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 Un destin en marche... ou l'arrivée à Tortuga [Ouvert à tous]

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MessageSujet: Un destin en marche... ou l'arrivée à Tortuga [Ouvert à tous]   Mar 18 Jan - 19:39

Fumée et poussière. L'odeur âcre de la poudre à canons, et celle plus cuivrée du sang. Hurlements terrifiés, cris de douleur et d'agonie. Les lambeaux de rêve se déchirèrent ne laissant que le noir de la nuit, le néant de son esprit. Et les hurlements. Sans fin. Glaçants. Éprouvants. Assise sur sa paillasse, le visage baigné de larmes amères, Roxane porta une main à sa gorge et aussitôt les cris cessèrent. Car c'étaient bien ses propres plaintes qui l'avaient réveillée. Du dehors lui parvenait encore la clameur de la fête, assourdie par les cloisons de bois de la cabine. Car ils célébraient la victoire ces immondes pirates. Ils beuglaient force chansons paillardes et autres braillements de joie qui lui nouaient les entrailles et lui piquaient les yeux de larmes de rage.

Elle se rallongea sur le côté et replia ses jambes contre elle en souhaitent de toutes ses forces disparaître de la surface de la Terre, que rien ne se soit jamais produit. En cet instant - et si blasphématoire que put être ce vœu - elle aurait voulu ne jamais être venue au monde. Elle refoula une nouvelle vague de larmes et se morigéna. Elle n'avait jamais été de ces fleurs fragiles qui s'évanouissent et pleurent à la première occasion, mais force lui était de constater que depuis la veille elle ne pouvait retenir les flots salés qui débordaient de ses yeux rougis.

Un désespoir sans fond s'était emparé d'elle, la laissant démunie, vidée, et plus vulnérable que jamais. Si seulement elle parvenait à se rappeler. Mais toute la journée de la veille restait brumeuse, uniquement éclairée de quelques bribes de lucidité sans intérêt. Le souvenir le plus clair avait quelque chose de dérisoire car il concernait l'étoffe, le magnifique châle de soie frangé que lui avait envoyé Aidan en même temps que sa dernière lettre. À cette pensée, de nouvelles larmes envahirent ses yeux sans qu'elle cherche à les retenir cette fois. Il lui fallait évacuer toute cette peine, la déchirure qui marquait son cœur, "crever l'abcès" aurait dit sa mère, si touchante avec sa pointe d'accent français. Une fois le flot tari, elle fouilla ses manches à la recherche d'un mouchoir inexistant, puis renifla bruyamment. À quoi bon s'accrocher encore aux bonnes manières inculquées depuis l'enfance quand on se trouvait dans sa position ? Si tant est qu'on puisse appeler cela une position. Tant qu'ils n'auraient pas touché terre, elle ne serait rien de plus qu'une marchandise abandonnée dans un coin du navire.

Tout était noir autour d'elle, mais les bruits et les odeurs lui parvenaient aussi clairement que si elle se fut trouvée sur le pont avec le capitaine et ses hommes. Les puissantes effluves de l'alcool et de la sueur emplissaient l'air comme un nuage nauséabond qui l'aurait enveloppée jusqu'à l'étourdir. La maigre couverture dans laquelle elle était enroulée dégageait des senteurs tout aussi poétiques de vase et de moisissure, et offrait une bien maigre protection contre l'humidité glaciale qui régnait dans la cabine du capitaine. Mais c'était mieux que rien. Ce n'est qu'à l'aube que l'épuisement eut raison d'elle, la faisant sombrer dans une inconscience peuplée de cauchemars et de monstres sanguinaires, reliquats de l'enfance perdue.

