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 Souvenirs, murmures & châteaux en Espagne

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MessageSujet: Souvenirs, murmures & châteaux en Espagne    Ven 11 Mar - 20:34

Ana se sentait fourbue. Elle n'était pas habituée aux conditions de vie des marins - et encore n'avait-elle pas à se plaindre : L'Amphitrite lui offrait ce qu'il y avait de mieux en mer !

Quatorze jours exactement. Quatorze jours avaient passés depuis l'abordage du Libertad et la mort de Leonor. Huit depuis que Nogaret avait levé la main sur elle. Ana regardait sans émotion la morsure que son peigne d'or avait infligé au plancher de la cabine - elle n'était pas d'une race de laquelle la crainte était coutumière. C'eût été mentir que de prétendre que l'idée qu'il pouvait recommencer ne l'effleurait pas de temps à autres, mais elle n'éprouvait pas la moindre peur. Tout l'orgueil de son sang, mêlé à son infinie piété, se soulevait en elle et paraissait la protéger.
L'heure était aux efforts. Un pacte tacite était en quelque sorte passé entre les deux occupants de la cabine. Ce fou de Français* avait fait son oeuvre - et plutôt bien, il fallait en convenir - Nogaret s'était montré presque charmant, au cours des dernières heures. Toute fille de duc qu'elle était, Ana-Maria de Armerin était une femme avisée qui savait s'adoucir quand les circonstances l'imposaient.

Ses nuits étaient agitées et courtes. Quoiqu'elle ne fût jamais dérangée, elle ne parvenait pas à être habitée par suffisamment de sérénité pour que son sommeil fût réparateur. La journée, cependant que Nogaret se reposait, elle lisait et veillait à se mouvoir le moins possible. Parfois, elle levait les yeux de sa bible ou de ses poèmes français, et les posait sur le dormeur. Il n'avait pas un sommeil beaucoup plus paisible qu'elle. Au vrai Ana doutait que la présence d'une étrangère dans la cabine fût la seule raison des dents serrées et des traits crispés de Louis de Nogaret. Une fois, elle avait tourné une page un peu brusquement, et le pirate avait eu un sursaut.

- Pardonnez, je...

Ana s'était interrompue immédiatement ; Nogaret ne s'était pas éveillé. Elle avait poussé un soupir, un peu égarée, avait lentement abaissée son épaule pour détendre sa nuque endolorie. Elle s'était morigénée vertement. S'excuser ? Et pourquoi ? Auprès de qui ?! Les héros de sa race se rebellaient à l'intérieur de ses artères et des courbes de son coeur. Nerveuse, elle s'était élancée vers la seule aide qui lui restait, loin de son pays, de sa famille et de ses pouvoirs de presque princesse : son chapelet de nacre.

"Santa Maria, llena eres de gracia..." **, répétait-elle.

Le quatorzième jour commençait, Nogaret ne tarderait pas à rentrer, éreinté par ce rythme qu'elle avait bouleversé, lui demanderait comment elle se portait et si elle était reposée, et irait s'allonger pour sombrer, quelques secondes plus tard, dans son mauvais sommeil.

La porte de la cabine s'ouvrit, Ana interrompit sa prière et leva les yeux.

- Bonjour, Capitaine. , dit-elle poliment.

Mais l'homme qui entra dans la cabine n'était pas Louis de Nogaret, c'était un Amphitrion dont Ana ne se souvenait pas - elle revoyait le Khazi (comment oublier ce haineux personnage ?), l'Espagnol qui s'occupait des voiles, le Corbeau qu'avait envoyé Nogaret après leur querelle, Malpertuis évidemment, mais lui...

- Je me suis méprise, s'empressa-t-elle d'ajouter.Je ne m'attendais pas à ce que quelqu'un d'autre que le capitaine entrât en ce lieu-ci, à cette heure-ci.

* Malpertuis, bien sûr
** "Sainte Marie, pleine de grâce..."


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Eneas Asturias

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MessageSujet: Re: Souvenirs, murmures & châteaux en Espagne    Sam 12 Mar - 10:46

Eneas se trouvait à la proue du navire lorsque le capitaine était venu le voir pour lui demander d'aller distraire l'otage retenue dans sa cabine. Cela faisait bien longtemps qu'Eneas avait renoncé à dormir en même temps que le reste de l'équipage, de peur qu'il ne parle en dormant et se trahisse. Il préférait se reposer en plusieurs courtes fois, lorsque les hamacs étaient pour la plupart vides, ou vides d'hispaniques. La nuit, il se réfugiait donc souvent à la proue de l'Amphitrite. La proue était un endroit unique. C'est là que le présent rencontrait en permanence, et avec fracas, l'avenir. Le bateau fendait les flots vers une destination inconnue, synonyme de morts à donner et d'une mort à recevoir. Le plus tard possible.

