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 De Théologie, et autres divagations vespérales [Flashback]

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Léandre Bernique

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MessageSujet: De Théologie, et autres divagations vespérales [Flashback]   Lun 28 Mar - 16:20

Léandre rêvait parfois d'un mécanisme qui eût permis de transporter sa lumière avec soi, fixée au front peut-être, et sans qu'il fût besoin d'inhaler la fumée de charbon ou de réalimenter la combustion de la lampe. Lorsque la nuit tombait, les allées et venues de l'heure de la fermeture, notamment à l'ombre des murailles, étaient un coup à se briser un orteil au coin d'une cuve et à finir dans l'indigo des pieds à la tête. Il n'avait d'ailleurs pas les moyens de se payer une bévue aussi luxueuse. La précieuse couleur était destinée à ce qu'il était autrefois, et n'approchait plus désormais : ces messieurs de la haute. Ses camarades, émigrés d'Afrique bien malgré eux pour la plupart, auraient certes partagé son sentiment s'il avait échangé avec eux plus de quelques mots. Mais tous s'affairaient telles fourmis dérangées par le bâton d'un enfant cruel : le profit de la journée allait bientôt prendre fin, et il convenait, au vu des exigences de leur contrat, de faire monter la barre le plus haut possible.

Et voilà, un orteil atteint. La pierre du bassin avait toutes les chances de gagner. Le sac de feuilles d'indigo qu'il mettait peu à peu à l'abri en haut d'une échelle, dans une sorte de grenier à trésors où l'odeur de teinture se mêlait étrangement à celle des plantes, lui échappa et manqua se renverser sur la poussière du sol. Léandre faillit jurer, mais se mordit la langue, nouvelle douleur qui le distrayait momentanément de la première. Il n'allait tout de même pas ajouter le péché à la maladresse... Il s'accroupit au sol et entreprit de ramasser le plus vite possible les feuilles tant qu'il les voyait encore dans la pénombre. A côté de son visage désormais presque hâlé, l'écoulement du liquide fermenté répandait son odeur suffocante. Il aurait donné cher pour un fruit ou une boisson sucrée afin de chasser ces relents inadéquats à la vie humaine. L'homme qui faisait tourner la roue du bassin voisin où s'effectuait le mélange, bien que robuste, cherchait un prétexte pour mettre fin à sa tâche de Sisyphe. Il vint donc à son aide, et nul contremaître ne les ayant surpris, tout fut bientôt rentré dans l'ordre. La trappe de la réserve se referma et cria sous la clef, Léandre redescendit sans accidents de l'échelle où il était perché, et l'une rangée et l'autre remise au patron, il ne lui restait plus qu'à regagner son logis.

Certains sortiraient en ville, se perdre dans la musique, les plaisirs de la chair et des sens, la consommation des substances qui endorment la douleur et la raison, et la compagnie de leurs semblables ; mais pas lui. Il vacillait tous les soirs sur cette lame de rasoir entre l'agrément personnel et l'expiation de ses fautes, et le plus souvent il ne cédait pas. Une fois, il avait suivi l'un de ses camarades, mais c'est que celui-ci enterrait un membre de sa famille, et Léandre voulait lui apporter son soutien. Quelle n'avait pas été sa surprise en constatant la joie affichée par tous les participants de la cérémonie ! Nulle haine à l'égard du défunt et nul espoir d'héritage ; il avait appris ce jour-là que les esclaves, à leur mort, estimaient retrouver la liberté et surtout rentrer chez eux, c'est à dire retraverser l'Océan. En repensant à cet épisode de sa brève existence, Léandre en vint à se demander, tandis qu'il saluait les autres avant d'aller son chemin, où était ce lieu qu'il aurait pu nommer ''chez lui'', et quel Océan l'en séparait. Son pied lui envoyait encore de lancinants signaux du choc subi ; au lieu de traverser la route afin de fuir toute tentation, il s'assit sur la borne au coin du bâtiment, sous une lanterne, et examina les dégâts. Il faudrait qu'il trouve un moyen de se racheter des chaussures neuves.
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MessageSujet: Re: De Théologie, et autres divagations vespérales [Flashback]   Lun 28 Mar - 17:01

Surgissant soudain sous les yeux de Léandre, un homme d'une trentaine d'années, grand et bien bâti, interrompit son pas - qu'il avait plutôt décidé.
Il regarda, l'air surpris, autour de lui, sans prêter attention au témoin de son étrange manège. Puis, naturellement, sans se soucier de ce qu'il était à portée de voix de quelque oreille pouvant se montrer indiscrète, il se lança dans un monologue :

- Ma parole... Me serais-je égaré ?... Et ton flair, ô Maplertuis-à-la-chandelle-fondue ?... Voilà qui est bien ! Faux Parisien va !

L'étrange personnage grimaça, comme à chaque fois qu'il se servait à lui-même cette injure, qui était à ses yeux la pire qui se pût proférer.

- Bon, peut-être pas quand même... Mais enfin, Malpertuis-aux-yeux-hagards ! Au bout de sept ans, tu devrais la connaître, cette fichue île ! Ah bravo ! Joie et prospérité aux imbéciles heureux, et que le Pape m'amnistie ! Et vous, haineuses constructions de mains imprécises – il s'adressa en effet aux édifices alentours – , oui vous, innocentes comme sont chastes les filles publiques, cessez donc de vous gausser ! Reste en ton silence de pierre, encorbellement de malheur, et toi, porte cochère, meurs en ta médiocrité d'assemblage de planches ! Songe, huis ignoble, que la plus belle de tes planches ne vaut pas la sciure des portes de Paris – Paris de mon âme, Paris en mon coeur plantée pour toujours ! Ô Paris des Parisiens que la Seine adore ! Paris qui tremble et que je prendrais dans ma main, si j'étais Dieu, pour la sortir de ce monde trop laid, elle qui est si belle ! Paris qui me manque, quand, en vain, je me débats dedans la fange de Tortuga-la-tordue ! Est-ce vraiment un sort, pour Malpertuis-des-Lumières ? Je vous le demande, goélands insipides, seuls anges laissés aux frères de la côte ! Je vous le demande, puisqu'il n'y a plus qu'à vous qu'on puisse parler, dans ce monde-ci...
Je commence à fatiguer. Tu entends, vieux morceau de sol que je foule de mes augustes bottes ? Tu entends, Fortune, en ton ciel douteux, qui t'abats sur moi comme la misère sur le pauvre monde ? Malpertuis-des-gaietés-improbables commence à fatiguer ! Qui me remplacera ? Sauf votre respect, vous enfoncez votre divin doigt dans votre divin oeil, si vous comptez trouver facilement une bonne poire comme moi pour changer tous ces larmoiements et ces plantifs gémissements en boutades et adages absurdes, pour tirer des sourires à toutes ces gravités miséreuses – les malheureux ont bien raison de parler du malheur, en passant, c'est légitime. C'est tout ce qu'il leur reste. Tiens je rendrais bien le tablier ! Histoire de voir comment vous vous débrouillez sans moi !
Mais... 'y a Le Corbeau. Je ne peux pas le lâcher. J'ai promis. Pis le Capitaine, qui a besoin de moi. Et mon vieux raffiot – seconde Paris, ô rêve des soirs doux en bord de Seine, ô beauté ! Ô Dieu quand il se dévêt pour goûter à son sommeil de sublime quiétude !
Je suis fatigué mais je suis Malpertuis... Tu m'auras à l'usure, sale temps accroché au ciel de mon âme. Pas ce soir, mais tu m'auras...


Rares étaient les jours où Malpertuis s'assombrissait. Cela advenait pourtant, parfois...
Semblant soudain comprendre que cette forme vaguement humaine était bel et bien vivante et apte à lui répondre – si du moins elle parlait français, ce qui n'était pas assuré – Malpertuis se dirigea plus nettement vers le jeune homme qui avait été témoin de ses... épanchements.

- Je n'ose vous demander où je suis, dit-il en l'abordant. on ne le sait jamais. Malpertuis, pour vous servir.

Et sur ces mots, il enleva son tricorne, pencha la tête légèrement, remit son catogan en place d'un coup bref de la tête, et se recouvrit. Son sourire et toute sa personne étaient gorgés de gaieté. Mais, moins caché à cet instant que d'ordinaire, on pouvait voir dépasser, sous un pli du manteau jovial, un ourlet couleur de lassitude.
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Léandre Bernique

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MessageSujet: Re: De Théologie, et autres divagations vespérales [Flashback]   Lun 28 Mar - 17:42

C'était la première fois que Léandre voyait un fou, aussi resta-t-il interdit, muré dans une contemplation hésitante. Valait-il mieux se tenir immobile et attendre que le fauve passe son chemin, ou s'éloigner au risque d'attirer son attention ? Cela dit, il ne semblait pas hostile, celui-là. A bien le regarder, on pouvait même se demander si ce n'était pas tout simplement un poète, et en revanche Léandre avait fréquenté au moins un poète dans son existence, qui lui avait également tenu lieu de précepteur, et avec lequel il avait entretenu de fort bonnes relations, pour peu qu'il évite de donner son avis objectif sur les alexandrins que mâtinait le personnage. Il savait que c'était juste une question de choses qui devraient rester dans la tête et qui s'en échappent en public, rien de bien méchant, tout au plus un léger embarras, et généralement le coupable ne s'en rendait même pas compte. Il n'y avait donc pas lieu de se formaliser. D'une nature compréhensive, Léandre n'avait en revanche pas touché un livre depuis une année bien tassée, et cela se faisait sentir ; les élucubrations du passant le perdirent rapidement, d'autant que sa fatigue ne l'aidait pas à lier les concepts entre eux, et que l'homme sautait allégrement du coq à l'âne.

Le menton confortablement posé dans ses deux mains, un pied chaussé et l'autre non, la lueur de la lanterne dansant sur son regard qui luttait contre le voile hagard de l'ensommeillement, il finit par réagir. Il y avait là un mot chantant, et d'ailleurs pour ainsi dire chanté, un nom propre des plus agréables à l'oreille de tout être civilisé et de tout francophone qui n'a jamais quitté ses îles en particulier ; en tout cas c'était ce que ressentait Léandre en son coeur soudain battant d'un émerveillement peu déguisé. Un grand sourire traversa son visage, et il prêta au discours du lunatique une toute nouvelle attention. Finies, ses bonnes résolutions ! Il rentrerait au bercail lorsque sa curiosité serait satisfaite, et il ne faudrait rien moins qu'un voyage à Paris, fût-il imaginaire, pour obtenir ce résultat. Il aurait volontiers adressé la parole au parleur, mais encore eût-il fallu pour cela qu'il puisse en placer une, comme on dit vulgairement. Or, diverses pensées plus ou moins agréables semblaient l'agiter tour à tour, et ne laissaient pas de répit à sa pauvre langue qui devait crier grâce. Léandre se sentit soudain inquiet qu'il ne s'agisse pas exactement d'un poète, mais d'un mélancolique, espèce voisine mais bien plus dangereuse à fréquenter, car l'investissement émotionnel qu'elle requiert s'achève bien souvent en coeur brisé face au cercueil d'un suicidé qui descend lentement dans la tombe.