***

Le jour succéda à la nuit, semblable en tous points au précédent. Un autre suivi, puis un autre encore. La fraîcheur de la haute mer cédait parfois la place à la touffeur des ports, les cris des pirates à ceux des mouettes. Mais jamais on ne l'informait. Jamais elle ne sortait. Recluse dans sa cabine. Seule en cette embarcation surpeuplée et chargée de richesses. Ermite en son propre cœur.
Le barbare du premier jour, celui qu'elle avait identifié comme le capitaine, passait parfois chercher divers objets ou cartes dans sa cabine, mais avait apparemment élu domicile ailleurs depuis qu'elle était là. Par crainte de ne pouvoir se retenir ? Par dégoût ou par haine ? Peu importait en fait. Jamais il ne lui parlait ni même ne la regardait. Elle n'était rien. Un meuble parmi les autres. Une fois par jour, l'ex-mousse du SeaHawk - nom que son père avait trouvé prédestiné se souvenait-elle avec ironie - lui portait de l'eau et des biscuits secs. Elle ne lui adressait pas plus la parole qu'il ne levait les yeux sur elle. Pour sa survie il avait rejoint les rangs des barbares. Pour son équilibre mental, elle avait cessé de le considérer comme un être humain.

Les premiers jours, elle resta prostrée dans son recoin, telle une petite souris apeurée et tremblante. Refusant de se nourrir ou même de bouger, elle ne s'autorisait que quelques minutes de sommeil de temps à autre, toujours interrompues par les images terrifiantes et sanglantes qui la réveillaient en hurlant. Le troisième jour cependant, le chef des pirates descendit lui-même apporter sa ration de biscuits et le broc d'eau douce. Il les posa sur le bureau fixé près des fenêtres à meneaux puis se tourna vers elle. Il n'éleva pas la voix, ne la toucha pas, ne s'approcha même pas de le petite silhouette recroquevillée. Mais ses mots atteignirent leur objectif. Les menaces contenues dans les paroles du capitaine suffirent à la décider à se nourrir et à se laver.

Elle perdit le compte des jours. Perdit le goût de la lumière du soleil. Et oublia le son de sa propre voix. Ses illusions et ses rêves de jeune fille brisés ne furent bientôt plus que de vagues souvenirs. Les cauchemars s'espacèrent peu à peu mais elle garda profondément enfouie en elle cette blessure qui jamais ne se fermerait. Par deux fois elle attenta à la vie de son geôlier. Les deux seules fois où ils se risqua à venir prendre un peu de repos dans sa cabine, loin du tumulte du pont supérieur.
La première fois ne fut qu'une vaine et puérile tentative de l'étouffer avec un oreiller alors qu'il ronflait dans son hamac. Un revers de main qui lui laissa un bleu sur la pommette la renvoya à sa paillasse plus vite qu'elle en était sortie. Sa deuxième tentative - plus réfléchie si l'on peut dire - se solda également par un échec mais lui laissa une inextinguible soif de rébellion. Armée d'un tesson de bouteille, elle essaya de trancher la gorge du pirate, mais cette fois encore il fut plus rapide. D'un coup précis de la dague qu'il portait à sa ceinture, il lui fendit les lèvres, déchirant sa peau pâle de la pommette au menton, dans l'espoir de tuer dans l'œuf son esprit de révolte. Mais c'était trop tard. Tout le temps qu'il fallut au médecin de bord pour la recoudre et la soigner, elle ne cessa de nourrir et d'encourager dans sa tête la voix de la vengeance et de la haine.

***

Un matin comme un autre, recroquevillée comme d'habitude sous le rebord de la fenêtre, elle entendit le cri qu'elle avait appris à attendre avec autant d'impatience que de terreur. "Terre en vue !" La peur annihila toute pensée cohérente en elle, l'empêchant de réagir. Et elle resta là. Immobile et respirant à peine. Écoutant sans les entendre les hommes qui s'affairaient au dessus d'elle. Les heures passèrent sans qu'elle en eut conscience, les odeurs changèrent. Puis ce fut le silence. Un silence plus assourdissant encore que les beuveries des pirates les soirs où la mer était calme. Glacée d'effroi, elle ne percevait plus qu'un son : le pas bancal du capitaine qui s'approchait. Après quoi tout se passa très vite et dans une sorte de brouillard. Il entra et vint vers elle, la mit sur ses pieds et lui lia les mains devant elle, la couvrit d'une immense cape qui sentait la laine humide et le tabac froid, puis la poussa hors de la cabine. Elle grimpa avec peine l'échelle menant au pont et se figea en haut des marches, aveuglée par le soleil et étourdie par l'air frais du dehors. Une poussée brutale dans son dos lui rappela d'avancer.