Ainsi donc, Louis de Nogaret lui avait demandé de se rendre dans sa cabine pour distraire l'otage qui y était retenu. Pourquoi Eneas précisément ? Il était, certes, Espagnol. Mais ils n'étaient pas rares sur l'Amphitrite. Peut-être Nogaret avait-il remarqué, depuis tout ce temps, ses manières de noble ; ou peut-être Eneas était-il l'Espagnol le plus digne de confiance sur le navire. Bien que cette dernière idée soit des plus séduisantes, Eneas savait qu'elle n'était pas la plus probable. A l'avenir, il lui faudrait faire davantage attention.
Tout en cheminant vers la cabine du capitaine, Eneas songea aux opportunités que cette occasion lui offrait. Presque seul dans la cabine du capitaine, en l'absence de celui-ci ! Peut-être trouverait-il des informations susceptibles de contenter ses supérieurs. Nogaret était lettré, un avantage certain lorsque l'on fouille les affaires de quelqu'un puisqu'on est sûr d'y trouver des notes manuscrites. Peut-être l'otage, dont Eneas ne savait que le nom - Ana-María - dormirait-elle, lui laissant toute liberté. On racontait qu'elle était d'une très bonne famille. Eneas était sûr de ne pas la connaitre, mais elle était sans aucun doute une femme de la haute société, faisant un otage assez précieux pour que Nogaret décide de la garder.

Un peu ragaillardi par la perspective de pouvoir jeter un œil dans les quartiers du capitaine, Eneas arriva devant la cabine. Il ouvrit la porte en essayant de faire le moins de bruit possible - ce qui n'était pas une chose aisée avec ces portes en bois - et entra dans la cabine.
D'un coup d'œil, il vit qu'elle n'était pas endormie.

- Bonjour, Capitaine.

Avant que la déception ne l'étreigne, il dut avaler sa salive et faire son possible pour garder la maitrise de soi. Cela faisait bien longtemps qu'il n'avait pas vu une femme, et une femme aussi belle surtout. En mer, les besoins des hommes sont décuplés, et cela pouvait être déplaisant lorsqu'on se retrouvait à devoir parler - sans toucher, avait dit le capitaine ! - à une femme.

Je me suis méprise. Je ne m'attendais pas à ce que quelqu'un d'autre que le capitaine entrât en ce lieu-ci, à cette heure-ci.

Bien sûr, qui d'autre que le capitaine eut été assez téméraire pour entrer dans sa cabine en son absence ? Un amuseur public, songea Eneas. Il remarqua amèrement qu'on lui demandait à présent la même chose que si il était resté en Espagne - tenir compagnie à de nobles dames.
A lui de jouer, maintenant.

- Buenos días, señorita.

Il ne pouvait décemment pas ajouter qu'il avait été envoyé pour la distraire. Il fallait trouver autre chose. Il avança dans la cabine et referma la porte derrière lui.

- On m'a dit que vous étiez Espagnole. Il est rare de rencontrer une femme de ce pays sur l'Amphitrite. Cela fait peut-être également longtemps que vous n'avez pas parlé à un compatriote. Exact ?
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MessageSujet: Re: Souvenirs, murmures & châteaux en Espagne    Sam 12 Mar - 19:13

Ana considéra un instant le nouveau venu, comme estimant les risques que pouvait supposer sa présence. Les seuls Amphitrions qu'elle avait rencontrés avaient préalablement reçu l'ordre de passer le seuil de cette pièce, devenue un sanctuaire qui semblait dissimuler une bien embarrassante idole. Le mousse - valet des mers - et le Maître d'équipage - ce drôle de Parisien - avaient été envoyés par le légitime occupant de la cabine.
Quoiqu'elle sût peu de choses des moeurs en vigueur sur les navires, Ana était certaine que, même chez les pirates, on ne s'introduisait pas dans la cabine du capitaine librement.

Elle se leva et ramena sa longue main fermée sur sa gorge. Un morceau du chapelet sortait de ses doigts et coulait sur son poignet, son anneau de fiancée luisait dans le matin clair qui achevait de poindre. Son séjour sur L'Amphitrite avait rendu Ana plus royale que jamais : elle se tenait bien droite, les joues un peu creusées par l'amaigrissement, le regard devenu plus intense à cause de la fatigue, la peau plus pâle...
Se tenant ainsi, de toute sa hauteur, mince dans sa riche robe noire, elle teinta sa réponse d'un rien d'ironie :

- Buenos dias. Ma dame de compagnie et le reste des compatriotes qui m'accompagnaient se sont faits occire il y a deux semaines, par vos soins et ceux de vos semblables. Vous comprenez bien que cela limite les conversations. Une légère histoire d'abordage dont sans doute vous ne vous souvenez plus... En vous apprenant que j'étais espagnole, "on" a du omettre de vous préciser que je n'étais pas sur votre navire en voyage d'agrément. Je suis la prisonnière de Monsieur de Nogaret, dont c'est la cabine. (elle jugea bon de préciser ce point) Il n'y a pas d'autres raisons d'admettre une femme à bord, j'imagine...

Une sorte d'amusement s'empara d'elle - quel oiseau était-ce là ? Jouait-il à l'élégant - car il se tenait moins grossièrement que les autres - pour imiter son ex-arictocrate de capitaine ? Était-ce une forme d'égards pour ce qu'elle était ? Fallait-il saluer l'effort ou se moquer ouvertement des manquements aux convenances d'une telle entrée ? Sans doute eût-elle senti plus de méfiance ou d'appréhension si l'inconnu ne s'était montré si direct. Il semblait ne pas ignorer les usages, mais en faisait pourtant allégrement fi. Ana trouva distrayante cette étrange offense qui lui était faite, hocha la tête et poursuivit, en dégageant ses dents dans un sourire féroce dont seuls sont capables les habitués des cours et de leurs sournoiseries :

- Qu'augure votre visite, Monsieur ? Monsieur... ? Votre nom m'échappe ; on aura oublié de vous annoncer sans doute...

