à nous dire...

Malpertuis fit un pas en avant, posa la main sur l'épaule de Léandre, la pressa pour qu'il baisse son arme, et se plaignit ironiquement de son jeune compagnon :

- Léandre a tendance à trop ménager son entourage. A force de bontés, il finira par être la cible des mauvaises gens. N'êtes-vous pas d'accord, Monsieur Cherusci ?

Evidemment, Malpertuis étant Malpertuis, le nouveau-venu n'eut pas l'occasion de placer la moindre parole... Les questions étaient pleinement rhétoriques.

- Je crois fermement à la nécessité d'enseigner aux bons à mordre les méchants. Après tout, il n'y a que les catholiques pour tendre la joue à qui va la frapper. Ne faites pas cette tête, elle vous rend plus laid encore que vous ne l'êtes – c'est dire ! – je suis bien non-catholique. Mon teint est trop clair pour être juif ou mahométant. Vous avez compris. Bien. A chacun sa tare ; voici la mienne. Inutile de nous dire la vôtre, Léandre la connaît et je l'ai devinée sans peine. En plus d'une impolitesse rare, vous êtes un drôle très peu drôle.
Vous vous inquiétez de ce que penserait ma mère de mes fréquentations, et je ne permets pas même à Dieu d'ironiser sur ma mère, qui était catholique, pieuse et presque sainte, et qui a rejoint le Seigneur il y a bien des années avec, sur le font, les rides inquiètes qui parlaient du sort de son malheureux fils – moi. Laissez ma mère où elle est, et demandez à la vôtre pourquoi elle ne vous pas mieux élevé.
Je crois que nous avons des choses à nous dire, quoique face aux gens de votre engeance, Cherusci, j'ai plus tendance à rosser qu'à parler. Pourtant, par amitié pour Léandre ici présent, je vais m'employer à vous faire comprendre avec diplomatie et patience que vous êtes ici malvenu, que vous ne m'êtes pas sympathique, que l'on n'aborde pas les gens en les insultant, que vous semblez ne pas vous rendre compte d'à qui vous avez affaire et de l'imprudence qu'il y a à me provoquer, que vous êtes un lâche absolu et que je suis tout disposé à vous rendre à vos activités avec des membres en moins. Savez-vous que dans un sac ou un pillage, vous êtes de ceux qu'on ne prend même pas la peine de rançonner ? On vous laisserait sans doute vous déssecher au bout de la grande vergue, en offrande aux génies des mers, et votre vilaine langue, homme de peu, serait le festin des mouettes.


Malpertuis s'offrit une déglutition, avant d'achever, la main toujours sur l'épaule de Léandre – dont elle semblait trouver aisément le chemin :

- Sur ce, le bonjour, Monsieur Cherusci, on ne vous retient pas.

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MessageSujet: Re: Heliopolis in hominum terras [Flashback]   Lun 11 Avr - 14:35

''Alors... pour commencer...''

Pendant un bref instant, Léandre eut sincèrement pitié de la pauvre créature désemparée qui cherchait une contenance en face de lui. Flavio n'avait rien d'un beau parleur, même s'il était excessivement fier de ses insultes qui, pour son niveau, atteignaient le degré de l'alambiqué. Face à un adversaire tel que le Parisien, il n'avait pas l'ombre d'une chance, mais quelque chose disait à Léandre que le malheureux ne s'en rendait pas réellement compte, ou alors si confusément que cela ne le dissuaderait pas de tenter l'affrontement. Lui-même avait été étrangement surpris lorsque son ami s'était mêlé à leur nerveux échange, et ce sans se départir de sa verve accoutumée, comme si tout cela n'était qu'échange de salon. Flavio Cherusci souffrait d'un besoin ardent de supériorité proche du vice pur et simple. Il ne saurait souffrir, non seulement tant de résistance, mais surtout tant de sang-froid et de détachement.