Alors elle avança. Vers son destin et sa vie. cadavre en marche vers sa propre tombe. Peu à peu lui revinrent l'honneur de son rang et la fierté de son nom. La rébellion était là. Bien ancrée en elle. Plantant ses griffes acérées dans son cœur. Alors elle releva le menton et marcha avec la dignité d'un condamné qu'on mène à l'échafaud. Ses yeux gris étaient fixés droit devant elle, semblant ne rien voir du port ni de la foule. Pas une main ne fut tendue lorsqu'elle trébucha sur la passerelle. Et pour rien au monde elle n'eut voulu qu'il en fut autrement. Elle se releva sans un mot et reprit sa marche vers le quai tandis que le pirate derrière elle rabattait sa capuche sur sa tête afin de la dissimuler aux éventuels regards des curieux. Il la conduisit à une bâtisse dans l'une des rues bordant le port, et la fit entrer par derrière. Là, un colosse au crâne rasé, arborant gilet en cuir et tatouages explicites, prit le relais. Il la guida jusqu'à une petite pièce sombre où il l'abandonna à son sort. Pas une parole n'avait été échangée, pas un mot prononcé.

Des tentures de velours fané. Des tapis usés jusqu'à la trame. Un unique tabouret bancal au milieu de la petite pièce. Juste à côté, un grand baquet de bois empli d'une eau tiède et vaguement mousseuse. Tournant sur elle-même, elle remarqua que la porte par laquelle elle était entrée avait disparu dans le tissu capitonné qui couvrait les murs. Une unique fenêtre, si petite qu'elle-même eut éprouvé la plus grande peine à passer par l'ouverture, dispensait une faible lumière à travers sa vitre crasseuse. Le peu de chaleur provenait d'une minuscule cheminée où brûlait un maigre feu de tourbe. Les minutes s'égrenèrent lentement sans que rien ne se passât. Pas un bruit ne lui parvenait de l'extérieur de la pièce hormis les habituels craquements du bois de la bâtisse.

Sous ses pieds il lui sembla que le plancher tanguait un peu et elle prit finalement la décision de s'asseoir sur le tabouret qui émit un craquement inquiétant sous son poids pourtant faible. Après tant de temps en mer, elle peinait à se réhabituer à la terre ferme et un étourdissement lui fit fermer les yeux. Une immense vague de désespoir s'abattit sur elle à l'idée qu'elle ne pouvait rien faire pour empêcher ce qui allait se produire, mais elle ne s'autorisa cependant pas à pleurer. Plus jamais se jura-t-elle. Plus jamais elle ne laisserait une larme montrer à ces monstres à quel point son cœur était brisé.


Dernière édition par Roxane Hawksmore le Mar 1 Fév - 14:46, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Un destin en marche... ou l'arrivée à Tortuga [Ouvert à tous]   Mer 19 Jan - 0:25

Le grincement de la porte la sortit de sa léthargie. Combien de temps s'était écoulé depuis qu'elle était enfermée là ? Aucun moyen de le savoir. Hormis par le biais de la lumière du jour qui déclinait peu à peu à travers le carreau crasseux de la petite fenêtre. S'attendant à voir reparaître le colosse chauve qui l'avait menée à cette pièce, Roxane avait bondi sur ses pieds, prête à se défendre de ce qui ne manquerait pas d'être une sauvage agression de son petit corps frêle.