C'est alors que le visage de cet être inspiré se tourna vers lui, et que les mots qui depuis un moment virevoltaient avec la chaotique harmonie des chauves-souris en chasse vinrent se poser dans sa direction. Il ne savait soudain plus quoi dire. Son regard erra sur les murs du bâtiment dont il arrivait, presque étonné qu'on puisse ne pas le connaître, alors que son propre quotidien tournait autour de cette fabrique depuis ce qui lui semblait une éternité. Une vie, en tout cas ; sa nouvelle vie. Il esquissa un léger geste dans cette direction, puis se reprit.

''C'est l'indigoterie de Tortuga mais... ça ne vous dit certainement rien. Vous êtes un explorateur français ? Vous cherchez un hôtel ? Pardon, vous pouvez m'appeler Lazare,'' se hâta-t-il d'ajouter en s'apercevant de l'inconvenance de sa réponse. Une main tendue et un sourire gêné répareraient ce bref manquement. Il avait failli donner son prénom d'origine, mais toute son âme s'était révulsée à la seule pensée de ces syllabes, et des insultes qui s'y étaient attachées à jamais. En espérant que l'hésitation ne se soit pas remarquée... ''Je descends en ville, si vous voulez je peux vous montrer le chemin,'' mentit-il ensuite, soudain beaucoup plus disposé à gagner les lueurs tentatrices de la civilisation. Se sachant d'apparence indigente, il préféra ajouter rapidement : ''Ce n'est pas dans l'intention de vous mendier une pièce, vous avez ma parole.''
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MessageSujet: Re: De Théologie, et autres divagations vespérales [Flashback]   Lun 28 Mar - 18:25

Malpertuis fut saisi. Lazare ? Voilà qui était proprement fascinant. Il songea que d'autres parents que les siens avaient des idées saugrenues. D'emblée, il ressentit une vive sympathie pour le jeune homme qui lui faisait face.

- Enchanté, Lazare, providentiel seigneur ! Merci de prendre en pitié le pauvre égaré que je suis... Je ne suis pas exactement un explorateur – j'ai voulu l'être, Dieu ne le voulut pas. Alors depuis je vire, vague et vogue, sur des eaux moins honnêtes, j'en ai peur.

Avoir un auditoire qui lui répondît rendit au prolifique Parisien sa gaieté coutumière. Il se sentit tout revigoré, et c'est sans chagrin qu'il songea que Lazare était son prénom, que nul ne l'avait jamais nommé ainsi à l'exception de Laure. Même ses parents le nommaient « Malpertuis le jeune », comme le reste du quartier, comme la moitié de Paris, car son père et l'échoppe de sa famille étaient réputés. Malpertuis le jeune. Mais elle, toujours, le nomma Lazare, jusqu'au dernier mot du dernier souffle. Elle s'amusait parfois, elle qui était si jeune, en nattant ses cheveux qui n'avaient pas de fin, disait qu'en faisant suivre leur deux prénoms, on obtenait presque un mot unique. Quelque chose d'étrangement proche d'une prière : Lazarélaure. Etait-ce pour cette bénigne hérésie qu'on la lui avait reprise ?
Même en colère – ce qui n'arrivait presque jamais, douce Laure ! – même au faîte de la joie, même quand, distraitement, elle lui adressait les comptes du foyer qu'elle tenait si précisément, c'était Lazare, rien de plus, rien de moins.
Avec Laure était mort Lazare. Plus personne ne prononça ces quelques sons pour s'adresser à lui.
Et avec la mort de son propre père, quelques mois après Laure, disparut Lazare, car plus personne sur terre, à l'exception du curé qui possédait le registre où l'on mentionnait son baptême (lui, devenu l'infâme Hugenot !), ne savait le prénom de Malpertuis le jeune. Depuis sept ans, il n'était plus que Malpertuis, pour l'ensemble du monde, pour le ciel et le sous-sol, et même pour lui-même.

Comme il était étrange, de soudain se souvenir de soi...

- Je vous offrirais quelques verres avec plaisir, Monsieur... Monsieur... Disons Monsieur de Providence, gentilhomme de la Chance sur mon obscur chemin ! Je vous inviterais avec plaisir, disais-je, si vous acceptiez de demeurer un peu et de bavarder avec le miséreux que je suis. Car si je ne suis pas pauvre pour ce qui est de la bourse, sans être riche pour autant, je suis entouré d'une extrême indigence de bonté et d'esprit fin. Quelle carence cette île n'a-t-elle pas ?.. Puis, après une pause : C'est que vous ne soupçonnez pas la lueur que vous êtes dans cette nuit qu'il m'est pesant de traverser...
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Léandre Bernique

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MessageSujet: L'opium du Peuple, ou Les Héroïques Pérégrinations de deux Théologiens Valeureux   Lun 28 Mar - 18:59

Oh. Un forban. Cela ne lui faisait même plus peur, depuis qu'il s'était installé ici. Et puis, lorsque c'était par misère, par amour ou à la poursuite de quelque autre rêve, il pouvait comprendre. Néanmoins, à la disparition de sa romanesque illusion, Léandre ne put cacher une mimique de déception, comme on rassure un gamin qui n'a pas accompli sa tâche correctement : pas grave, on réessaiera une autre fois. Malgré la solitude, il était toujours aussi mauvais comédien, et son visage était un livre ouvert. Et finalement, il aurait eu beau jeu de médire : son propre destin n'avait pas été si différent.

''Les voies du Seigneur sont impénétrables,'' répliqua-t-il à voix douce, plus pour lui-même que pour son interlocuteur. Formule toute faite et sans grande signification, mais qui trouvait toujours sa place dans une conversation, principalement si elle traitait des méandres de nos destins.

Les compliments et démonstrations d'amitié qui suivirent le détournèrent de ces tristes pensées. Damnée soit sa délicate complexion, il en rougit tout de go, quels que soient ses efforts pour s'en prémunir, et ne trouva d'autre solution que de détourner le regard vers les ombres de la rue, tandis qu'il replaçait son soulier manquant et commençait à se diriger vers les lumières qui brillaient au bout de la route. Lui, un agent de la Providence, de la chance, une lueur... ? Tout au plus un panneau indicateur curieux d'entendre vanter les mérites de la capitale française. Non, sa rencontre n'avait jamais été une chance pour personne. Il serait étrange que cet état de faits change soudainement. Léandre se reprit rapidement, chassa les protestations qui lui venaient sincèrement à l'esprit, et résolut de se cacher derrière ce dernier - l'esprit, justement - pour déclarer sur un ton dégagé :

''J'ignore quelle définition de la Providence vous avez, à Paris, mais ici elle est différente. Un ange placé par la main de Vierge Marie sur votre chemin, voilà qui est providentiel au sens strict. Je suis tout sauf un ange, et il doit y avoir un an que je n'ai pas vu de vierge.''

Dans le même temps, par ce début de dissertation sur un point de culture épineux, il acceptait tacitement l'entretien si aimablement proposé. En un geste qui lui était particulier, il ramena prestement une longue et aveuglante mèche de cheveux bruns derrière son oreille, inclinant sa tête afin d'accompagner le mouvement. C'était presque un tic, qui prenait possession de lui lorsqu'il faisait la connaissance de quelqu'un la plupart du temps, et qu'il n'aurait su expliquer. Peut-être une manière de mieux voir. Peut-être une acceptation du fait d'être vu. Non qu'il ait été l'être le plus sauvage qu'il soit donné de voir en règle générale ; mais il était apprivoisé.
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MessageSujet: Considérations printanières   Lun 28 Mar - 19:33

- Il doit y avoir un an que je n'ai pas vu de vierge !

Malpertuis se sentit tout à fait rasséréné, puisqu'à partir de cette phrase il considéra le jeune insulaire comme un homme d'esprit – avec toute la relativité que supposait le lieu où ils devisaient.
Il partit un rire sincère, quoique bref.
En dépit de la semi-pénombre, Malpertuis put nettement distinguer le visage de son interlocuteur lorsque celui-ci le dégagea. De fait, il affirma sans permettre – apparemment – qu'on le contestât sur ce point :

- Allons bon ! Avec un visage comme celui-là, on vous prendrait pourtant facilement pour un ange !

Quelques notes de rires s'attardèrent encore dans sa voix, avant de laisser place à une feinte incrédulité.

- Seriez-vous religieux ou théologien ? Philosophe peut-être ? Parce que dans le cas contraire, vous me semblez un peu jeune pour être à ce point soucieux du Ciel et de ses volontés... Vous aurez tout le temps d'y penser quand vous vieillirez comme j'ai vieilli !

Au vrai, l'air de perplexite qu'adoptait Malpertuis cachait une inquiétude brumeuse. Il gardait des Catholiques fervents quelques souvenirs... cuisants.

La première fois qu'il avait été inquiété, Laure et lui venaient de se marier. On avait apporté à l'échoppe un nouveau type de fleurs, venues des régions australes. Très rares, très chères, on promettait qu'elle pouvait guérir d'à peu près tout. Tout ce que nos bonnes et gaillardes plantes françaises ne pouvaient évidemment pas soulager. Malpertuis l'ancien s'était montré catégorique. Laure avait trouvé ces fleurs affreuses. Afin qu'elle rît, et parce qu'il était déjà un peu ce qu'il deviendrait, Malpertuis le jeune l'affublait de temps en temps du nom biscornu de ces fleurs étranges : Viens, jolie fleur ! Approche, non pas rose, non pas lys – c'est trop commun ! Approche, ô orchidée ! Et en riant, elle prétendait qu'elle le haïssait.
Entrèrent, dans ces joies ménagères, deux grands hommes, pâles, en sandales et tonsurés, chapelets en main, la bure orné d'une simple corde. On les interrogea brièvement, on parla de Laure sans s'adresser à elle, comme si elle n'était pas présente.
La scène fut pénible. Mais plus pénible encore furent ses répétitions, jusqu'à l'interdiction d'exercer le métier de son père, qui venait de son grand-père, et du père de son grand-père, et ainsi de suite depuis un brevet ratifié par le bon roi Henri lui-même.

Tout cela, les cordeliers, l'échoppe close et qu'il avait fallu fuir, Laure et les orchidées, Malpertuis le cacha au jeune homme de l'indigoterie. Mais de la réponse de celui-ci allait dépendre la suite de l'entretien.

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MessageSujet: Re: De Théologie, et autres divagations vespérales [Flashback]   Lun 28 Mar - 20:03

Léandre avait rougi franchement cette fois, et en pleine lumière, celle de l'Astre qui se levait pour veiller sur leurs pérégrinations, prête à accueillir leurs âmes peu faites pour le Paradis, dût-il leur arriver quelque malheur. S'il avait été en quelque façon plus familier de ce nouvel ami, il aurait fait semblant de se fâcher devant cette manie de lui infliger ce juvénile désagrément. Il n'était encore pas tout à fait certain de ce que le voyageur pouvait entendre sans se fâcher pour de bon quant à lui, aussi s'abstint-il de tout commentaire et garda-t-il secrètes ses faibles récriminations. La suite, heureusement, le ramena sur un terrain plus neutre, où il s'empressa de suivre le forban.

''Je ne suis qu'un fidèle parmi les autres. Mais j'ai eu quelque bien autrefois, et mon éducation m'a conduit à m'intéresser à ces questions.''