''...Pourquoi je discute avec un drôle de huguenot. Je suis venu marquer un veau malade au fer rouge, s'il y a d'autres pestiférés à m'occuper, pas ça qui va me faire peur. Quand tu auras fini de grimacer, toi... !'' cingla-t-il avec emportement à l'intention de Léandre, qui supportait aussi mal le défaut d'expression chez lui qu'il le supportait bien chez ses camarades de travail lorsqu'ils ne lui cherchaient pas noise. Léandre se tut et rentra la tête dans les épaules. Cela lui avait échappé. Il aurait aimé pouvoir suivre Malpertuis sans se faire davantage de soucis, et ranger pour commencer son sabre au fourreau, mais l'inquiétude ne le quittait pas. Quel que soit la gravité de l'attaque préméditée, il était avéré que maître Cherusci méditait de lui nuire, et s'il l'avait retrouvé à la trace, il y avait fort à parier que le lieu de son travail lui était connu. Allait-il éprouver à nouveau les difficultés de la quête d'une place honnête et néanmoins stable ? D'un autre côté, intimider une si obtuse personne semblait aussi difficile que de la raisonner. Il jeta un regard incertain à son compagnon, remettant comme il en prenait l'habitude son esprit entre ses mains.

''C'est d'une croix en travers du visage que je vous marquerai tous deux,'' renchérit soudain le sombre individu. ''Question de vengeance, Léandre vous expliquera, marin, s'il est encore en état d'user de sa sale petite langue.''

Il tourna les talons comme si le courage de ses actes lui manquait finalement, laissa quelques pas les séparer, puis porta vivement la main aux pistolets qui pendaient à sa ceinture en amorçant une volte-face dont Léandre ne vit rien, absorbé qu'il était dans un soupir de soulagement, à la pensée que les avertissements du pirate avaient finalement su porter leurs fruits.
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MessageSujet: Re: Heliopolis in hominum terras [Flashback]   Lun 11 Avr - 18:59

- Nom de D... !

La main amicale posée sur l'épaule devint un bras autour du tronc. Malpertuis saisit Léandre à bras-le-corps et l'entraîna derrière une arche éboulée à quelques pas de là. Cela dura le temps d'un battement de cils. Au vrai, il ne « l'entraîna » pas : il tomba avec lui.
Deux détonations résonnèrent dans le silence des ruines.

D'un bond, Malpertuis retrouva une position dédensive, accroupi mais prêt à ôter la vie. C'était le Maître d'équipage qui se meuvait alors, et plus le roi des bavards ni le maître d'escrime. Etrangement, il se sentit embarrassé par sa situation ; malaise du marin à terre sans doute. Cherusci n'était pas de taille. Malpertuis se consola de devoir se terrer derrière un tas de pierre par un franc sourire. Si ce babouin-là croyait effrayer avec deux pistolets un vieux pirate comme lui – car sept ans en mer, c'est une forme de longévité, dans la piraterie – il s'enfonçait le doigt dans l'oeil jusqu'au coude !

- Mais il n'a vraiment rien compris celui-là ! Si je l'attrape, j'en fait de la friandise pour requin-marteaux ! Où est mon pisto... Malpertuis ! Tête vide !

Ce ne fut qu'alors que le Parisien s'aperçut de ce qu'il avait laissé son pistolet avec le reste de ses effets un peu plus loin, afin de se mouvoir plus librement pendant la leçon d'escrime. Il s'en fit à voix haute le reproche à lui-même, avant de se souvenir de son jeune compagnon. En effet, il avait tout à fait occulté le reste du monde, cependant qu'il réfléchissait à comment dépecer le fâcheux voulant visiblement leur mort. Malpertuis se retourna si vivement qu'il manqua tomber, et se jeta sur Léandre avec la brusquerie de l'affection.

- Vous n'avez rien ? Léandre ! Vous n'avez rien ?!