Au lieu de cela, c'est une femme qui entra. Une solide matrone au décolleté plus que généreux et aux cheveux brun sale relevés en un chignon à demi affaissé. La mère maquerelle, comprit-elle. Quant à ce qu'elle venait faire là, la jeune fille n'en avait qu'une vague idée. Sans doute venait-elle évaluer la qualité de la marchandise.

Elle lui fit signe de se lever et Roxane s'exécuta, pestant aussitôt intérieurement contre l'habitude solidement ancrée en elle d'obéir. La femme lui tourna autour un moment, lui fit lever le menton d'un doigt plus ou moins propre en grimaçant à la vue de la cicatrice qui barrait sa figure d'ange, examina ses dents, et alla jusqu'à tirer sur son décolleté pour vérifier la présence d'une poitrine féminine sous le corset bien serré.

Roxane s'arracha à cet examen indécent dans un sursaut de rébellion mais ne réussit qu'à s'attirer un regard moqueur de la femme qui continua à l'étudier sous toutes les coutures. L'humiliation ne prendrait donc jamais fin ? Le front rougi par la honte, Roxane serra les dents et les poings. Il ne servait à rien de se révolter contre cette femme, ni de se laisser aller au désespoir. Le silence est le plus grand des mépris. Le silence est le plus grand des mépris. Le silence est le plus grand...

L'irruption d'un vieil homme aux mains sales et vêtu de noir mit fin à sa concentration sur cette pensée destinée à la réconforter. L'humiliation ne faisait que commencer réalisa-t-elle lorsqu'on lui fit poser un pied sur le tabouret branlant. Le vieil homme blanchi et ridé était apparemment une sorte de docteur. Il s'agenouilla à grand peine devant elle et fourragea sous ses jupes vers un endroit auquel jamais elle n'aurait osé songer auparavant. Un endroit qui n'existait pas pour une jeune fille anglaise. Les paupières étroitement serrées, les lèvres pincées, elle s'efforça de ne pas bouger et de penser à autre chose. Mais lorsqu'elle sentit les doigts glacés et poisseux atteindre le haut de ses cuisses et s'insinuer dans cet endroit qui n'avait pas de nom, elle bondit en arrière avec un cri outragé.

Sa poitrine se soulevait et s'abaissait rapidement au rythme de sa respiration saccadée. Elle était suffoquée. Elle suffoquait. Honte. Humiliation. Et haine. Haine farouche. Ses yeux gris avaient pris la teinte des hauts fonds marins, emplis d'une fureur incontrôlable, alors qu'elle se pressait contre la cloison capitonnée dans son dos pour tenter d'échapper aux multitudes de doigts crochus que son regard halluciné voyait se tendre vers elle.

Elle retint le hurlement de terreur qui montait dans sa gorge mais ne put empêcher ses jambes de se dérober sous elle. Glissant le long du mur, elle s'affala sur elle-même en pressant une main contre son ventre. Blême, elle cherchait son souffle, sans quitter des yeux les deux compères qui palabraient non loin d'elle. La femme semblait satisfaite malgré sa dérobade. Elle tendit au docteur un parchemin crasseux sorti de son décolleté ainsi qu'une plume grossièrement taillée. Branlant du chef comme le vieillard rabougri qu'il était, l'immonde praticien apposa son paraphe au bas du rouleau puis se retira.

Alors la voix de la femme s'éleva pour la première fois depuis qu'elle était entrée. Une vois grinçante, rocailleuse, insupportable, terrible écho de la vie qu'elle avait du mener. Une voix qui contenait toutes les menaces du monde. Un présage de son avenir.

Mon nom est Madame Sancé et tu travailles pour moi maintenant. Lave-toi, ajouta-t-elle en lui désignant le baquet du doigt.

L'ordre n'admettait aucune réplique, et pourtant Roxane releva son menton tremblant dans un mouvement de défi. Puéril. Stupide même. La matrone fut rien moins qu'impressionnée.

Si tu le fais pas toi-même, je peux demander à Morlame de t'aider.