Les questions, voilà ce qui se lisait dans le regard de l'inconnu, et elles n'étaient pas anodines. Intrigué, Léandre chercha comment se justifier. Il ne pouvait décemment expliquer qu'on lui avait asséné couplets sur couplets en religion depuis son incartade, et qu'il avait ressenti le besoin de se rapprocher de ce Dieu qui le condamnait, comme un homme arbitrairement embastillé parcourrait durant son infini temps libre les textes de lois, en quête de raisons pour sa présence en ces lieux. A défaut d'avoir compris à temps, il comprendrait en retard, ce serait toujours une vague consolation de la douloureuse incertitude qui l'avait longtemps tourmenté, alors qu'il limitait sa vision du Seigneur à ce commandement, qu'on lui disait central : aimez-vous les uns les autres. C'était toujours le principal à ses yeux, après tous ses questionnements et toutes ses études. Et c'était la meilleure justification qui soit. La religion était le pain des affamés, la voie des égarés, le secours des abandonnés. Il n'avait plus eu nulle part où aller pendant quelques mois de sa vie, il avait donc poussé cette grande porte sous laquelle semblait filtrer tant de lumière...

''Pardon, je suis un serin parfois. Je vais vous expliquer, en quelques mots, si j'y parviens. C'est que j'ai besoin d'amour, vous comprenez. J'ai besoin d'un Père, d'une Mère, de frères et de soeurs, et j'ai parfois même besoin d'avoir de l'Esprit.''
Le sourire lui revint, un sourire un peu teinté de ce que ces pensées avaient eu pour lui de déchirant et de bleuâtre, mais un sourire néanmoins, car il s'était décidé à tenter une formule amicale à son tour... ''Ne serait-ce que pour vous retenir auprès de moi ce soir.''
Il ne savait les composer autrement qu'ambigues, mais ses compagnons d'antan ne s'en étaient jamais plaints, et semblaient même y trouver un charme pour quelques-uns d'entre eux. Quelque chose comme ce qu'il aurait ressenti si une femme lui avait décoché son oeillade la plus assassine ; quoi qu'il y soit indifférent, c'était toujours assez flatteur, et ça ne faisait de mal à personne.
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MessageSujet: Célérité dans les salades   Lun 28 Mar - 20:46

Après le corbeau le serin... Le sourire de Malpertuis crût encore, si c'était possible. Qu'avaient-ils donc, tous ces oiseaux, à chercher une silhouette à laquelle s'accrocher ? Qu'avaient-ils tous à vouloir aimer, quand ce monde aime si peu, et quand ceux qui le peuplent aiment si mal ?

- N'ayez crainte, bel oiseau, assura Malpertuis avec chaleur, je puis rester la nuit entière, si c'est pour être en si agréable – et spirituelle ! - compagnie. Le quotidien du rat des mers n'est pas souvent pourvu de ce genre d'agréments. Ne trouverait-on pas une margelle ou une marche quelconque pour s'asseoir ? Il est toujours plus agréable de deviser le fondement confortablement meurtri par la pierre, que de demeurer ainsi que des piquets.

Désignant quelques marches un peu plus loin, et alors qu'ils s'acheminaient vers ce salon de fortune, Malpertuis l'intarissable dit à voix haute la pensée qui le traversait :

- Vous me rappelez un mousse de mon navire, Lazare. On l'appelle Le Corbeau... On dira qu'il me donne du fil à retordre : comme j'ai quelques réticences à faire fouetter les mousses, il fait tout son possible pour dépasser les bornes et m'obliger à des sanctions.

Les insolences de Crow repassèrent vivement par l'esprit de Malpertuis. Comme il était épuisant, de sauver les gens malgré eux...

- Tout cela pour dire que les oiseaux qui tremblent, je connais, j'ai même visiblement une prédisposition pour rassurer les choses à plumes – anges compris !

Puis, plus sérieusement :

- Sans rire, jeune homme... C'est un très bel élan que le vôtre. Il y a une grande vertu à s'en remettre à Dieu plutôt qu'à d'infertiles attachements terrestres. Il y a aussi une gravité qui n'est pas de votre âge, comme je le disais, et qui est tout à votre honneur. Depuis que j'ai quitté Paris, je n'ai plus compté que sur Sa présence et Sa constance ; aucun homme, fût-il le plus probe et le plus fidèle, ne réchauffe un coeur comme le peut Sa main étendue sur une âme.
J'ose vous demander, mais c'est forcé*, si vous êtes romain.


* Léandre a évoqué la Vierge Marie, qui ne fait l'objet d'un culte que j'ai les Catholiques.
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MessageSujet: Re: De Théologie, et autres divagations vespérales [Flashback]   Lun 28 Mar - 21:14

Les premiers feux des maisons à boire et des temples de la Joie étaient encore trop loin pour que Léandre exhorte le voyageur à pousser jusque-là, s'il manifestait de la fatigue à maintenir la station verticale. Pour un peu, il aurait proposé avec toute la bonne foi du monde de courir jusqu'à l'établissement le plus proche et de rapporter à boire pour deux. Mais il y avait quelque chose de désespéré dans la serviabilité de son tempérament, et quelque chose d'effrayant parfois. Il n'était plus un enfant depuis des années lorsque sa famille terrestre s'était détournée. Il n'avait pas à chercher des béquilles pour son coeur brisé en chaque être qui daignait se montrer humain. Une voix aigrie et sans douceur avait laissé ses échos dans son âme : sois un homme, cache tes sentiments, lève le menton, tiens-toi droit ! Instinctivement, ses poings se crispèrent. Cette ombre si longtemps tutélaire était devenue sa terreur en quelques mois, et n'avait jamais plus souri en sa présence. Il ne supportait d'y songer.

''Je vis à quelques rues d'ici, mais chez moi vous n'aurez que de l'eau à boire,'' murmura-t-il en gagnant les marches demandées et en s'y asseyant avec une certaine lassitude. ''Bien sûr, je suis catholique,'' corrigea-t-il ensuite naturellement, avant d'écarquiller les yeux et de reporter son entière attention sur l'investigateur. ''Et vous, pour poser cette question... Pardonnez-moi encore une fois, je m'exprime sans réfléchir. J'ai dit bien sûr parce que j'ai toujours été entouré de catholiques, quoique diversement pratiquants.''

Sa mère était aussi amoureuse de la légende papale que dévergondée dans le cercle privé, son père appréciait les chansons paillardes et avait toujours raillé le rougissant Léandre qui les prisait peu, et leurs amis étaient du même tonneau, sauf ses précepteurs généralement prudes, par intellectualisme, du moins en surface ; néanmoins il se savait d'instinct catholique et s'était immédiatement tourné vers les quelques jésuites locaux lorsqu'il s'était senti perdu, physiquement et moralement. On parlait des huguenots comme de galériens en sursis, dans ce genre de cercles. Une religion de pauvres, d'esclaves à mépriser ou de rebelles à mater, selon les cas, et il ne pouvait s'empêcher de songer que c'était ainsi que, sous l'Empire Romain et jusqu'à Constantin le Grand, on considérait les rares communautés chrétiennes qui menaient une vie de clandestins. Alors, le statut d'esclaves et de rebelles justifiait-il les persécutions, ou en était-il au contraire le résultat ? Le genre de questions qu'on ne posait pas à voix haute, tout comme ses idées trop tendres concernant les domestiques noirs. Cela dit, s'il regrettait le sort sévère fait aux Noirs et aux Huguenots, il restait Blanc et Catholique. Il lui semblait possible et même légitime de défendre les quatre partis à la fois.

A force de vouloir défendre tout le monde, fatalement, on a toujours tort, marmonna l'écho dans sa tête.

''Je me permettrai cependant de vous reprocher un détail. On ne peut avoir bonne opinion du Ciel et être cynique à ce point quant à Sa Création. Si je me place aujourd'hui sous Sa protection et elle seule, c'est que j'ai dû renoncer à celle des miens, mais la nature aurait voulu que je demeure auprès d'eux et que nous nous suffisions les uns aux autres, ne croyez-vous pas ? Dieu est le dernier recours, celui qui d'ordinaire nous attend lorsque nous avons usé tous les plaisirs de cette vie.''

La vérité, c'est qu'il n'aimait guère entendre dire que l'amour divin soit une flamme plus douce que celles apportées par les contacts humains. Il n'était pas explicite à ce sujet, pas même en son for intérieur, mais s'il avait pu conserver l'affection d'une certaine personne, il se serait volontiers passé toute sa vie durant des secours de la religion ; il aurait été, comme son père et sa mère, un converti du lit de mort, un catholique libertin.
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MessageSujet: Dominus vobis cum   Mar 29 Mar - 12:55

- Si j'avais encore des doutes sur votre confession, ils se dissiperaient avec cette dernière phrase !, s'exclama Malpertuis en riant.

Il hésita. Était-il bien prudent d'aborder l'épineux sujet qui, su, l'avait conduit à toutes les infortunes ?
Malpertuis songea que depuis qu'il était forban sur L'Amphitrite, ces infortunes-là avaient cessé. Il était même plutôt heureux, si l'on prenait la peine de considérer ce qualificatif relativement à l'époque et à la vie qu'on y menait d'ordinaire. On avait cessé de le tourmenter, seul Nogaret savait qu'il était protestant et ne s'en alarmait pas, les autres n'avaient pas vraiment d'intérêt pour les prières que chacun pouvait marmonner, au moment où l'idée de mourir était plus présente que d'habitude. Il n'évoquait pas le sujet, on ne le questionnait pas, et tout était bien. Parler abondamment vous donnait l'avantage de maîtriser ce qui était dit et ce qui ne l'était pas. Chacun croyait tout savoir du bavard, puisque celui-ci ne semblait rien savoir taire, mais au fond, on finissait par s'apercevoir qu'on ne connaissait pas tant de choses que cela, sur le compte du Quartier-maître de L'Amphitrite ; les bavards de cette trempe-là sont ceux qui justement gardent le mieux leurs secrets.
Malpertuis se rendit à l'évidence : il parlait avec un jeune travailleur de l'indigoterie de Tortuga... Quel péril encourait-il, au fond ?

En outre, la nuit était apaisante, et en parlant il se sentait moins amer, sous son sourire un peu forcé.

- Comme vous l'avez sans doute compris, je suis huguenot. Et en tant que tel je fus pourchassé, traqué et exilé. On m'empêcha d'exercer mon métier, qui était apothicaire, dedans ma chère ville de Paris que j'eusse voulu ne jamais quitter. On envoya des hommes m'assassiner durant la nuit. Je suis sans patrie malgré moi. Je m'engageai dans la marine espagnole, ce fut effroyable... Quand il commença à y avoir des doutes quant à ma religion, je m'échappai du piège avant qu'il ne se refermât sur moi. Je me fis pirate, parce qu'on ne me laissa pas le choix d'endosser un autre état. Désormais, il ne me reste qu'à mourir au cours d'un abordage ou d'une rapine, ou d'une bagarre sur Tortuga... ou à être pendu, si je suis pris. Dans les ports d'Aquitaine, on dit : Pour l'Homme terrible est le sort que la mer porte,/Car l'âme qui s'y attarde est à demi morte...