Nulle innocence dans cette causticité princière.
Si elle avait été à sa place et lui à la sienne, elle n'eût sans doute pas même arrêté ses yeux sur ce visage-là. Jamais il n'eût été autorisé à lui parler avant qu'elle ne le fît, et jamais elle n'eût perdu son temps à rechercher la conversation d'un homme d'extrace si éloignée de la sienne.
Seulement... elle était captive sur un bateau pirate, un matelot se retrouvait, pour des raisons mystérieuses, dans la même pièce qu'elle, et il s'adressait à elle aussi simplement qu'un tavernier à sa taverne. Alors, peut-être plus pardonnables, il y avait la fureur d'une femme épuisée et l'orgueil d'une princesse détrônée, dans cette méchanceté-là.
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Eneas Asturias

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MessageSujet: Re: Souvenirs, murmures & châteaux en Espagne    Dim 13 Mar - 9:36

Eneas regarda la femme se lever et lui parler d'un ton aigre. C'était sans aucun doute une princesse de la haute société ; si le capitaine avait voulu en avoir la confirmation, il n'y avait désormais plus de doutes possibles. Eneas en avait vu des dizaines comme celle-ci, du temps où il fréquentait la cour d'Espagne. Les demoiselles qui se comportaient en reines, les dames auprès desquelles il fallait baisser la tête et se taire, ou saluer de loin et avec humilité.
Un sourire insolent se peignit sur les lèvres de l'agent double. Il ne faisait plus partie de la cour ; personne ne le regretterait si il venait à mourir. Mieux : sur ce navire, personne ne savait qui il était vraiment. Les obligations qui lui incombaient, et qui incombaient à la famille Asturias - qui ne fut jamais très puissante ni très influente - avaient disparues en même temps que Vigo de Asturias. Il pouvait tuer cette fille si l'envie lui en prenait. Les témoins de son enlèvement étaient tous morts ou hors-la-loi, personne ne lui demanderait jamais de comptes - plongé dans l'ivresse de ces pensées, il oubliait qu'il ne pouvait en fait rien faire à l'otage.

- ...En vous apprenant que j'étais espagnole, "on" a du omettre de vous préciser que je n'étais pas sur votre navire en voyage d'agrément...

Ah, les nobles. Pouvait-elle seulement imaginer qu'Eneas n'était pas venu de sa propre initiative ? La simple idée que l'on ne recherchait pas sa compagnie pouvait-elle germer dans son esprit ? Peu probable, peu probable. Elle semblait se formaliser du manque de convenances d'Eneas. Après vingt années à devoir se plier aux usages de la cour, qui les eut repris avec plaisir à l'occasion ? Pas lui.

- Qu'augure votre visite, Monsieur ? Monsieur... ? Votre nom m'échappe ; on aura oublié de vous annoncer sans doute...

Décidément, elle ne perdait pas de temps pour transformer la cabine du capitaine en un salon mondain. Si Louis de Nogaret avait toujours eu un côté noble, il était consternant de voir qu'il se complaisait dans ce simulacre de cour royale, jusqu'à envoyer des amuseurs pour distraire la noble dame. Eneas Asturias, lui, exécrait cela.

- Vous pouvez cesser cette mascarade tout de suite, señorita. Nous ne sommes pas à la cour et les convenances ne sont pas de mises sur ce navire. Ici seule compte l'efficacité avec laquelle vous accomplissez les tâches qui vous sont demandées. Dans votre cas, attendre ici et non pas espionner (il sourit intérieurement) les matelots pour connaitre leur nom.

Craignant que sa haine pour la cour ne transparaisse de manière trop évidente, il préféra justifier la violence de son propos par un manquement de l'otage :

- D'autant que vous-même ne vous êtes pas nommée.

Dans le cas d'Eneas, l'efficacité avec laquelle il divertissait Ana-María était douteuse.


Dernière édition par Eneas Asturias le Dim 13 Mar - 11:29, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Souvenirs, murmures & châteaux en Espagne    Dim 13 Mar - 11:15

HRP :
Spoiler:
 

- D'autant que vous-même ne vous êtes pas nommée.

Du courroux ou du rire, Ana ne sut quelle figure adopter. "Pero ¿ de qué se las da éste ?" *
A sa première rencontre avec un pirate, Louis de Nogaret, Ana s'était annoncée en premier également. Plus elle se familiarisait avec la personne du capitaine, et plus elle était encline à le considérer comme une exception. Après tout, il s'était agi du vainqueur entrant dans la cabine du vaincu, d'un noble déchu face à la descendant d'une des plus puissantes familles d'Europe... Dans une autre situation, Ana eût souri d'en venir à chercher des éléments à la décharge de son geôlier. Mais ce matelot-là l'avait suffisamment surprise pour qu'elle ne se préoccupât que de le remettre à sa juste place.

Elle jugea que la colère était prématurée, d'autant qu'elle ignorait toujours si Nogaret avait connaissance de la présence de l'homme dans sa cabine. Les marins, et les pirates plus encore, n'ont guère de retenue lorsque les femmes agissent comme des égales - voire des supérieures. Leur agacement mène vite à la violence ; Ana baissa les yeux vers sa main droite, toujours bandée, que la fureur de Nogaret avait blessée. Elle préféra conserver le rien de prudence que la partie andalouse de son sang lui laissait. Elle attaqua donc, mais toujours avec cette voix lente et posée qu'elle avait le loisir de charger d'acidité :

- Je ne sais pas pourquoi la folle idée de vous traiter en gentilhomme m'a traversée... C'est que vous vous tenez mieux que la plupart des rustauds que j'ai entrevu au bord de L'Amphitrite, et votre français est remarquablement bon. Il est d'usage, à terre, que les hommes se présentent en premier. Il est d'usage qu'un nouveau venu se fasse connaître avant les personnes se trouvant déjà dans la pièce où il pénètre. Ces règles de politesse régissent autant les cours que les chaumières, Monsieur.
Pendant un instant j'ai oublié à qui je m'adressais, et votre état. Je me présenterai donc.