Comprenant qu'il s'agissait de la brute au crâne rasé qui l'avait terrifiée un peu plus tôt, elle se résigna, peu désireuse de voir les battoirs qui lui servaient de mains se poser sur son corps. Elle se leva, chancelante, et se défit de la jupe, du corsage et de la chemise que le capitaine lui avait donné. En chemise et corset, elle hésita encore, mais un petit rictus impatient de la Sancé la pressa de poursuivre. Alors elle se délaça et exposa son petits corps pâle, nu et frêle, aux regards insidieux de la maquerelle. De sa vie elle ne s'était encore jamais tenue ainsi dénudée devant qui que ce soit. Chez elle, on se baignait en chemise.

L'eau était froide à présent et son corps se couvrit de frissons lorsqu'elle s'accroupit dans le baquet. Elle se frotta avec ses mains pendant que la femme la regardait. Son esprit s'était vidé. Envolé vers les vertes prairies de son enfance, vers les rues bondées de Londres où elle n'avait fait que passer, vers le petit salon de sa mère où elle prenait si souvent le thé.

Tu as de la chance petite, les plus rustres n'auront pas de quoi se payer le luxe de te déflorer.

La voix de Madame Sancé la rappela au présent alors que ses paroles se frayaient un chemin dans les méandres de son esprit frondeur. Un rire dément prit naissance dans sa gorge. De la chance. Oui, sans aucun doute. Elle réprima la manifestation ironique qui lui était venue, se contentant d'observer un silence prudent.

Toute à ses réflexions, elle n'avait pas entendu en revanche la porte s'ouvrir et se refermer. Une fille était entrée. Une rousse plutôt en chair dont la tenue ne laissait aucun doute quant à son activité, et qui lui lança un regard haineux qu'elle ne comprit pas ni ne voulut interpréter. La fille avait apporté un linge rêche pour qu'elle se sèche ainsi que du talc et des vêtements propres.

Avec horreur, Roxane reconnut l'une de ses propres robes. Une ravissante création française en mousseline blanche brodée de minuscules bouquets de violettes qu'elle était supposée porter pour ses fiançailles. Les pirates avaient donc également pillé sa malle. L'ironie de la situation lui coupa le souffle et lu arracha un gargouillis, un vague gloussement de dérision, que les deux femmes ignorèrent. Les laissant à leur conciliabule, Roxane enfila sa chemise et son corset qu'elle s'efforça de lacer aussi serré que possible, puis passa sa robe et attendit, pieds nus et décoiffée.

C'est alors que pour la première fois elle remarqua que les deux femmes parlaient français. À bien y réfléchir, c'est dans cette langue que Madame Sancé s'était adressée à elle. Maîtrisant cette langue depuis l'enfance grâce à sa mère, elle ne s'en était même pas rendue compte. La jeune femme rousse se tourna finalement vers elle, toujours aussi visiblement furieuse, et lui fit signe de la suivre. Songeuse, elle obéit docilement. Les idées s'étaient mises à fourmiller dans sa tête. Il y avait forcément un moyen d'échapper à tout cela. Il devait exister une solution. La femme avait dit qu'elle avait de la chance. Et bien qu'elle l'ait pris comme un sarcasme sur le moment, elle se sentait à présent résolue à créer sa propre chance.

La fille rousse qui la mena à une chambre - sans doute la sienne - et entreprit de la poudrer et de la coiffer, ne vit pas l'éclat frondeur de ses yeux, la lueur de détermination qui y brillait. Mais Roxane était décidée. Elle frôla du bout des doigts la cicatrice qui traversait ses lèvres et se promit d'en faire le symbole de tout ce qu'elle haïssait, le rappel constant que l'heure de sa vengeance viendrait, qu'il ne tenait qu'à elle de prendre son destin en mains. Le moment n'était pas venu, certes, et elle aurait encore beaucoup à supporter. Mais elle subirait, stoïquement, courageusement, comme les martyrs chrétiens dont sa mère l'avait longuement entretenue dans sa jeunesse pour lui apprendre la force de caractère et la rectitude de la foi. Elle se jura de survivre pour prendre sa revanche sur la vie de honte à laquelle on l'avait condamnée.
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MessageSujet: Re: Un destin en marche... ou l'arrivée à Tortuga [Ouvert à tous]   Mar 1 Fév - 14:46