Il laissa les deux vers résonner un peu, puis reprit, prêt sans doute à parler la nuit toute entière. Car il était Malpertuis, Parisien par bonheur, et que rares étaient les pirates qui avaient la patience de le supporter longtemps lorsqu'il s'épanchait – le capitaine, certains soirs de solitude...

- Je ne sais au juste pourquoi je vous raconte tout cela, je dois vous fatiguer. Seulement, mes semblables et moi-même considérons que ce monde est bas. Si la Création était à l'image de Celui qui la fit, c'est-à-dire belle et parfaite, les hommes la souillèrent.
Dieu ne saurait être le dernier recours, puisqu'il est l'unique recours et l'unique horizon de l'existence. Il ne saurait compenser la perte des plaisirs, parce qu'il n'y a pas pour l'âme d'autre source de joie que Lui. Tous les autres bonheurs sont illusoires, souvent mauvais, souvent viciés...
On ne peut user de Dieu comme d'un aubergiste, qui ouvre sa porte quand on a perdu tout moyen d'avoir une maison, tout ami qui nous hébergerait ! Il n'est pas un sens qu'on peut donner à sa vie quand les autres sens possibles l'ont désertée : Il est le sens et Il est la vie. Le seul soulagement que l'Homme a de sa misérable condition réside dans la certitude d'être aimé de Dieu. La constance de Sa présence et de Son amour est la seule chose qui rend l'existence terreste... supportable.


Et disant cela, Malpertuis-des-enjouements-sempiternels baissa la tête, comme recueilli.
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Léandre Bernique

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MessageSujet: Re: De Théologie, et autres divagations vespérales [Flashback]   Mer 30 Mar - 16:11

[J'apprécie spécialement la césure si particulière ^^]

Que tout cela était triste... Mais Léandre ne pouvait donner tort à celui qui aurait pu être un reflet sorti de son propre passé. Il avait vu les choses ainsi, par moments. Les entendre d'une autre bouche, avec le recul de l'observation et de la découverte, lui faisait voir à quel point il pouvait être extrême de se considérer, soi-même et le monde, avec cette mélancolique sévérité. Et puis, les quelques formules aimables que lui avait déjà adressées Malpertuis le lui avaient fait aimer, au sens le plus platonique et le plus fraternel du terme, entendons-nous bien. Il n'en était que plus touché de l'entendre dépeindre sous ces expressions poignantes la misère invisible héritée de son exil. Ce huguenot était davantage son prochain que certains catholiques de son ancien quartier. Léandre éprouvait un élan naturel à le prendre dans ses bras et le réconforter, dans la mesure réduite de ce que pouvait apporter une étreinte humaine sincère, puisque Monsieur mettait en Dieu tous ces espoirs en ce monde - la légère amertume de cette pensée le maintint à sa place de justesse, comme une infime piqûre de jalousie.

De toute façon, le souvenir d'une phrase prononcée à l'occasion de son dévoilement, et qui l'avait blessé jusqu'au coeur, était encore trop vivace dans sa mémoire pour qu'il prenne le risque d'entendre à nouveau cela. A l'époque où il demeurait encore à son domicile familial mais n'était plus autorisé à s'exprimer, et où l'on considérait sa présence comme quantité négligeable, une amie de sa mère avait fait devant lui la remarque que son besoin permanent de contacts s'expliquait de lui-même par cette perversion qui était la sienne. Il en avait été si profondément choqué qu'il s'était longtemps tenu à distance de tout corps étranger au sien, évitant par tous les moyens les gestes qui rapprochent quotidiennement ces entités physiques. Le travail en équipe dans des conditions difficiles avait eu peu à peu raison de cette excessive frilosité, mais la cicatrice vexatoire dans son âme n'était pas tout à fait raccommodée.

Le mieux était sans doute de se montrer honnête dès le départ, comme Malpertuis l'avait été. Ce n'était pas si difficile ; simplement, ce serait la première fois qu'il en parlerait volontairement, sans y avoir été contraint par les circonstances. L'homme n'était pas mauvais, dût-on lui opposer la volonté de le mettre en colère elle-même, puisqu'il n'y cédait point, avait-il conté un peu plus tôt, face à ce mousse qu'il semblait au contraire protéger. Et Léandre n'avait aucune envie de le voir en colère. Ce sentiment lui était étranger, il n'avait jamais su l'exprimer naturellement.

''J'étais moi aussi, avant de rejoindre le giron de la Vraie Foi... je vous prie de m'excuser. La foi de mes pères, voilà qui sera plus correct. J'étais d'une autre Eglise, presque aussi haïe que la vôtre, il me semble. Vous n'aurez pas entendu parler des Neuf Epulons...''

Si, toute son adolescence, puis tout son jeune âge d'homme jusqu'à l'exil volontaire qu'il s'était prescrit, Léandre avait rêvé Paris comme une terre de liberté et de foisonnement culturel, c'est qu'on lui avait rapporté l'existence de telles communautés réduites, ou clubs, comme on dit en Angleterre. Si ces provocateurs invétérés, pis que le bachique Abou Nouwas en son temps, pouvaient blasphémer en paix, alors la licence d'exister et de développer ses travers et ses qualités devait être totale... Cependant l'amalgame l'aurait gêné, il ne voulait pas être considéré comme l'un de ces Satans en herbe, et la boisson comme les attitudes provocantes n'étaient nullement de son goût. D'ailleurs ces mauvais modèles semblaient se débaucher davantage par principe que par goût véritable. Il perdit courage au moment de parler et se détourna vers la mer, dont la rumeur ne pouvait, à cette distance, leur parvenir, mais dont il percevait l'odeur ténue dans la brise qui ne faiblissait pas.

''...Mais vous aurez lu ou vu jouer le Dépit Amoureux.'' C'est que ce cher Poquelin était également, avant tout, un auteur. Voilà qui serait peut-être plus explicite, moins sulfureux et plus léger également. A nouveau, Léandre chercha ses mots. Comme un naufragé rescapé d'une île déserte, il lui semblait retrouver avec peine les liens verbaux avec son semblable. La question, il faut l'avouer, n'était pas des plus simples. Pourtant, de son point de vue, c'était l'évidence même ; que faire lorsque votre évidence équivaut, pour tout votre entourage, à l'absurdité ? Comment détourner son langage pour le rendre compréhensible, sans trahir son intention première ? ''Tel le jeune Valère, on s'attendait, moi y compris, à ce que j'épouse une Lucile, mais il a fallu que je me trouve en compagnie d'Ascagne, et, à la réflexion, fort bien de cet accident. J'ignore à quoi songeait Molière en arrangeant son texte, mais il ne semblait pas considérer l'image avec malveillance... même si, comme dans toute comédie, à la fin il faisait tout rentrer dans l'ordre, et mariait les jeunes gens aux jeunes filles, comme il se doit. Ma vie n'était pas une comédie,'' acheva Léandre avec un sourire d'excuse, avant d'appuyer son visage dans ses mains.

Il se savait peu clair dans ses propos, lâche de faire appel à un auteur en vogue qui aurait probablement désavoué le parallèle, imprudent de lier sa personne à celle de ce dernier car il finirait par dévoiler involontairement son prénom en évoquant Scapin - si toutefois la conversation se prolongeait, car le huguenot pouvait fort bien décider qu'à la réflexion il serait mieux loti en différente compagnie. Ses doigts recouvrirent ses paupières closes et un soupir gonfla sa poitrine, alors qu'il luttait pour conserver un calme absolu, le calme de la nuit, qu'heureusement celle-ci avait la bonté de lui insuffler à chaque inspiration. ''Bientôt nous allons pleurer comme deux imbéciles. Dieu nous en garde, quel qu'il soit.''
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MessageSujet: Préciosités parisiennes   Mer 30 Mar - 18:02

A Monsieur Molière, maître des maîtres.




- Ça serait mal me connaître, Monsieur ! s'écria Malpertuis.

Et d'un bond, il se mit debout. L'idée qu'ils risquaient tout deux de pleurer sur leur sort l'avait piqué au vif. La sentimentalité était bonne aux dames et aux jeunes garçons, lui, Malpertuis, chef parmi les pirates, ne pouvait décemment s'y laisser aller.
Une autre raison poussa Malpertuis à un sursaut qu'on pourrait dire de dignité autant que de virilité : il n'était pas certain d'avoir bien saisi son interlocuteur. Lui qui croyait que les mots n'avaient aucun secret pour lui, qui en jouait et mettait par eux presque tous et chacun en déroute, s'était cette fois trouvé face à une brume que, instinctivement, il craignit de dissiper.
Cette retenue, qui ne lui était pas habituelle, risquait de le rendre maladroit. Plutôt mourir que d'être bafouillant. Plutôt se ridiculiser franchement, et faire rire cet oisillon-là qui, apparemment, ne riait pas souvent...

- Permettez que de Paris je vous fasse un portrait plus gai que celui de mes infortunes !
Allâtes-vous à Paris ? Votre sombre mine – joli minois – me dit que non. Fort bien. Alors imaginez la plus belle ville du monde. Eh bien Paris est plus belle encore.
Le Parisien a developpé une souplesse que n'a aucun autre citadin d'aucune autre cité. En effet, pour vivre dedans cette ville, il faut éviter les attelages et les coursiers, qui bondissent sur les pavés en tout sens. Monsieur Rousseau fit les frais de cette folie de la circulation parisienne, alors qu'il descendait la route qui mène à un charmant petit village du nom de Mesnilmontant. Il fut renversé par un chien et sa mâchoire rencontra le pavé. Infortuné philosophe ! Il me revient en tête l'histoire de l'illustre Tournefort, qui après avoir fait le tour du monde revint à Paris. Le malheureux, dans ses voyages, avec désappris à sauter et bondir comme tout bon Parisien, et il mourut renversé par un fiacre... J'ai si peur que la même chose advienne à ma pauvre personne, que je m'entraîne à l'occasion pour ne pas perdre cet inestimable talent. Comme ceci, voyez...


Et disant ceci, il s'exécuta comiquement.

- L'Europe suit la mode, et la mode suit Paris. Il n'y a pas d'élégance comparable à celle de ses habitants. Même nos mendiants ont des airs de gravure. Le plus important, dans ce lieu-là, reste la parole, et surtout ce qui permet d'en user avec grâce et intelligence : le bel esprit. On se damnerait pour un bon mot. Un vieux duc s'est même suicidé – Dieu ait son âme – pour avoir été humilié devant le Dauphin Louis. Mais enfin... ah oui ! J'allais oublié ! Les Précieuses ! Quoiqu'elles fussent plutôt du siècle de feu Louis le quatorzième, elles ont quelques survivances aujourd'hui. Vous qui lisez Monsieur Molière, vous devez connaître cet excellente pièce des Précieuses ridicules ! Oh me voici en joie ! Permettez que j'en joue un morceau ! Permettez, ô sieur Lazard, ange des indigotiers, souverain sur son trône de dalles froides qui valent bien le fauteuil du Versaillais royal !
Voilà ce dont je me souviens : Holà ! porteurs, holà ! Là, là, là, là, là, là. Je pense que ces marauds-là ont dessein de me briser à force de heurter contre les murailles et les pavés.
(Changeant de voix et la rendant soudain aiguë) Dame ! c’est que la porte est étroite ! Vous avez voulu aussi que nous soyons entrés jusqu’ici. (Reprenant la première voix) Je le crois bien. Voudriez-vous, faquins, que j’exposasse l’embonpoint de mes plumes aux inclémences de la saison pluvieuse, et que j’allasse imprimer mes souliers en boue ? Allez, ôtez votre chaise d’ici.