Et disant cela, elle fit un pas vers lui, le menton haut malgré la simplicité de sa coiffure et l'austérité de son vêtement, malgré l'absence de bijou hors sa bague de fiançailles et son chapelet, malgré sa vulnérabilité de captive que sa voix, devenue soudain plus profonde, entendait effacer.

- Je suis la fille du duc de Armerin del Manzanares, et feue ma mère était cousine de Sa Majesté le roi Carlos III, roi d'Espagne et des Indes. Mon frère siège à l'Amirauté des Armadas Reales. Avant le retour des gelées, je serai princesse d'Azahar.

Et, comme pour rendre plus explicite ces derniers mots, elle leva sa main gauche et présenta le cercle d'or qui scintillait à son annulaire.


* Mais pour qui se prend-il celui-là ?


Dernière édition par Ana-María de Armerín le Dim 13 Mar - 23:20, édité 1 fois
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Eneas Asturias

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MessageSujet: Re: Souvenirs, murmures & châteaux en Espagne    Dim 13 Mar - 14:25

Spoiler:
 

Elle était là, debout, droite et hautaine. Une vraie dame de la cour, en colère. Pas une colère enragée, pas non plus une colère contenue, mais une colère froide, comme il sied aux dames de son rang. Intérieurement, Eneas admira la fierté et la prestance qu'elle avait su conserver.
Elle avait cependant du mal à saisir les implications de sa capture. Si recréer un salon Espagnol dans la cabine du capitaine lui plaisait, c'était néanmoins inutile sur un bateau pirate, où tout était fonctionnel et où, contrairement à la cour, on s'interrogeait plus sur le contenu des conversations plutôt que sur la manière dont elles se déroulaient.

- Les usages de l'Europe n'ont pas de place sur ce navire ; quand bien même nous devrions les respecter, je crois avoir été sur ce navire avant vous - c'est donc vous qui êtes la nouvelle venue ici. La politesse n'est pas de mise, et aucun pirate n'aura à répondre de ses actes si il répond à une noble dame, ou si il lève la main sur un prisonnier de guerre.

Et c'est en partie ce que j'apprécie de ce côté de l'océan*, se retint d'ajouter Eneas. Elle était si déplacée à cet endroit. Ce n'est pas qu'Eneas méprisait les manifestations de la noblesse sur l'Amphitrite, lui-même se considérant comme ayant des côtés nobles. Mais si certains pirates pouvaient se permettre de porter leur noblesse sur eux, c'est parce que contrairement à Ana-María ils avaient des qualités et une utilité certaine ; leurs bonnes manières n'étaient pas leur raison de vivre, ni même le symbole de leur vie - bien au contraire.

Mais elle avait fait l'effort de lui répondre et, après tout, Eneas ne voyait aucune raison de lui cacher son identité. Il se plia donc aux exigences de son hôte et se présenta.

- Quant à mon nom, il est de peu d'importance, seul compte mon rang - sachez que je suis matelot sur ce navire. Et je me nomme Eneas Asturias.

* L'Atlantique, bien sûr. Le terme m'a semblé très anachronique, bien qu'il ne le soit pas du tout. Je préfère donc dire l'océan :)
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MessageSujet: Re: Souvenirs, murmures & châteaux en Espagne    Lun 14 Mar - 17:28

Spoiler:
 

« Ton rang ? » songea Ana avec dédain, cependant que l'homme se présentait.

- Vraiment, Señor Asturias, il en faut peu pour que les hommes de rien se mettent en tête qu'ils peuvent prétendre à tout...

Elle s'interrompit. Cette phrase seule eût sans doute piqué au vif Nogaret, elle eût vu son regard gris changer, sa mâchoire se crisper sous l'effet de l'agacement. Elle scruta son interlocuteur actuel sans prendre la peine de se montrer discrète. Le trouble ? La colère ? L'incompréhension ? Qu'éprouverait celui-là, face aux improbables manières d'une fille de naissance sur un bateau pirate ?

Le visage du matelot n'était pas désagréable à regarder, moins négligé qu'elle n'eût cru de prime abord, avec en son milieu deux yeux d'un noir que seuls les enfants élevés sous les oliviers et les orangers peuvent arborer. ¡ Ay ! España... A voir ce dard noir, si semblable à son propre regard qui ne se baissait jamais et poussait le capitaine de L'Amphitrite dans ses retranchements, Ana se radoucit.
Au fond, ce n'était pas sans plaisir qu'elle se reconnaissait un peu dans le visage d'un autre. Quoiqu'il fût d'une grande insolence, Eneas Asturias était la première personne avec laquelle elle convînt d'une ressemblance depuis qu'elle était captive.
Tout en continuant de le dévisager, elle fit un nouveau pas devant lui, avec le détachement qu'ont ceux qui se savent invincibles. Elle cachait si peu qu'elle le détaillait qu'il y avait une forme d'indécence, dans ce droit qu'elle s'octroyait. Ce n'était en rien une marque de distinction ou une faveur qu'elle lui faisait, bien au contraire : c'était bien parce qu'elle souhaitait lui montrer son insignifiance qu'elle se refusait à appliquer les règles fondamentales de la politesse – celles qui prescrivent qu'on ne fixe pas avec insistance un visage. Au vrai, elle forçait un peu le mépris qu'elle affichait. Elle avait plus d'intérêt de que de superbe à l'égard du singulier matelot, mais cela, la fille du duc de Armerin ne risquait pas de l'admettre.

