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 Abordage du Libertad (Flashback)

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Crow

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MessageSujet: Abordage du Libertad (Flashback)   Jeu 13 Jan - 22:25

C'était une journée dégagée. Le ciel mordait les nuages, qui, dévorés par ces pans bleus, s’effilochaient puis mouraient. Sur la vigie, les pieds ballants et l'échine courbée, le corbeau s'ennuyait. C'était une journée dégagée, donc calme. Fatalement ennuyeuse. Moue boudeuse, sourcils froncés. Paresse de celui qui sentait passer le quart avec une lenteur atroce, ou simple caprice, depuis déjà plusieurs minutes Crow n'avait pas relevé la tête. Une sottise. Comme tant d'autres. Comme toujours. Et le claquement des coups de fouet semblait résonner au loin.

Il ferma les yeux un instant. Le soleil, image rémanente d'une blancheur insoutenable, vint se ficher dans ses prunelles. Il resta ainsi quelques instants de plus, le brouhaha du pont coulant vers ses oreilles, comme enveloppé dans du coton. C'était presque beau, ce chahut étouffé qui venait polluer le silence impérieux du ciel. Un blasphème. Comme un peu tout le monde, sur ce navire.

Et puis, culpabilité. Sûrement. Le corbeau se releva, et plongea ses yeux dans l'immensité bleue. Une tâche. Au loin. Une forme merveilleuse, puissante, qui fendait les vagues. La promesse d'un amusement certain. Chaos. Sang. Ripailles.

Abordage.

Il se jeta en avant, les poings sur la rambarde. Les yeux se plissèrent, dardèrent l'horizon plein de promesse. Le navire était assez près. Espagnol, sûrement. Lorsqu'il hurla, sa voix avait cette touche hystérique un peu dérangeante, ce rire qui glapit au fond de chaque mot. Crow était content. Extatique.

-NAVIRE EN VUE CAPITAINE !


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Louis de Nogaret

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MessageSujet: Re: Abordage du Libertad (Flashback)   Sam 15 Jan - 2:26

    L’allure d’un navire pirate au repos est celle du prédateur inquiet – il n’y avait dans cette soif d’abordages rien de terrible ni de cruel. Juste une nécessité impérieuse pour qui voulait vivre sur la Mer. L’on guettait, alors, depuis des jours, des semaines. Les vivres se raréfiaient, l’eau avait croupi. L’on dînait, les jours de chance, d’une tortue ou de quelques poissons ramassés dans des filets trop courts que l’on laissait traîner sur le sillage de l’Amphitrite, comme la traine boueuse d’une fille perdue.
    Nogaret demeurait ce jour-là sur le pont. Les ordres avaient été donné et l’on s’affairait, autour de lui, à réparer les avaries du navire et les fatigues humaines. Il se demandait combien de temps encore ils pouvaient tenter leur chance – follement, mais pas trop, avant de rentrer, penauds encore, comme au dernier voyage. Deux hommes alors avaient contracté les fièvres, un autre avait dû été lié au mât et fouetté, en conscience, après qu’il eut frappé un homme. L’équipage était nerveux, et chacun guettait une voile au loin, avec quelque chose qui tenait de la fureur … La promesse de récompense pour celui qui, le premier, signalerait un navire avait attisé les convoitises – peut-être plus qu’il ne fallait.
    C’est là qu’un cri réveilla leur lassitude.

    - NAVIRE EN VUE CAPITAINE !

    - Un navire !

    Ceux qui avaient entendu se figèrent, l’oreille dressée. Nogaret se précipita sous la vigie.

    - Quelle position ? Est-il seul ? Son pavillon !