Malpertuis jeta un coup d'oeil au jeune homme qui le regardait. Le payait-on pour ses hilarants efforts ? N'était-ce pas un sourire, dans le coin de ce triste et beau visage ?


Dernière édition par Malpertuis le Mer 30 Mar - 22:51, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: De Théologie, et autres divagations vespérales [Flashback]   Mer 30 Mar - 18:59

Silencieux, intrigué, Léandre croisa les bras machinalement comme pour défendre sa légitime tristesse des extravagances quelque peu contagieuses auxquelles se livrait son interlocuteur, et ce en toutes ses manières, par ses gestes comme ses paroles ; néanmoins il parlait de Paris, il était donc difficile de maintenir une attitude défensive bien longtemps et de ne pas se laisser gagner, ne serait-ce que pour rêver un peu à ce que devait être la vie en pareil endroit. Ce n'était pas réellement s'évader de sa situation ; une certaine personne à qui il devait ses misères actuelles et vice-versa se trouvait à Paris.

Il songeait parfois que sa nostalgie étrange pour ce lieu qu'il n'avait jamais connu en était doublée, d'autant qu'il s'interdisait ce voyage de manière tout à fait catégorique. Sa moralité vacillante l'exigeait sans détours. Le substitut proposé par Malpertuis à travers ses folies était d'autant plus délicieux. Il finit par se sentir interpellé, au bout de quelques moments de contemplation au cours desquels tout nuage noir tournoyant autour de sa tête s'était envolé au coin de la rue. Redressant la tête, il chercha quelque remarque intéressante à faire, au milieu de ce feu d'artifice, afin de ne point sembler aussi étourdi qu'il l'était.

''Oui, je connais et l'apprécie, bien que la morale finale m'ait assez déplu... j'ai même eu le plaisir de voir la pièce interprétée par des amateurs à l'occasion d'une fête. Ils ne vous arrivaient pas à la cheville,'' affirma-t-il dans la flamme du moment, mais avec toute la sincérité qui se pouvait voir sous le Ciel. ''Mais j'ai toujours cru qu'il s'agissait d'une fiction. Comment peut-on vivre au milieu de gens si apprêtés ? Et la Cour, en ce cas, doit être un théâtre de jeux absurdes où chacun doit se perdre et se changer en automate turc. Se peut-il seulement que de si étranges femmes trouvent un époux enclin à leur offrir sa vie ? Parlent-elles vraiment de cette façon ?''

Il se leva et, suivant bravement l'exemple de son aîné, singea les précieuses telles qu'interprétées par la troupe en question. Cela lui fut plus facile qu'il ne l'aurait d'abord cru. Les paroles lui revinrent en tête sans délai, il faut dire qu'il avait beaucoup ri ce jour-là et les suivants, et que certaines répliques étaient restées partie intégrante de son vocabulaire ultérieur, tant qu'il avait eu loisir de rire librement.

''- Pour moi, j'ai un furieux tendre pour les hommes d'épée.
- Je les aime aussi; mais je veux que l'esprit assaisonne la bravoure.

Il y a là de quoi faire fuir un César ou un Alexandre.''


La posture, de même, était celle observée, à cela près qu'il n'avait pas sur lui de quoi décrire les grands mouvements de jupes et d'éventails dont s'échauffaient et se rafraîchissaient successivement ces dames. Il se garda d'imiter ensuite Mascarille et Jodelet. Les deux braves lui auraient inspiré le genre de naïves questions qui risquaient de froisser le huguenot. Les hommes quant à eux sont-ils tous de grands bravaches tout en discours et en regards flamboyants ? Est-ce à ce genre de personne que vous faites honneur par votre manière d'être ? Tout le monde est-il donc comme vous là-bas ?

Cela ne se disait pas, bien qu'une réponse positive eût fasciné le jeune homme au plus haut point. Une ville qui était un théâtre, c'était aussi onirique qu'une cité sur la Lune ou au fond d'un lagon, et pourtant cet être en face de lui en était bel et bien originaire. La fatigue de la journée et le poids des mois passés se faisaient légers sur ses épaules, tels le petit ange et le petit diable des représentations populaires, pour une fois également paisibles et le regard brillant alors qu'ils attendaient d'autres récits et d'autres images.
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MessageSujet: Re: De Théologie, et autres divagations vespérales [Flashback]   Mer 30 Mar - 20:26

Le plaisir qu'eut Malpertuis à être suivi dans son élan déraisonnable est extrêmement difficile à transcrire.
Au vrai, la chose ne lui était jamais arrivée, depuis qu'il avait quitté Paris. Louis de Nogaret était de loin la personne qui supportait le mieux ses bavardages, il en riait à l'occasion, mais jamais, jamais on ne donna à l'illustre roi des bavards la réplique. L'autre oiseau, ce petit Corbeau qu'il s'échinait à apprivoiser, savait à peine exprimer le flot brûlant qui lui coulait sur le coeur. Quant à ceux qui s'exprimaient avec distinction, tels que D'Estange ou Asturias, refusaient de se laisser aller, par pudeur, par crainte d'on ne savait quoi, à de telles extravagances. Être fantasque n'est pas si aisé qu'on le croit : on l'est souvent tout seul.
Malpertuis sentit une joie lui pleuvoir dans la poitrine. Pour ces deux vers de Molière que le jeune Lazare venait de lui réciter, il eût donné le monde entier, Paris inclus !... Peut-être pas Paris inclus, à moins d'une tirade entière, et sans faute de diction dans les alexandrins !

Au faîte de l'allégresse, il tendit ses bras d'homme d'action qui brandissait des sabres et tirait sur des cordages presque quotidiennement :

- Dans mes bras, Homme de goût et d'esprit ! S'exclama le Français, inconscient du coup que cette phrase, purement amicale, émanée de la chaleur qui lui était naturelle et que le monde dans lequel il vivait l'empêchait de trop montrer, pouvait porter à son jeune compagnon.

Heureusement, se souvenant d'une question posée à laquelle il n'avait pas répondu, il ajourna son accolade par une digression.

- Vous demandiez quelque chose à propos des Précieuses ce me semble ? Je vais vous répondre : l'homme intelligent n'y choisit pas sa femme. Monsieur Rousseau – toujours lui – a écrit quelque chose de très juste : «  je n'aurais jamais pris à Paris ma femme, encore moins ma maîtresse : mais je m'y serais fait volontiers une amie ; et ce trésor m'eût consolé peut-être de n'y pas trouver les deux autres. »* Pour tout vous dire...

A nouveau il hésita – qu'avait-il justement à tout lui dire ?

- ... pour tout vous dire, quand il a fallu prendre femme, je me suis tournée vers une personne de plus de simplicité, d'honnêteté et de franchise. Elle était un joyau, une perfection, une douceur suffisante pour que les anges, qui sont un peu jaloux des hommes, me la reprissent très vite...

Malpertuis se rembrunit un instant. Il dégluttit, secoua la tête comme pour chasser le souvenir de son chagrin, puis repartit de plus belle, avec un enjouement qui sonnait un peu faux :

- Mais je vais vous faire leçon ! Je doute que cela vous serve en ce lieu-ci, mais, sait-on jamais, peut-être irez-vous à Paris un jour ! Ecoutez et retenez. Quand une Précieuse entre dans une pièce – figurez-vous mon humble échoppe d'apothicaire – il faut se tordre en tous sens pour contenter la conception très particulière qu'elle a de la révérence, comme ceciiii. Non, je l'ai mal exécutée – la faute au manque de pratique. Ensuite, il faut prendre une voix qui pour elle est distinguée, et pour nous proprement désopilante, comme ceci...

Il continua encore un moment à amuser le jeune homme, rit franchement de lui-même, et finit par dire :

- Depuis sept ans que j'ai pris la mer, je n'espérais plus, Monsieur, rencontrer quiconque qui vous fût ressemblant... Aussi étrange que cela puisse vous apparaître, prenez ce que je vais dire au mot : je vous remercie d'exister.


* in La Nouvelle Héloïse, ô monument, ô merveille !
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Léandre Bernique

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MessageSujet: Re: De Théologie, et autres divagations vespérales [Flashback]   Mer 30 Mar - 21:06

Léandre aurait volontiers pris le pirate au mot, mais avait éprouvé quelque soulagement de le voir renoncer néanmoins à cette périlleuse entreprise, d'autant qu'il luttait contre une certaine inclination à l'égard de sa personne physique ; il était résolu, mais au bout de plusieurs attaques, les meilleures citadelles finissent par céder. Les tourbillons de leurs imaginations les entraînèrent vers d'autres échanges, et tout fut aussitôt oublié. Ces huguenots sont des amoureux de Dieu, de toute façon, se répétait le jeune homme, ce qui le tranquilisait. C'est comme si je discutais culture avec un moine.

Il ne pouvait au final qu'acquiescer à la sagesse qui lui était transmise par les lèvres de cet inconnu, quoique Rousseau lui soit moins familier que les auteurs classiques. S'il avait lui-même pris femme un jour, c'eût été une douce amie, qui se serait de son propre aveu trouvée bien de cet arrangement, prévu à l'avance d'un commun accord, afin de ne point priver une nature volcanique des plaisirs de la chair que certaines femmes prisent tout autant que les hommes, dit-on. Il était désormais hors de question de retourner déposer son bien et son alliance, à défaut de son coeur, aux pieds de celle qui aurait dû tenir ce rôle. Il n'avait plus de bien, et n'était plus considéré que comme une sorte de détraqué aux instincts déviants, à jamais impropre à la vie de salon. La demoiselle en question avait été claire à ce sujet.

Rêverie souterraine, qui ne l'empêchait pas de se divertir en surface, alors qu'il suivait les conseils de Malpertuis pour exécuter la parfaite révérence, débiter le parfait compliment, dût-on un jour tenir boutique en Paris et recevoir ces dames aussi dignement qu'il convient pour s'assurer de leur clientèle. Rêverie qui cependant ne le laissait pas en paix, ce dont il s'apercevait en laissant errer des mots qui, étrangement, la recouvraient de leur dais de réalité. Cette jeune fille perdue, avec les espoirs d'une famille heureuse et d'une vieillesse à deux, dont on lui parlait, il se la représentait sous les traits diaphanes et les atours pâles de celle qu'il avait perdue lui-même. Avoir une femme lui avait toujours semblé légèrement incongru. En revanche, élever des enfants et leur apprendre ce qu'il savait l'aurait ravi, et il se devinait d'avance infiniment patient et dévoué à leur égard.