Quoiqu'il en dît, Eneas Asturias avait une manière de parler qui s'arrachait à la rudesse à laquelle Ana était en droit de s'attendre. Son français était très bon, et dans son discours apparaissait comme par transparence un raisonnement dont sont capables ceux de qui on a exercé la pensée. S'il était aujourd'hui pirate, il avait bénéficié d'une instruction – comme ce bourgeois* de Malpertuis.

- ¿ Cuanto tiempo lleva navegando ?** , s'entendit-elle dire.

Elle se surprit elle-même, et s'empressa d'ajouter, pour se donner de la contenance :

- C'est que vous n'avez pas tout à fait la tête de l'emploi...

Eneas Asturias n'en avait sans doute pas conscience, mais cette marque d'intérêt – un peu retorse, on en conviendra –, cette curiosité sincère et sans ironie aucune, venant de qui elles venaient, étaient assez exceptionnelles.
Il semblait qu'Ana-Maria de Armerin commençât de comprendre que, tant qu'elle serait parmi les pirates, il lui faudrait bien s'accommoder des pirates...


* A prendre au sens social de l'Ancien Régime bien sûr. C'est péjoratif, mais sans le sens « pas aristocrate donc pas assez pur », et non dans celui qui lui donnera le XIXème siècle et la Bohême.
** Depuis combien de temps naviguez-vous ?
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MessageSujet: Re: Souvenirs, murmures & châteaux en Espagne    Mer 16 Mar - 16:07

A la cour du roi, on avait tendance à penser que tout allait de soi ; la norme était considérée comme universelle et inhérente au monde. Le peuple, lui, ne comptait pas. Adolescent, Eneas n'avait même jamais songé à remettre en question les manières qu'on lui enseignait et qui étaient en usage en Espagne, tant leur utilisation semblait normale, et leur bienséance nécessaire. Mais depuis qu'il avait goûté au monde extérieur, c'est à dire l'air libre des pirates, il ressentait pour les bonnes manières un mépris grandissant. Il s'était petit à petit attaché à la liberté - somme toute relative - dont disposaient les pirates qui l'entouraient.

- ...Il en faut peu pour que les hommes de rien se mettent en tête qu'ils peuvent prétendre à tout...

L'insolente avait fait un pas de plus dans sa direction, et le dévisageait sans se cacher. Espérait-elle l'offenser en le détaillant ainsi, ou sa curiosité était-elle bien réelle ? Eneas se rengorgea. Puisqu'elle le regardait sans complexes, il s'amusa à détailler sa poitrine. C'est fou ce qu'un homme peut se sentir seul, en mer. Il comprenait que le capitaine tienne à garder la femme dans sa cabine, pour lui tout seul. Mais les femmes n'étaient ni partie prenante de la mission d'Eneas ni au milieu de ses préoccupations.
Et maintenant, elle rentrait dans le vif du sujet. Eneas était tranquille, jamais la fille ne l'avait connu, bien qu'elle eut pu connaitre la maison des Asturias. Mais elle n'avait pas l'air d'avoir fait le lien. Bien qu'immédiatement passé sur la défensive, il répondit d'un ton neutre :

- C'est ma septième année sur l'Amphitrite. La mer compte beaucoup pour nous, les hommes de rien. C'est à eux, d'ailleurs, que vous devez la vie, il serait bon de s'en souvenir. Ils... Nous aurions pu vous tuer lors de l'abordage, ou vous abandonner. Mais non, nous vous avons recueillie. Sans nous, vous seriez morte à l'heure qu'il est, seule sur le Libertad.

C'était l'entière vérité, une vérité crue qui permettait d'ailleurs à Eneas d'éluder l'allusion faite à son maintien aux allures nobles. Cela dit, Ana-María l'aurait apprise tôt ou tard - ne devoir sa survie qu'à ses bourreaux, quel tour le destin ne lui avait-il pas joué ! Mais elle devrait apprendre à faire corps avec l'équipage de l'Amphitrite, si elle ne voulait pas devenir folle, toute de fierté blessée et solitaire.
Il eut un élan de compassion envers cette femme digne forcée de tout quitter, qui avait vue l'horreur brutalement pour la première fois, et qui venait de là où il venait lui. De sa patrie. De son enfance. Il lui sourit.

- Mais ne vous inquiétez pas. Le capitaine Nogaret est un gentilhomme. L'équipage vous traitera bien, si vous ne lui mettez pas de bâtons dans les roues. Faites un pas vers nous - il désigna sa jambe - ou restez dans cette cabine pendant des mois.

D'un point de vue personnel, cela n'aurait pas dérangé Eneas de voir la jeune femme déambuler dans le navire. Hors de la protection rapprochée du capitaine, il pourrait peut-être l'aider un peu plus que si elle était confinée dans cette cabine.
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MessageSujet: Re: Souvenirs, murmures & châteaux en Espagne    Jeu 17 Mar - 8:32

- Recueillie ?!