Et, tout dévoré d'inquiétude, le Parisien passait sa main sur les joues et dans les cheveux du jeune insulaire pour s'assurer qu'il n'était pas blessé.
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MessageSujet: Re: Heliopolis in hominum terras [Flashback]   Lun 11 Avr - 19:31

Diable. C'était le cas de le dire, d'ailleurs. Il y avait là à l'oeuvre dans ces ruines d'église maudite deux démons au moins, venus veiller sur les filleuls en danger. C'est du moins ainsi que Flavio voyait les choses, et c'est à grand renforts de jurons qu'il rechargea prestement ses armes, avant de faire silence pour tenter de percevoir les déplacements de l'ennemi. Après tout, il était en sous-nombre - une faiblesse que rarement il daignait prendre en compte, tout mirifique qu'il se pensait être, jusqu'à l'instant où elle prenait toute son ampleur. Et cette criante imbécillité était bien la seule vertu de ce cabochard, car elle le rendait brave au-delà de toute raison.

''Il est vraiment dans son droit lorsqu'il parle de vengeance,'' balbutia Léandre encore secoué de ce qui venait d'arriver, trop pour se demander s'il était sauf et obtenir de ses nerfs une réponse bien précise - puis, Malpertuis l'avait mis à l'abri et hors de portée du feu, aussi devait-il être sauf, ce n'était que simple déduction. Sans doute, même en cas de blessure, sa confiance l'eût protégé de la douleur, comme la foi sincère des martyrs leur fait traverser leur supplice, un sourire serein aux lèvres. ''Je ne peux souhaiter sa mort.''

Bien ! Ils étaient donc là. Et Léandre faiblissait, c'était dans sa nature, après tout... Flavio sourit en s'avançant à nouveau, un pistolet appuyé sur son épaule, goguenard et presque triomphant déjà. Avec un peu de chance (et surtout de manipulation), il n'aurait pas même à affronter le matamore à la crinière blonde. Il suffisait de savoir lui parler, à ce petit Léandre, qu'après tout il connaissait du berceau. Infâme petite chose, s'il avait su à l'époque, combien il eût été facile de simplement l'écraser dans son sommeil... Ce marin ès piraterie avait, semble-t-il, trouvé lui aussi les manières de l'influencer, puisqu'il y tenait tant que ça. Flavio se demandait bien à quoi le petit pouvait lui être utile. Bah ; ce n'étaient pas ses affaires. Il n'avait qu'une affaire ici, et elle serait bientôt définitivement réglée :

''Léandre ! Sors de là. Ton ami hérétique a l'air d'un vrai combattant, lui. Je n'irai pas lui tirer la barbe si j'ai ce que je veux. Tu ne voudrais pas le voir abîmé, hein, Léandre ?''

C'était presque un ton engageant. Léandre se rappelait l'époque où cette voix faisait encore partie des voix familières et rassurantes. De plus, Flavio ramenait toujours d'étranges cadeaux des comptoirs voisins pour ''les petits'', comme il les appelait, et avait de surcroît mille fascinantes histoires de voyages à raconter. Accroché au regard de son ami, le jeune homme ne savait plus guère comment combattre les larmes qui luttaient pour venir lui consumer les yeux. Se battre aurait été la meilleure option. Un homme seul, à moins de fort bien viser, n'avait pas assez de deux pistolets pour se débarrasser à coup sûr de deux assaillants rapides et déterminés. Cela signifiait cependant risquer la vie de l'un des deux, puis Léandre ne se faisait pas à l'idée de traiter ce dangereux importun en guerrier ennemi.

''C'est un monstre de vanité. Si je lui propose un duel loyal, il acceptera et jettera ses armes. Mais je ne veux pas le piéger ni le mettre à mort. J'en suis incapable, à tous points de vue...'' chuchota-t-il en jetant un coup d'oeil à l'ombre qui passait non loin, indiquant la position de l'assaillant sur la pierre blanche comme sur un cadran solaire.
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