Léandre était cette personne qui, dût-elle souffrir des fièvres une fois, n'avait ensuite de cesse d'épargner à tout autre les angoisses de la maladie. Il n'était jamais si attentionné envers son entourage que lorsqu'il avait dû renoncer à ce qui lui tenait à coeur. A force de toujours se tenir auprès de ses parents, un bras autour de la taille frêle de sa mère, épaule contre épaule avec le roc qu'était son père, ou toute autre manifestation discrète de son affection indémentie, il était persuadé que les mots de l'Evangile, un seul corps et un seul esprit, s'appliquaient en secret à toute l'humanité. C'est sur cette charité instinctive que se rabattit son esprit aux abois, lorsque les derniers mots de Malpertuis qui auraient sans cela sonné comme une sorte de déclaration l'atteignirent de plein fouet.

''Vous pouvez dire ce que vous voulez de ma foi, mais elle m'aide en cet instant : ce que je ressens, j'en fais une prière, alors que ma nature tendrait à en faire un péché.''

Une dernière hésitation, un geste furtif dans l'ombre et il s'empara de la main si souvent tendue au cours de cette étonnante soirée, la porta à ses lèvres et y déposa un rapide baiser, supplice de Tantale alors qu'il lui aurait été si salutaire d'y déposer sa joue froide de l'air de la nuit, et de fermer les yeux quelques moments, livré à une ancienne illusion mille fois répudiée, mille fois revenue. Ce fut aussi rapide que l'envol d'un oiseau. A nouveau, selon son habitude, que certains jugeaient désarmante et d'autres infantile, il s'excusa d'un sourire.

''Je prie du fond de mon coeur pour que toute chose qui vous tourmente retombe sur ma tête indigne, et vous laisse en paix. Et je crois, comme je crois en Dieu, qu'un tel transfert est possible. Les guérisseurs de mon pauvre voisinage en usent ainsi et je voudrais, en cet instant, être guérisseur.''

Etant aux origines apothicaire, l'étrange personnage devait tout à fait saisir ce qu'il tentait de lui exprimer. Et lorsque le coeur a battu une fois, un rien suffit à le faire souvenir de ces voeux insensés qui l'agitaient jadis, lui semblaient si évidents, à nouveau, et si fous aux yeux du restant des vivants. Ce dont il parlait, cette impression que l'on n'offrira jamais assez pour ce que l'on vient de recevoir, il était certain que Malpertuis l'avait ressenti au moins à une occasion, cette occasion tragique qu'il lui avait confiée.
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MessageSujet: Re: De Théologie, et autres divagations vespérales [Flashback]   Mer 30 Mar - 22:34

On imagine d'ordinaire que la vie de pirate est une succession d'aventures trépidantes, de merveilles et de prodiges, d'or amoncellé et de belles princesses captives. On a tort.

La vie de pirate c'est la mer, pendant des jours, des semaines, des mois, jusqu'à écoeurement. C'est parfois la côte, qui est aussi poisseuse que la mer. C'est la nourriture infecte. C'est le scorbut, les bagarres, la sueur, l'urine. C'est les ordres qui pèsent et le spectre de la corde. C'est en venir parfois à croire que Dieu oublie... Ce sont des heures à briquer le pont, à ravauder les voiles, à nettoyer et affûter les coutelas. C'est lire dans l'oeil de l'autre cet éclat rétif de l'âme qui ne donnera jamais plus rien de viable.
Il y a de l'ennui à être pirate. On s'en fatigue vite. Mais quand on en est arrivé à l'être, il est difficile d'envisager de se faire autre chose... C'est une vie ni pire ni meilleure qu'une autre. Les surprises y sont rares. La peur s'y rue autant que la joie, c'est-à-dire peu souvent.

Alors Malpertuis, phraseur, un rien content de lui, toujours prompt à rebondir et à se tirer des mauvais pas par quelques phrases finement composées, se trouva là face à l'inédit le plus parfait. La chose arriva rarement dans sa vie, mais il ne sut que faire.
Un peu hébété, soudain silencieux, il détesta bouger les lèvres sans qu'aucun son ne sortît de sa gorge. Cette fois, Malpertuis ne pouvait plus ignorer l'aveu du jeune homme. L'acte, à l'inverse du discours, apportait des certitudes.
Et maintenant ?

Ce péché-là en était un chez les Protestants autant que chez les Catholiques, autant d'ailleurs que chez les Juifs et les Mahométans. Alors vraiment, la Terre était la patrie des anges tombés, des traîtres aux beaux visages qui ne se consolaient pas d'avoir manqué au seul être qui méritât la loyauté ?... Fallait-il que cette âme, qu'il avait trouvé si semblable à la sienne, fut à ce point perdue ? Fallait-il qu'un démon tourmentât un corps si peu solide ?
Le coup fut tel pour le pauvre Français qu'il crut que les veines qui tenaient son coeur avaient lâché, et que le palpitement vital s'était trouvé précipité vers son ventre.
Au bout de quelques secondes, il parvint cependant à parler, toute gaieté envolée, en détachant soigneusement ses syllabes :

- La vie nous fait endurer suffisamment d'infortunes pour qu'on souhaite se charger en plus de celles des autres, Monsieur... Du reste, laissez à chacun le soin de se rendre digne de Dieu.

Quoiqu'il ne le connût pas depuis longtemps, le jeune insulaire devait avoir compris que chez cet homme-là, la brièveté était mauvais signe. Pour ne pas être trop dur – il répugnait à cela envers les enfants et les adolescent, et Lazare avait un visage plus jeune que ce que supposait son âge véritable – le Parisien ajouta tout de même un sourire encourageant. Qu'on oubliât l'incident, et il n'y paraîtrait plus rien.
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MessageSujet: Re: De Théologie, et autres divagations vespérales [Flashback]   Mer 30 Mar - 23:16

D'abord, ce furent quelques instants de silence. C'était en soi aussi inquiétant que naturel, les deux se confondant en ces eaux troubles où naviguait Léandre chaque jour de sa vie. Puis quelques paroles, mais tôt éteintes. Il demeura à son tour silencieux, attendant de voir si quelque suite allait advenir. Un malaise grandissant cherchait à s'installer, et Léandre puisait dans ses dernières réserves de confiance pour nier l'apparition d'un tel fossé entre eux. Néanmoins, l'idée était aussi évidente qu'insupportable. Il serra les mâchoires sous l'effet d'un étau de bronze froid qui se refermait inexorablement sur lui, écrasant dans sa poitrine ses sentiments terrassés, qui s'étaient laissés aller à tant de légèreté dans les minutes précédentes, tant de voltes et d'ensoleillement. Ces choses-là n'étaient pas pour lui. Un peu plus tôt, la perspective des larmes avait paru révolter le pirate, aussi était-il hors de question de s'y laisser aller. Pâli mais impassible, Léandre retourna simplement s'asseoir à sa place en signe de docilité absolue, comme un soldat lève les mains pour montrer qu'il n'a pas d'armes.

''Voici les derniers mots d'un roman : Je cheminais toujours, sans autre dessein que de le suivre, mais tellement ravi d'avoir trouvé un homme que je n'osais détourner les yeux de lui, tant j'avais peur de le perdre.''

Les mots répétés à voix haute dans sa mansarde, comme il faisait de tous les ouvrages qu'il n'avait pu emporter de chez ses parents, ou avait dû par la suite vendre afin d'acheter de quoi se nourrir, apaisèrent ses émotions et lui permirent de soutenir le regard de l'autre homme, d'y chercher sans trop d'angoisse les signes d'un rejet, d'une incompréhension, au mieux - mais était-ce un mieux ? - d'une pitié, qu'il aurait déjà croisée par le passé. Tout semblait tranquille, et il n'était pas si sûr qu'il l'avait été sur le moment que son geste ou ses mots aient réellement fâché le pirate. L'idée que cet excellent camarade avec lequel il plaisantait si bien auparavant soit soudain fâché contre lui était une idée à lui rompre l'âme. Après tout, ils ne se connaissaient pas. Il suffisait que l'autre ait envie de passer son chemin et de ne plus recroiser sa route, et ce serait comme si cette conversation n'avait été qu'un rêve futile, une songerie de désespéré.

''Cet auteur, le connaissez-vous ? Je pense à lui et à la Mort lorsque je regarde la Lune. Ma place n'est ni au Paradis, ni en Enfer, je le sais. Sans doute irai-je là-bas, alors... Cela va mieux à présent, vous pouvez parler franchement. Voulez-vous reprendre ce que vous avez dit ? Je le comprendrais. Et ce serait sans doute plus sage. Que vous me remerciez... C'est ça, vous me remerciez d'exister, et...''

Il n'y eut nul signe avant-coureur cette fois. Deux sillons jumeaux vinrent briller sur les joues du naufragé sans île, qui baissa la tête pour poursuivre. Il faisait très sombre à présent, sa voix n'avait pas flanché, il pouvait encore garder la face. C'était tout ce qui resterait si l'entretien s'achevait là. ''...Et que je ressemble à un ange.''

Mieux valait s'en tenir là, finalement ; c'était déjà suffisamment ridicule, son père eût-il été présent l'aurait probablement abattu sur place afin de l'empêcher de poursuivre. D'ailleurs, tout était dit. Sa gorge était à présent trop serrée, il eût été imprudent de continuer. Autant que le dévorât le sentiment d'injustice et de révolte, qu'il était incapable d'exprimer, devant la possibilité que lui soit rendue cette solitude si conforme à ses bonnes résolutions, mais si aisément abdiquée et si amère soudain, pour autant il supportait moins encore de rendre à la nuit ce monsieur qui s'y trouvait par instants si triste et si endeuillé, de lui gâcher son image d'un ami inattendu capable de citer quelques vers et d'apprendre quelques tours ; en somme, de le priver, par sa franchise et le défaut de sa nature, de quelque chose dont il semblait avoir tant besoin. Ce monsieur à qui le sourire et la verve allaient tellement mieux... eh bien, que toutes les autres humeurs à la disposition de l'être humain.

Le Seigneur donne, le Seigneur reprend ; ainsi soit-il. Une petite voix dans l'âme de Léandre commençait à répondre : une fois, mais pas deux.
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MessageSujet: Re: De Théologie, et autres divagations vespérales [Flashback]   Jeu 31 Mar - 10:24

- Je ne connais pas l'auteur que vous citez... Mais si vous vous voulez mon avis, la lecture de ce genre d'ouvrages n'est pas souvent d'un grand profit. On les déconseille aux natures impressionnables, tels que les jeunes filles, les femmes en général... et les jeunes gens émotifs.

Malpertuis soupira. Vraiment il ne savait plus que faire. De sa vie, il ne s'était trouvé dans un tel embarras. Il fit quelques pas d'un côté, puis de l'autre, reserra son catogan, se passa la main sur le visage. Dans sa tête, l'infernal martèlement l'excédait : « Et maintenant ? Et maintenant ? ! »
Il songea que si Dieu avait placé ce jeune égaré sur sa route – qui portait son nom, qui plus est ! – ce n'était pas par hasard. Il crut à une décision qui le dépassait. Tourner le dos à l'épreuve eût été tourner le dos à Dieu lui-même. Rosser une bande de soudards, tenir tête au Khazi, tirer un sourire à Crow même, relevait, à côté de cela, du jeu d'enfants.

- Bien, veillons à ne pas agir inconsidérément. Déclara Malpertuis, sans qu'il fût possible de déterminer s'il se parlait à lui même ou s'il s'adressait également au jeune insulaire.