Ana resta interloquée, n'étant pas certaine d'avoir bien compris ce qu'on venait de lui dire. Elle répéta encore, avec cet étonnement où déjà point la colère :

- Recueillie ?

Puis, ayant lentement respiré pour être tout à fait en mesure de traduire en français la fureur qui lui venait en espagnol, elle se dégagea de son châle de dentelle noire et le posa rageusement sur le dossier d'une chaise. Gorge blanche dans le décolleté noir.

- Seriez-vous naïf, Señor ?, dit-elle lentement.

Nogaret, un gentilhomme ? La belle affaire ! C'était un pirate. Il la retenait contre sa volonté, et huit jours auparavant il l'avait frappée au visage. Elle avait chu parmi les éclats d'une bouteille brisée et s'était entaillée la main. Et il la traiterait bien ?
Mais dans quel monde vivait-il, celui-là ?
Croyait-il vraiment que c'était du fait de son orgueil à elle qu'elle demeurait dans la cabine ? Vu la manière dont il la regardait, ne pouvait-il pas imaginer que Nogaret ne l'enfermait pas, mais qu'il la protégeait, en la laissant là ? Combien de temps resterait-elle intacte parmi quarante hommes n'ayant pas vu une femme depuis des semaines ?

Tout cela, Ana eût voulu le dire, mais les mots se précipitaient dans sa tête, et elle n'avait pas le courage de les ralentir et de se traduire. Elle eût pu sans doute crier en espagnol, mais étonnamment, le lieu commandait qu'elle parlât français.

- Recueillie..., dit-elle pour la troisième fois, en fulminant presque froidement. Puis elle ironisa : Et moi qui me croyais prisonnière !

Alors seulement elle prit toute la mesure de l'offense qu'il lui faisait – elle ignorait cependant que cette offense n'était pas délibérée, que le matelot s'était même efforcé de se montrer conciliant. Mais il y avait entre cette tête-là et celles des pirates une telle distance que jamais ils ne parvenaient à s'entendre.
Elle adressa à Eneas Asturias un regard terrible, de ceux qui sont un reflet de l'orage qui éclate dans une âme.

Elle parla lentement, mais à la fin de ses phrases, la rage faisait trembler sa voix :

- Ignorez-vous que je ne dois la vie qu'à mon prix, et non à votre clémence ? Croyez-vous sincèrement qu'on m'ait recueillie, après avoir tué tout ceux qui m'accompagnaient ? Avec ma rançon, le capitaine aura de quoi acheter trois Amphitrite, et avec équipage !
Et vous osez m'exhorter à la gratitude ? Dois-je vraiment me montrer aimable avec qui ne m'a épargnée que pour me vendre ?
Entendez-vous que je renonce à toute considération pour ma race et ma personne ? Je mourrais plutôt que de ramper, Señor ; c'est sans doute la différence entre vous et moi.
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Eneas Asturias

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MessageSujet: Re: Souvenirs, murmures & châteaux en Espagne    Ven 18 Mar - 21:10

Eneas fronça les sourcils, soudain remis dans son rôle de geôlier parlant à sa prisonnière. Elle avait raison, bien sûr. Son enlèvement n'était qu'une agression et personne n'aurait de scrupules à l'échanger à son pays contre un peu d'or. Mais la vie était ainsi faite, et c'était l'étrange façon de vivre des pirates qui primait, maintenant. A n'en pas douter, si la captive était offusquée par le manque de politesse d'Eneas, elle devait étouffer de rage d'avoir ainsi été enlevée, sans même que l'on courbe l'échine devant elle !

- Comme je vous l'ai dit... Tout dépend de votre façon de voir les choses.

Agacé, il disait cela autant pour elle que dans son propre intérêt. Il serait plus agréable d'avoir une invitée bien lunée qu'une prisonnière maussade et furieuse. Quoique, à voir l'attitude de la captive, il doutait qu'elle put être aimable, même en s'y forçant. Amusé malgré lui par l'air choqué d'Ana-María de Armerín, Eneas poussa son idée plus loin, à moitié sérieux et maussade, à moitié rieur - mais toujours d'un ton grave :

- Vous pourriez aussi bien considérer que vous êtes invitée à bord de nuestro buque* et que vous serez remise à des négociants de votre rang dès que nous les aurons rejoints, ce que nous tâchons de faire avec rapidité pour le bonheur de votre séjour...

Il ne s'agissait pas d'insister. Eneas serait mort plutôt que de devoir, de ce côté de l'Atlantique, courber la tête devant un noble qui n'eut d'abord pas prouvé qu'il méritait le respect de chacun. Mais il serait regrettable que leur otage se drape dans sa dignité et fasse planer un nuage de mauvaise humeur sur le navire ; il ne tenait qu'à elle de passer un plus agréable voyage sur l'Amphitrite.

- Bien sûr, j'ai conscience de la dérision des moyens que nous vous offrons... Mais vous comprendrez qu'en mer, il est difficile de procurer une cabine à toutes les nobles personnes qui demeurent sur le navire. (Ce faisant, il lui adressa un léger signe de tête en reconnaissance de son rang.)

Le capitaine serait content, Eneas était mine de rien en train de distraire Ana-María de son quotidien de captivité.

*Notre navire.