Un nuage de poudre et quelques touches de rouge plus tard, Roxane n'avait pas bougé. Ses lèvres avaient été laissées naturelles, pâles, comme de crainte qu'un rouge trop prononcé fit ressortir la marque de sa disgrâce. Ses yeux gris avaient été légèrement soulignés, ressortant plus intensément au sein de son petit visage délicat. La femme rousse ne lui parlait pas, et elle n'éprouvait pas davantage l'envie de lui adresser la parole. Elle n'éprouvait d'ailleurs pas l'envie de parler à qui que ce soit. À quoi bon donner son avis lorsqu'il était si évident que personne ne s'en soucierait ?

Curieusement son esprit s'était empli de souvenirs de sa petite enfance, vagabondant sans peine dans les images les plus lointaines de sa vie. Elle se remémorait les rubans bleus qu'elle abhorrait, les arbres auxquels elle avait grimpé, les précepteurs et les gouvernantes, la vie simple et heureuse qu'elle avait menée jusqu'à atteindre l'âge tendre de son adolescence où elle s'était muée en une jeune fille délicate et sensible. Elle n'aimait pas davantage les fanfreluches et les volants, mais avait appris à apprécier les plaisirs simples de la conversation et de la broderie.

Son regard s'anima de nouveau et contempla son reflet dans le miroir, s'étonnant de la futilité des pensées qui lui venaient alors que son destin était sur le point d'être scellé de la plus cruelle manière qui soit. La jeune fille qui s'occupait d'elle lui avait relevé les cheveux avec simplicité, mettant en valeur l'ovale parfait de son visage et accentuant son naturel délicat et sa sobriété. Elle songea avec dérision qu'à choisir, elle n'aurait sans doute pas choisi d'autre coiffure pour ses fiançailles. Le souvenir d'Aidan lui coupa le souffle un instant alors qu'une douleur vive et brûlante lui transperçait le cœur. Elle se força à chasser l'image de son amoureux de sa tête, refusant de s'attarder sur ce qui lui causait tant de douleur, et se concentra de nouveau sur son reflet.

Un voile immaculé fut ajouté à sa coiffure, triste et dérisoire reflet de ce qu'aurait du être son voile de mariée, lui conférant une aura pure et virginale destinée sans aucun doute à exciter l'imagination des acheteurs potentiels des derniers vestiges de son innocence. Chaussée de fines sandales, elle fut également parfumée d'essence de violette par petits touches derrière les oreilles, puis dut attendre le verdict de la Sancé qui ne tarda pas à venir juger des efforts de la rouquine. Elle parut satisfaite puisqu'un hochement de tête vigoureux fit trembler son menton un peu gras.

Impassible et le regard vide, Roxane se laissa observer, manipuler, dévisager, comme une poupée sans âme. C'est exactement ainsi qu'elle se sentait : vide et sans âme, le cœur endormi, comme anesthésié par du laudanum. Elle se prit à souhaiter avoir un flacon de cette drogue pour fuir encore plus la réalité déplaisante, même temporairement, mais chassa bien vite cet espoir insensé et laissa de nouveau son esprit se promener librement dans les limbes de ses souvenirs d'enfance pendant que la Sancé la menait à travers les couloirs et les escaliers de la demeure.