- Vous êtes une âme en peine, du moins c'est l'impression que vous donnez... Après un temps : Vous faites bien d'être romain ! (Un rire lui vint, dont il ne se serait pas cru capable l'instant d'avant. Il retrouva un peu d'aplomb.) La base de votre foi est la rédemption. Tout espoir n'est donc pas perdu, et il n'est pas dit que vous errerez éternellement. Dans la foi protestante, la lutte de l'Homme est de peu d'importance. Seule compte la grâce, seule la grâce sauve. L'Homme n'a de valeur que l'amour que Dieu lui porte...

Retrouver la parole rassura Malpertuis. Il se sentit à nouveau lui-même, recouvra son sang-froid. Il lui avait été si désagréable d'être désarçonné, qu'il se jura bien de ne plus se laisser surprendre – vaine résolution : peut-on jamais rien contre l'étonnement ?

- Maintenant, Monsieur, ne pleurez plus. Battez-vous puisque c'est ce que commande la foi de vos pères. Battez-vous contre vous-même. Continuez de transformer en prières les péchés qui vous hantent. Luttez pour que votre visage ne soit plus seul à la semblance des anges. Souvent vous vous croirez condamné à la défaite, vous direz que c'est plus que ne peuvent vos épaules, vous voudrez vous laisser traverser par le desespoir. Ce sera justement dans ces moment-là que Dieu sera le plus proche de vous. La vie est une agonie, c'est-à-dire un dernier combat.
Ayez foi en Lui, espérez. Nous, Protestant, ne nous battons pas. Nous espérons. Nous espérons sa venue, l'amour qu'il met sur la tête de chacun d'entre nous, la grâce qui peut-être un jour nous élévera auprès de Lui. Espérez qu'Il vous aime. Quel mal y a-t-il, même pour un catholique, à espérer ?


Puis, ne pouvant s'empêcher de redevenir Malpertuis, il bondit sur ses pieds, réajusta son tricorne, et conclut :

- Haut-les-coeurs !
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MessageSujet: Re: De Théologie, et autres divagations vespérales [Flashback]   Jeu 31 Mar - 11:19

Un fantôme de rire amer faillit échapper à Léandre lorsqu'il reconnut quelques mots dignes de son père. Ce devait encore être cette voix sévère qui le tourmentait de l'intérieur de son âme, de son éducation. Vous étiez trop impressionnable pour toute cette philosophie. Ces soit-disant Lumières vous auront obscurci le jugement. Une prison de fous, voilà où vous finirez, avec votre... comment s'appelle-t-il, déjà ? La philosophie est un loisir de vieillards.
Mais j'aime la philosophie, songeait Léandre. C'est une consolation si semblable à celle de la religion. Douces voix venues du fond des âges qui affirment qu'au fond, nos petits malheurs ne sont pas si graves : il existe tellement plus grand... D'un geste rapide, il passa la main sur ses joues. Au fond, la religion devait désormais lui suffire, le pirate n'avait pas tort. Les hommes d'Eglise n'étaient pas tous amis de la philosophie. Ce devait donc réellement être quelque chose de dangereux, du moins pour les âmes faibles. Il savait l'être, à certains égards.

''Vous êtes donc un prêcheur habile, en plus d'un poète et d'un orateur...'' remarqua-t-il à mi-voix alors que les idées commençaient à reprendre place en son esprit, comme des élèves chahuteurs regagneraient peu à peu leurs bancs et accepteraient de se remettre au travail, bon gré mal gré, l'un après l'autre. Il sentait que c'était folie, que c'était mensonge : le prêche ne l'avait pas apaisé, mais bien la présence à ses côtés du prêcheur. Il ne surmontait l'horrible angoisse qui l'avait un temps submergé, que parce que la conversation avait repris, et qu'il se sentait à nouveau objet d'espoir. L'homme qui lui faisait face ne modifiait pas son comportement à son égard ; il ne cessait pas de lui sourire, ni plus simplement de lui parler. Il ne le traitait pas en créature perdue. C'était ce qui le guérissait, le ramenait des affres, et cela seul, non pas la pensée d'un Dieu bienveillant, prêt à le ramener sur le droit chemin, à quelque distance qu'il se fût égaré, selon la sincérité de son repentir. Quelle sincérité y avait-il, d'ailleurs, à prier un Dieu qu'il aurait peut-être renié pour le premier être humain de passage à lui témoigner un amour concret, tangible ? Léandre se demandait soudain s'il ne jouait pas la comédie, au monde et à lui-même.

Il était une sorte de sauvage, sans doute, né par hasard d'une famille civilisée. Il se sentait comme cette petite bonne qu'il avait appelée princesse, par jeu, et qui avait perdu toute contenance jusqu'à fondre en larmes dans ses bras, car dans le pays d'où on l'avait enlevée, elle était princesse pour de bon, et ne croyait plus entendre quiconque s'adresser à elle sur ce mode jusqu'à la fin de ses jours... mais devoir ployer le chef avec résignation sous des humiliations incessantes, pour paiement d'une faute qu'elle ne s'expliquait pas. Comme le faisait à présent celui qu'il pouvait considérer comme un ami, Léandre lui avait conseillé de chercher le salut dans la religion. Elle ne serait plus jamais une princesse pour personne, ne reverrait jamais sa terre d'origine, et ne pourrait sans doute ni se marier, ni élever ses propres enfants ; mais il fallait qu'elle accepte cette condition, et cherche le bonheur là où elle pouvait encore le trouver, sans quoi son âme était perdue dans le péché de désespoir.

Il songea au destin final de cette pauvre enfant, et frissonna en jetant un bref regard aux lueurs de la Lune, qui se montrait d'autant plus belle qu'avançait l'heure.

''J'aurais peut-être dû me tourner vers le Temple comme vous,'' jeta-t-il en manière de plaisanterie, bien qu'il n'y eût pas le coeur, et justement à cause de cela. ''Espérer, voilà qui m'est facile, je n'ai qu'à me prendre en main et cesser mes jérémiades. Mais me battre... Je ne sais me battre que dans le confort des salles d'escrime, et à condition que chacun soit garant de la sécurité de son adversaire, voyez-vous ? Jamais vous n'avez eu devant vous plus pitoyable combattant.''

S'il était lucide à l'égard de ses propres capacités, il était rare que Léandre s'en épanchât ainsi - mais il était rare qu'il bavarde, et sans le tourbillon que constituait Malpertuis pour l'y entraîner, il est probable que de l'année il n'aurait jamais transmis autant d'informations à une même personne. Et puis, c'est qu'il avait peur qu'on le sache incapable de tourner contre un autre être humain le joli sabre de parade qu'il portait à la ceinture. Mais il était assez assuré à présent pour remettre sa vie entre les mains du pirate - un paradoxe qu'il s'expliquait peu, mais il avait renoncé à s'expliquer quoi que ce soit. Ses propres agissements lui apparaissaient comme un tissu de chaos. Mais jouer le jeu, il saurait le faire. Il y était passé maître au fil des mois, en déchirant un peu au passage son manteau de mauvais comédien.
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MessageSujet: Re: De Théologie, et autres divagations vespérales [Flashback]   Jeu 31 Mar - 18:37

- Vous êtes donc un prêcheur habile, en plus d'un poète et d'un orateur...

Malpertuis prit cela pour un compliment, ce qui le rendit sautillant :

- Ça, Monsieur ! C'est une possibilité protestante ! Le sacerdoce universel : chacun de nous est prophète, prêtre et roi. Nul besoin d'être investi pour parler de Dieu.

Mais le jeune insulaire était encore sombre, et déjà reprenait :

- J'aurais peut-être dû me tourner vers le Temple comme vous. Espérer, voilà qui m'est facile, je n'ai qu'à me prendre en main et cesser mes jérémiades. Mais me battre... Je ne sais me battre que dans le confort des salles d'escrime, et à condition que chacun soit garant de la sécurité de son adversaire, voyez-vous ? Jamais vous n'avez eu devant vous plus pitoyable combattant.

Le Parisien passa une main dans ses cheveux blonds, l'air embarrassé.

- Eh bien ! Vous êtes sévère envers vous-même... Fit-il remarquer. Les vrais combats, Monsieur de Providence, sont ceux que l'on mène au-dedans de soi, disons du moins que ce sont les plus ardus. Pour les autres, tant que vous ne vous faites ni soldat ni pirate, je vous assure qu'il y a au fond peu d'indignité à n'être pas capable de tuer un homme...

Malpertuis ponctua sa phrase d'un franc sourire. Quoique la vie humaine eût en ce temps-là bien moins de prix qu'elle n'en a aujourd'hui, le roi des bavards avait finalement assez peu le goût du sang. Il semblait presque frileux, par rapport au second de L'Amphitrite – du reste qui ne l'eût pas paru, à côté du Khazi ?
Si Malpertuis ne s'épouvantait pas du sang qu'il pouvait avoir sur les mains, puisque c'était pour lui les conséquences de son office, et qu'il fallait bien vivre en ce monde, il trouvait assez peu vertueux d'encourager les autres à faire de même. Lazare avait suffisamment d'écheveaux à démêler pour n'avoir pas en plus cette hantise-là de laquelle se défaire !

- Si le besoin cependant s'en faisait sentir, je serais ravi de faire quelques passes avec vous, en journée, et vous enseigner quelques astuces de pirate vieillissant...


HRP :
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MessageSujet: Re: De Théologie, et autres divagations vespérales [Flashback]   Jeu 31 Mar - 19:07

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Il était heureux que l'un fût de sa chapelle propre et l'autre de la sienne, car jamais Léandre n'eût assumé les sommets où l'aurait entraîné une tentative de prêche, en revanche si Malpertuis avait montré semblable timidité, le jeune commis se serait vu privé de ses avis. Plus le temps s'écoulait depuis cette étrange crise qui avait un instant mis un terme à leur babillage, et plus il se sentait rasséréné. Sa pensée semblait suivre deux cours parallèles, l'un, auquel il ne donnerait sans doute jamais voix au chapitre, murmurant : à quoi donc riment tes simagrées, quand toi-même tu ne crois pas à ce que tu dis ? et l'autre suivant de bon coeur le fleuve riant de leur nouvel échange, à chaque instant contenté de l'humanité qu'on lui témoignait.

Comme il l'avait soupçonné, cette humanité s'étendait au genre concerné dans son ensemble, et il n'était pas un rare privilégié. Il avait affaire à un pirate qui rechignait à battre les mousses et ne trouvait nulle gloire à compter ses victimes. Rien à craindre de cet homme-là, et tout à admirer. Si seulement il n'avait pas souffert d'un infâme défaut de nature, Léandre aurait jugé parfaitement logique de lui vouer une amitié inconditionnelle. Méfiant de lui-même comme il l'était, ces simples impulsions de la vie quotidienne lui étaient gâchées comme par un poison insidieux. Il faillit protester au mot ''vieillissant'' et demander quel était exactement l'âge de Malpertuis. Immédiatement, quelque chose l'arrêta en lui faisant voir à quel point, suivant son précédent aveu, les compliments qui lui venaient en tête seraient de mauvais goût et sans doute peu appréciés.