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MessageSujet: Re: Souvenirs, murmures & châteaux en Espagne    Sam 19 Mar - 18:15

Ana se tut et laissa le singulier matelot parler de la conduite à adopter pour améliorer les conditions de son séjour.
Ce qu'il ne semblait pas comprendre, c'était qu'il lui conseillait la compromission, et qu'à ceci ni le sang ni le caractère d'Ana ne s'y résoudraient jamais. Malpertuis c'était montré plus fin, avait compris que cette tête-là, il ne fallait ni chercher à la briser, ni à la défier, ni à la convaincre. Le seul moyen d'obtenir quelque chose d'un Armerin était de présenter la situation comme allant dans le sens de ses principes, de ses règles et de sa fierté.
Après sa conversation avec le Quartier-maître, Ana s'était tacitement sentie tenue à une certaine déférence vis-à-vis de l'homme qui partageait avec elle son lieu de vie, qui même se privait à certains égards pour qu'elle ne manquât de rien – quoique sur un bateau, elle commençait de le comprendre, on manquât souvent de tout. Sur ce point du moins, Ana admit sans l'avouer que l'Amphitrion avait vu juste :

- Bien sûr, j'ai conscience de la dérision des moyens que nous vous offrons... Mais vous comprendrez qu'en mer, il est difficile de procurer une cabine à toutes les nobles personnes qui demeurent sur le navire.

Derrière les vitres, le matin s'affermissait. Ana tourna son beau visage amaigri vers le siège du capitaine. Qu'il ne rentrât pas ce matin-là, comme tous les matins depuis quatorze jours, contrevenait aux coutumes que silencieusement ils avaient pris. Elle en conçut presque de l'énervement ; comme si une présence toute de brusquerie et d'élégance fanée pouvait en venir à manquer à une femme de sa trempe ! Elle secoua la tête et chassa vigoureusement cette absurde idée.
Elle répondit à son interlocuteur pour se distraire de cette sotte préoccupation, et conçut quelque scrupule à considérer un homme comme une distraction – si elle avait su qu'il avait été envoyé à elle dans ce but ! Sans doute eût-elle trouvée plus d'indignité dans la conduite de qui obéissait à un tel ordre que dans celle qui l'avait donné.

- Je vous remercie de votre sollicitude, Monsieur. Vous déplacâtes-vous simplement dans le but de rendre mon séjour parmi vous plus confortable ?

D'abord Malpertuis, maintenant Eneas Asturias : cela faisait beaucoup de conseilleurs sur ce même plancher, en seulement huit jours ! Ana songea que Nogaret ne devait pas être étranger à cet étrange état des choses. Avait-il demandé à l'Espagnol, comme il l'avait fait au Parisien, de venir adoucir la fougue de sa captive ? Pourtant, depuis une semaine, elle avait pour lui d'infinis égards, si on se mettait en tête de les comparer avec ceux qu'elle témoignait habituellement à son entourage quand elle se trouvait à terre.
Quoiqu'elle y crût de moins en moins, Ana chercha de nouveau à savoir si Eneas Asturias était là de son propre chef.

- Vous n'avez pas encore énoncé, ce me semble, la raison de votre présence dans la cabine de Monsieur de Nogaret.

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MessageSujet: Re: Souvenirs, murmures & châteaux en Espagne    Mer 23 Mar - 11:36

Eneas laissa échapper un long soupir, qu'il savoura en songeant au degré d'insulte qu'il aurait signifié en Espagne. Mais ici point d'usages surfaits et de vies réglées par la coutume. Cela lui déplaisait que, malgré tous ses efforts, la captive reste butée, obstinée dans sa haine des pirates. Cela déplaisait au pirate qu'il était devenu, et qui aurait aimé avoir une femme à ses côtés pendant les abordages. Il allait devoir, de ce fait, remplir son devoir d'agent double, et cela ne le réjouissait pas autant qu'il l'avait pensé au premier abord. Trahir ses compagnons et aider cette noble - trop noble - dame ne lui plaisait finalement que très peu.

Surtout, il était tiraillé entre le désir de commencer à monter un plan pour libérer la captive et la prudence. Devait-il se révéler ? Il le devrait forcément, maintenant qu'il était résolu à l'aider. Mais le faire dès à présent était trop risqué. Aux premières heures de sa mission, il avait lui aussi continué à haïr les pirates comme on le lui avait appris, mais il s'était petit à petit rendu compte que si ils ne plaisaient pas à la cour d'Espagne, c'est parce qu'ils formaient une autre société, société dans laquelle Eneas était bien plus à l'aise.
Avant de se révéler à Ana-María de Armerín, il devrait laisser passer un peu de temps pour vérifier qu'elle ne se mettrait pas, malgré elle, à épouser la cause des pirates. Si elle persistait dans sa haine, et dans son désir de rentrer chez elle, Eneas l'aiderait. Essayer de le faire avant cela était beaucoup trop risqué.

Bien que le succès de sa visite soit fortement mitigé, il devait essayer de faire croire qu'il ne s'était absolument rien passé de particulier, et qu'il ne se passerait jamais rien de particulier entre lui et elle. Si ils montraient des liens d'amitié ou de la sympathie, les soupçons se tourneraient automatiquement vers lui si la captive venait à s'échapper ; et si il était connu que la haine régnait entre eux, il pourrait difficilement justifier ses prochaines visites.

- J'ai, señorita, simplement voulu voir si vous ne manquiez de rien, dans la limite de nos faibles moyens. Le capitaine a pensé qu'étant Espagnol, je saurais mieux évaluer vos besoins qu'un vulgaire Anglais. Je constate que vous ne semblez vouloir que la liberté, chose que le capitaine ne peut vous offrir tout de suite. J'en... Je suis navré que vous ne vouliez pas entendre mes conseils, mais j'espère que les entendre ne vous a pas déplu.