Conduite dans une pièce sombre, elle fut placée sur une sorte de petite estrade et son voile rabattu devant son visage. Devant elle, une lourde tenture de velours pourpre fané dissimulait le reste de la salle d'où lui parvenaient des bruits de conversation et de verres qui s'entrechoquent, des rires et des chants plus ou moins grossiers dont elle eut rougi si elle ne s'était pas sentir si extérieure à tout ceci. Les minutes s'égrenèrent lentement, mais elle n'en avait pas conscience. Les mains jointes devant elle, les doigts entremêlés, elle priait en silence et avec ferveur le Seigneur de lui accorder la force et le courage d'affronter son destin la tête haute.

Brusquement les tentures furent écartées et la lumière lui fit cligner les yeux. Bougies et chandeliers illuminaient la salle qui lui parut immense et emplie d'une foule compacte. Vacillant, elle manqua chuter de son piédestal, mais se reprit à temps et parvint à rester immobile bien que ses mains et ses lèvres se soient mises à trembler légèrement. Sifflements et quolibets égrillards ne lui parvenaient qu'à travers un brouillard cotonneux dans lequel elle maintenait son esprit pour ne pas fuir ou hurler de terreur. Elle entendit à peine le petit discours de la Sancé destiné à enflammer l'imagination de ces messieurs, et ne vit pas davantage les faces rubicondes et les yeux chassieux qui la fixaient. Priant plus fort, elle serra plus étroitement ses doigts et se contenta d'attendre que le douloureux moment soit passé sans même songer à celui qui remporterait les enchères.
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La Fortune

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MessageSujet: Re: Un destin en marche... ou l'arrivée à Tortuga [Ouvert à tous]   Ven 11 Fév - 23:15

Qui parle quand je parle ? Qu'on fasse silence.

Je suis la reine, la dame du changement,
Vertes sont les parures de l'incertitude,
Entre homme et femme, je produis l'égarement ;
Pleurez ! De la clémence n'ai point l'habitude.

Ils étaient nombreux, ceux qui désiraient remporter la mise - marchands enrichis, à l'ostentation vulgaire, flibustiers marqués par les ans. Quelques curieux, également, avaient bravé l'autorité du Cerbère qui gardait les lieux - une vieille femme à l'oeil encore perçant et aux serres robuses - et ils demeuraient, au fond de la salle, chuchotant. L'un d'eux, gamin efflanqué avait ouvert les paris sur le gagnant du jour, avant même le lancement des enchères.
Des yeux à l'imagination, de l'imagination à la décision, il n'y a guère de grands balancements. Il fallut bien que l'un d'eux commençât. Un marchand, entravé dans une riche étoffe verte qui renforçait la teinte jaunâtre de ses joues, dit levant la main :

- Moi !

La Sancé le désigna du doigt, le Cerbère hocha la tête. La somme qu'il avait proposé était déjà belle, et il semblait se dire, en son petit orgueil de commerçant, que les enchères seraient courtes. Un jeune homme cintré en son veston pourtant, se leva, sans un mot, et sortit de sa poche des bijoux d'une rare beauté. Les yeux autour de lui étincelèrent, la Sancé réprima un sourire... Cependant, l'étoffe verte conférait sans doute quelque chose comme de l'audace... A moins que ce ne fut la vision de cette jeune beauté qui se tenait là, coite et fragile ? Le marchand leva à nouveau la main, et tendit deux doigts vers La Sancé. Deux fois la somme de départ. Voilà qui devenait... passionnant.
Et ce fut comme un signal. Trois, quatre, davantage peut-être se levèrent et crièrent des sommes toutes plus affolantes. Un battement de cil, ou la conscience, soudain, que l'objet leur échappait. Les voix rauques se couvraient les unes les autres, et les deux femmes qui présidaient à la vente avaient bien du mal à suivre les enchères. On dut, plusieurs fois, ramener le calme. Et à chaque fois, le jeune homme, silencieusement, levait la main et laissait comprendre, d'un geste, quel était son prix. Le marchand se sentit toujours plus acculé. Il fit au jeune homme un signe sans équivoque, qui semblait conseiller de laisser l'affaire aux porteurs d'étole verte. Imperturbable, l'autre négociateur s'obstina. Le marchand décida de sortir sa meilleure carte - la dernière. Il proposa la somme du jeune homme accompagné d'un diamant d'une grosseur qui ramena - mieux que le Cerbère - le silence dans la salle. La Sancé vit soudainement très bien cette pierre dans sa parure fanée. Les autres s'étaient tus, jetant un regard de haine à l'homme vêtu de vert. Dans les yeux avides brillaient la jalousie, la cupidité, l'envie. Les gamins se turent, et plusieurs sortirent, avec l'air soudain trop empressé. La jeune femme vendue comme bête de foire dut croire son sort scellé - livrée à un marchand aux mains noires, venu se débaucher au cours d'une escale. Vendue pour une vente rondement menée - des cuirs, des esclaves, ou que sais-je encore. Quelques hommes se levaient déjà, abandonnant les conclusions de l'affaire - trop amère quand on la sait perdue. Mais alors on entendit une voix qu'on n'avait jamais entendue encore :