''Je vous promets de prier chaque jour, et de ne me jamais faire pirate ni soldat,'' déclara-t-il avec un sérieux absolu. ''Mais j'aimerais tout de même être capable de me défendre, si vous avez cette bonté. Et parler de matières plus abstraites avec vous. Vos prêches de huguenot me sont aussi profitables, à ce qu'il semble, que les discours des missionnaires jésuites chez qui je me rends d'ordinaire. Je n'ai guère à vous offrir en retour...''

Il s'interrompit, une pensée traversant son esprit comme un papillon de nuit, soudain pris dans la flamme, et l'instant d'après flamme lui-même. Il y avait bien quelque chose, cependant. Il n'avait pas encore dépensé l'argent reçu du libraire pour lui reprendre certain roman... Ce serait un cadeau quelque peu impertinent, mais il avait cru remarquer qu'une dose modérée de cette épice mentale n'était pas pour déplaire au Parisien. Bien, c'était chose décidée, mais il n'en parlerait pas pour l'heure, il trouvait plus amusant de prendre l'adversaire de court.

Un très léger sourire dansa un bref instant sur ses lèvres puis s'éteignit. Comme un écolier qui s'efforce d'avoir l'air innocent, il croisa les mains et garda un silence tout sauf naturel. Ce n'était d'ailleurs pas à lui de fixer un rendez-vous, il revenait tous les soirs porter la recette au même point, tandis qu'à coup sûr un pirate passait sa vie à naviguer d'un port à l'autre, voire au-delà, en des îles où il n'y a pas même de mouillage officiel, sur des plages qui n'ont jamais été foulées par un pied humain, rêve de paix avant le Royaume pour Léandre, qui songeait parfois s'y exiler lorsque la tentation le tourmentait.
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MessageSujet: Re: De Théologie, et autres divagations vespérales [Flashback]   Jeu 31 Mar - 21:26

Vraiment, il était touchant, avec sa frimousse d'ange, ses yeux baissés, son français trop correct pour le lieu qu'il habitait et ses mains de fille qui travaillaient trop dur. Quelle injustice... Vraiment, une partie de l'enfer était sur terre – il eût été fou d'en douter. S'il n'avait craint d'encourager un tournoiement vicié dans l'âme de son frêle compagnon, Malpertuis eût affectueusement passé sa main dans les cheveux bruns du garçon. Il s'en empêcha. Un franc sourire vint compenser ce geste, et il affirma :

- Ne vous inquiétez pas de cela, jeune homme. Je ne veux pas de retour.

Malpertuis se sentit soudainement éreinté. L'heure était déjà avancée, et il s'était levé extrêmement tôt le matin même – habitude de marin sans doute... Il ne put cependant pas se résoudre à prendre congé de son interlocuteur brusquement. Sans qu'il en sût la raison, il voyait cela comme un coup d'une cruauté indiscible. Peut-être était-ce parce que cet oisillon-là cherchait n'importe qu'elle main à laquelle s'accrocher pour éviter de sombrer tout à fait, et que partir ainsi, sans plus rien que le souvenir étrange d'une conversation étrange, eût équivalu à retirer prestement une main pouvant mener au salut ? Peut-être parce qu'il avait pris plaisir, en dépit de l'embarras dont le souvenir lui était désormais étonnamment évanescent, à converser avec le jeune Lazare ? Peut-être parce qu'il croyait mal au hasard, et qu'il devait bien y avoir une raison, pour que son égarement l'eût conduit à plus égaré que lui ?

- Si vous voulez bien m'indiquez comment regagner le port, Monsieur Lazare... Mon corps me fait tant souffrir que je soupçonne une mutinerie fomentée en ma carcasse... Je crains de devoir céder aux ordres impérieux de la chimie humaine. Vous feriez d'ailleurs bien de m'imiter, la nuit est faite pour dormir, pas pour jouer aux théologiens ou aux précieuses !... Mais ne faites donc pas cette tête-là, serin des îles ! Je comptais, avant d'aller rejoindre mes pénates, vous proposer une petite leçon d'escrime, puisque votre éducation en la matière est lacuneuse. Qu'en dites-vous ? Mon navire ne lèvera pas l'ancre avant quelques jours, j'ai tout loisir de vous retrouver demain, ou après-demain, selon vos libertés.
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MessageSujet: Re: De Théologie, et autres divagations vespérales [Flashback]   Ven 1 Avr - 13:29

Le visage de Léandre s'éclaira aussi rapidement qu'il s'était rembruni, car son voeu le plus cher dans la limite du raisonnable était exaucé sans qu'il ait eu besoin de supplier lui-même, ce qui lui aurait semblé diablement inconvenant ; cependant un petit détail le fit tiquer et après avoir machinalement épousseté ses vêtements, qui étaient pourtant au-delà de toute coquetterie après la journée de travail essuyée, et entrepris de raccompagner son nouvel ami en le remerciant chaleureusement de sa proposition, il finit par revenir à ce terrain glissant, mais qu'il se devait désormais de traverser.

''Je n'ai rien à vous cacher, aussi puis-je bien vous donner mon véritable nom. Je suis le fils d'un important négociant d'Hispaniola, Anselme Bernique, originaire de Nantes.''

Presque tenté de s'en tenir là, Léandre prit une inspiration et enchaîna d'un trait, comme si de rien n'était :

''Et mon prénom est Léandre. Oui, comme l'amoureux de l'Egyptienne. Je donne différents surnoms lorsque je rencontre quelqu'un, par peur, je suppose, pour pouvoir disparaître aisément en cas de mauvaise entente. Lazare est celui que j'adopte lorsque j'ai même un faible espoir que les choses se passent bien.''

Que c'était ridicule, cet aveu, comparable à celui que pourrait faire une Précieuse abdiquant son nom de salon, arbitraire arrangement de syllabes hellénistiques ! Mais c'était une marque de confiance, il ne voulait pas laisser partir le pirate en possession d'informations erronées, ce n'était pas correct du tout - et il s'assurait ainsi de retrouvailles plus aisées au cas où l'un d'eux ait à se mettre en quête de l'autre. Puis, rien ne lui disait qu'en intégrant la piraterie, l'on ne se coiffait pas également d'un nom de plume, pour ainsi dire, déguisant ainsi sa trace et dispersant les éventuels poursuivants ; paria pour paria, ils n'avaient guère à s'envier l'un à l'autre en termes de guerre contre le monde entier.

La rumeur des établissements de boisson s'était faite joyeux tumulte, et malgré toute sa bonne volonté le jeune commis n'irait pas plus loin ; d'autant qu'on distinguait déjà quelques mâts surmontés de lanternes, au-delà des toits les plus éloignés. Difficile de se fourvoyer en pareille situation à moins d'y mettre vraiment du sien. Quant à s'approcher, en pleine nuit noire, du navire auquel Malpertuis avait fait allusion, c'était une très mauvaise idée, tous les instincts soudain ligués qui se faisaient d'ordinaire une querelle sanglante dans le coeur de Léandre le lui criaient d'une même voix. Il s'arrêta donc, frôlant du bout des doigts la manche de l'autre homme comme un lépreux qui n'ose s'avancer davantage, et tenta de lancer d'un air dégagé :

''A demain, s'il vous plaît, Monsieur le Huguenot. En travaillant dur, je pourrais cette fois être de retour en ville avant la tombée du soir, ce qui serait préférable. Voudrez-vous que je vienne vous chercher ?''

La vérité, c'est qu'une lueur de reconnaissance expectative se faisait jour sur son visage, assez ostensiblement. Il savait cacher son envie de rire aussi mal que ses larmes. Quelle étrange nuit ! Il lui semblait avoir vécu plusieurs vies depuis que, endolori et traînant les pieds, il avait passé ce soir-là pour la énième fois le portail de son lieu de travail, comme tant de soirs où il était rentré seul, récitant intérieurement les psaumes.
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MessageSujet: Re: De Théologie, et autres divagations vespérales [Flashback]   Ven 1 Avr - 19:23

L'aveu d'un mensonge est une impasse philosophique.

Malpertuis trouvait toujours spécieux le menteur qui se présente comme ayant menti. L'individu avouait son méfait, et regrettait de n'avoir pas été sincère... La belle affaire ! Mais par là, il avouait au moins deux autres choses : son incroyable capacité à duper, et son peu de scrupules à le faire.
Qui a menti avec talent, même s'il l'avoue, renonce à jamais passer pour un honnête homme, en ce sens où l'on aura toujours un doute sur la véracité de sa parole.
Lazare devenait Léandre... Qui était un nom peut-être moins probable encore. Et demain ? Lucien ? Laurent ? Louis ?...

Malpertuis ne répondit rien à l'aveu du jeune insulaire, il se contenta d'admettre l'information et de la retenir. Le parisien aimait que les choses fussent claires : noir ou blanc, pas ce gris, pas cet entre-deux-eaux, ce mi-figue mi-raisin qui était bien près de le rendre fou.
En d'autres circonstances, il eût trouvé moyen de décliner, mais il était décidé à laisser sa chance à cet animal d'indigotier. Si une raison encore venait parler contre lui, alors Malpertuis ne le reverrait de sa vie. Molière sans doute, à son insu, y était pour quelque chose. Comme il était d'une extrême franchise, Malpertuis, au moment de prendre congé, prévint son jeune compagnon :

- A demain, s'il vous plaît, Monsieur le Huguenot. En travaillant dur, je pourrais cette fois être de retour en ville avant la tombée du soir, ce qui serait préférable. Voudrez-vous que je vienne vous chercher ?

- A demain, Monsieur... J'hésite à vous nommer... c'est que même mon esprit fin et éduqué finirait par se perdre, dans vos emmêlements, répondit-il avec un soupçon d'ironie. Là, là ! Ne faites pas ces yeux de moineau qui prend l'averse ! Bonne nuit, jeune Léandre ; tâchez de vous reposer et de prendre soin de vous. Demain je viendrai me désaltérer à l'auberge que vous voyez là, en sorte que je vous guetterai. En vous voyant posté ici, j'avancerai vers vous. Prenez garde toutefois : je n'accorde de prix qu'aux hommes de bien, les autres, je les tolère sur la terre parce qu'ils furent faits par Dieu, mais j'évite leur commerce. Si vous souhaitez ne m'être pas indifférent, veillez à appartenir au bon groupe. Puis il s'efforça de retrouver son enjouement coutumier, quoique le coeur n'y fût plus : Et continuez de me dire du Molière, c'est toujours un soulagement à l'oreille du meneur de pirates. Le bonsoir, Monsieur, je m'en retourne à mes vulgarités marines.

Malpertuis s'éloigna, sa haute silhouette surmontée d'un tricorne se couvrit de lumière quand il passa près des bouges bruyants, puis redevint grise et se dissipa dans l'obscurité des rues. Tout en marchant, il priait pour le salut du jeune égaré qu'il venait de quitter, pour que Laure ne l'oubliât point, pour que Dieu le guidât et que son rendez-vous du lendemain fût le bon choix.
L'idée de visiter quelques charmantes pour ne pas dormir seul lui faisait horreur, cette nuit-là. Il chercha des yeux la boîte de bois et de toile qui lui faisait office de maison depuis six ou sept ans, la deuxième Paris, l'alliée chérie qui, elle au moins, ne lui ferait jamais défaut. Elle était là, belle sous sa coiffe d'étoiles ; L'Amphitrite somnolait, dans le port de Tortuga.


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