Il se retourna et fit un pas vers la porte. Il tourna la tête et la regarda :

- Le capitaine ne tardera pas à rentrer.
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MessageSujet: Re: Souvenirs, murmures & châteaux en Espagne    Jeu 24 Mar - 9:39

- Rien de ce que vous avez dit ne saurait déplaire à proprement parler. Vous avez dit ce que vous aviez à dire, étant qui vous êtes et vous trouvant dans la position dans laquelle vous vous trouvez. Maintenant mettez-vous à ma place : vous comprendrez que je n'avais pas le choix de mes réponses.

Les choses reprenaient leurs justes places. Ana sentit un soulagement infinie à l'idée que tout cela était l'oeuvre – directe ou indirecte – de Nogaret. Voilà qui assurait du moins son intégrité, quoique l'attitude de Eneas Asturias avait assez rapidement exclu toute intention violente à son égard.

Parler à un compatriote était finalement source de bien plus d'agrément qu'elle ne le laissait entrevoir. Elle jugea qu'un adoucissement de son discours serait bienvenu. Si à la cour sa froideur et son implacabilité lui amenait toujours plus d'admirateurs, sur L'Amphitrite elle ne gagnait qu'isolement et haine. La tête d'Ana était faite de telle façon que plus on essayait de la contraindre à quelque chose, plus elle s'y opposait. Malpertuis l'avait bien compris ; Nogaret absolument pas.
En se dirigeant vers la porte, Eneas Asturias avait, consciemment ou non, fait mine de lui laisser l'avantage. Il n'en fallait pas plus pour que les dispositions de la fière aristocrate fussent meilleures.

- Il est évident que je ne suis pas sans gratitude vis-à-vis des Amphitrions – ce mot si cher à Malpertuis et que désormais elle employait malgré elle ! – de m'avoir laissé la vie. Mais... vous savez aussi bien que moi que ce n'est ni par bonté d'âme, ni par charité, ni... rien qui ne soit en rapport avec un odieux commerce de ma personne. Il est évident que l'on me traite bien, mais là encore, ce n'est pas par sentiment de grandeur.
Votre compagnie n'est pas désagréable, Señor Asturias, et à certains égards, elle est même plaisante. Il y a un peu de la poussière de notre pays dans votre expression, un peu d'ombre aussi, et de demi-insolence...


Sans doute ne se rendait-il pas compte de l'extrême effort qu'elle venait de fournir. Quoiqu'elle ne le montrât pas, Ana se sentit d'une extrême maladresse : elle n'avait pas de talent pour ce qui touchait aux souvenirs et aux murmures.
Elle baissa la tête pour la relever aussitôt, parut hésiter ; l'instant d'après, sa voix se raffermit :

- Mais vous êtes un pirate, aussi vous traité-je en pirate. Trouvez-vous cela insensé ?


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MessageSujet: Re: Souvenirs, murmures & châteaux en Espagne    Jeu 24 Mar - 10:23

Eneas posa une main sur la poignée de la porte et se retourna pour faire face à Ana-María de Armerín.

Il était conscient de l'effort qui avait été le sien. Si à la Cour certaines femmes étaient de compagnie plus agréable que d'autres, aucune ne pouvait en tout cas se permettre plus que de reconnaitre du bout des lèvres une qualité de leur interlocuteur. Dans le cas de la captive de l'Amphitrite, l'effet produit était d'autant plus important qu'elle n'avait montré aucun sentiment autre que la haine et le dégoût. La dame de glace, apparemment, commençait à fondre sous la chaleur du soleil des Caraïbes. Eneas fut heureux de voir que ses conseils avaient portés leurs fruits, et il se dit que la compagnie de la captive serait agréable si elle était toujours aussi bien disposée.

Toutefois, son soudain adoucissement lui fit peur ; il entrevit le récit qu'elle ne manquerait pas de faire à Nogaret au sujet de leur entrevue, et il fut effrayé d'imaginer qu'elle put le présenter comme quelqu'un avec qui elle avait sympathisé. A long terme, il serait plus profitable de paraitre très neutre, distant, inconnu de la captive, ou alors il pouvait dès à présent avouer son double métier au capitaine.

- Mais vous êtes un pirate, aussi vous traité-je en pirate. Trouvez-vous cela insensé ?

Un maigre sourire aurait pu se peindre sur ses lèvres à cette phrase, fort innocente, mais qui appelait à tant de réponses. Eneas choisit la neutralité, et n'adopta aucune expression. Il opta pour la politesse ; celle-ci avait l'avantage d'être formelle tout en lui permettant de montrer à Ana-María qu'il était globalement satisfait de leur entrevue, et de son dénouement.

- Non, je suis pirate mais non votre geôlier. Permettez-moi cependant de vous traiter en femme de qualité, et non en prisonnière.

Intentionnellement ou non, il avait été galant, trop, peut-être. Mais elle avait déjà été présentée à Malpertuis et au capitaine, sans compter sa noblesse - elle avait l'habitude de ce genre de tournures, sans aucun doute.

- Et je vous souhaite également une journée agréable, señorita.
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MessageSujet: Re: Souvenirs, murmures & châteaux en Espagne    

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Souvenirs, murmures & châteaux en Espagne

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