- Excusez-moi, il ne me semble pas que les enchères soient finies.

C'était une voix douce, un peu voilée. Le jeune homme se leva et sortit à son tour richesses d'or et de pierreries. Les regards de haine changèrent de cible - l'on ricana même de la prétention du marchand. La Sancé alors sembla se dire qu'il fallait clore la scène. Le marchand sans doute eût aimé tuer l'importun du regard. Il eût aimé transpercer ce menton volontaire et ces beaux yeux doux où brûlait la décision. Il eût aimé lui faire avaler toutes ces grandeurs presque indécentes dans un lieu comme celui-là. Etait-ce quelque prince échappé d'on ne sait quel palais ? Un pirate ? Un voleur ?... L'étole verte se souleva, montrant un poing serré... qui se déserra.

- C'est bon, lâcha-t-il.

La Sancé n'attendait que cela pour déclarer le marchandage achevé.

Sans doute Roxane crut-elle son sort scellé. Ce fut pourtant un autre que la Fortune desservit ce soir-là. Tandis que le jeune homme la prenait doucement par la main et l'emmenait dans la plus belle chambre de la maison, notre marchand vêtu de vert sortit en pensant son affaire close. L'y attendait une embuscade. Quatre hommes sautèrent sur lui, et il reçut autant de coups de dague. Tandis qu'il s'effondrait dans la ruelle sombre, sentant les mains fouiller ses poches à la recherche du diamant trop imprudemment exhibé, la porte de la chambre s'était refermée, presque sereinement. Il est des hasards étranges, qui vous arrivent parfois.
Après un moment où ils restèrent, vendeur et vendue, en silence dans la pièce, le jeune homme se tourna vers sa silencieuse acquisition et eut pour elle un sourire qui se mua bientôt en rire. Ce rire coulait clair comme un ruisseau.

- Je m'appelle Jane. Je feins d'être doté d'attributs qui me permettent d'aller par Tortuga à l'égal des soudards qui la parcourent. Tu n'as donc rien à craindre de moi... Du moins rien de ce que tu craindrais d'un homme.

Et les yeux qui se portaient sur Roxane à cet instant brillaient d'un éclat qu'on pouvait dire féminin.

Toi qui la Fortune sollicitas, voici ce que je t'offre : une chance de n'être pas par la vente souillée. Choisis : fortunée ou infortunée. Profiteras-tu de l'aubaine et chercheras-tu à comprendre les raisons de l'homme-femme de t'avoir protégée ? Chercheras-tu à t'enfuir dès qu'il sera possible ? Ce salut cachera-t-il, sous ses dehors heureux, quelque terrible... revers de Fortune ?


HRP :
Spoiler:
 

_________________
"Malheureux l'homme, qui fonde
Sur les hommes son appui.
Leur gloire fuit, et s'efface
En moins de temps que la trace
Du vaisseau qui fend les mers,
Ou de la flèche rapide,
Qui loin de l'oeil qui la guide
Cherche l'oiseau dans les airs."
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