    Il fallut quelques temps - heure douloureuse ! - pour distinguer au loin ce qu’il en était, mais quand le Corbeau lui répondit, Nogaret sentit qu’il était enfin flatté par la Fortune. Un navire espagnol, seul, c’était une aubaine – et cela vous arrivait bien plus dans les pages des mauvais romans d’aventure que dans la réalité d’une vie de forban … Fort bien alors ! Il fallait l’approcher, dans une neutralité joyeuse. Point de pavillon du pays, ils devaient jouer de prudence. Nogaret glissa un mot aux officiers, réunit ses hommes, laissant le Corbeau chercher l’ombre possible et crainte de vaisseaux alliés – auquel cas l’Amphitrite disparaîtrait à peine aperçue, fantôme déçu cherchant ailleurs une chance à saisir ... Mais alors que le navire se découpait davantage, dans l'immensité de la Mer, il eut comme une certitude : l'occasion était bien là et l'heure était précieuse. On tira sur une cloche un peu fêlée, les matelots se regroupèrent, la fatigue sur leur visage, autour de ce capitaine et des officiers. Et devant tous ces regards avides de quelque chose, Nogaret commença :

    - Matelots ! Nos heures d’attente n’auront point été vaines ! Voyez le cadeau inespéré qui s’offre à nous ! Les espagnols ont choisi leur heure, et je crois pouvoir dire qu’ils sont bienvenus.

    Une rumeur monta parmi les matelots.

    - Vous avez bien entendu : un navire espagnol – et seul encore ! Nous en approcherons, lentement – il vaut mieux pour ne point éveiller les soupçons que les hommes sur le pont fussent peu nombreux et de bonne mine. Les autres se réfugieront en bas – qu’ils dorment, à tour de rôle, pour reprendre leurs forces. Malpertuis veillera à ce que vous fussiez prêts à attaquer. Vous devrez vous tenir prêts, et vous apparaitrez pour la plupart à la fin de la deuxième canonnade. Le nombre d'hommes les surprendra ... Mais pour l’heure, nous avons un jour de course devant nous, au mieux. Deux ou trois, si les vents tournent. Vous savez ce qu’il vous reste à faire.

    Il se tourna alors vers Malpertuis, lui glissa à voix basse :

    - Veille à ce que les rations de nourriture soient augmentées. Mais point d’alcool en sus, ils auront besoin de tous leurs esprits.

    Puis il prit Kharine à part.

    - Je dirigerai la première action, tu dirigeras la seconde. Vous resterez en retrait, nous jouerons ainsi doublement de surprise.

    Il eut un moment d’hésitation, et ajouta enfin, avec un regard vague, comme n’osant croire ou regrettant ses paroles :

    - Si nous faisons victoire, je me réserve la cabine du capitaine, mais tu auras la faveur de visiter chaque partie du navire pour en estimer le butin. Inutile de dire que tu choisiras ta part le premier. Loin de leurs regards.

    Il dit, et il jeta un œil vers la voile encore invisible pour qui n’était point perché en haut de la vigie. C'est ainsi qu'ils entamèrent cette course inespérée, la rage au cœur, la rage au ventre. On astiqua les armes, on nettoya les coutelas, on vérifia les pistolets. Rations de poudre et de pain détrempé de vin furent distribuées. Était venu le terrible temps de l’attente, car il fallait atteindre un vaisseau lointain qui, dès qu’il comprendrait que ses visiteurs étaient des gentilhommes de Fortune, tenterait une fuite, ou attaquerait faute de vouloir se défendre.

    L’on attendit, nerveux, d'approcher suffisamment cette machine qui semblait toujours vouloir se retirer, gracieuse et lente comme une princesse espagnole. Il fallut plus de deux jours. Le premier, Nogaret laissa dormir, manger des hommes qui, déjà marqués par un long voyage, qui se saoulèrent de sommeil, sans trouver satiété. Le deuxième jour, l’attente reprit, plus inquiète, plus impatiente – guettant l’heure fatidique, où ils joueraient un peu de leur destin, et quelques jours de plaisir. On crut un instant que le vaisseau avait pris le large et qu'ils seraient distancés mais à la nuit tombante, ils avaient changé de cap et l'avait rattrapé. Le navire ennemi s'appelait le Libertad, et il était prêt à défendre chèrement une cargaison qui s'annonçait précieuse ... C'est à l’aube du troisième jour qu'ils arrivèrent à portée de tir. Le soleil se leva au bruit des canonnades. Il y avait là plus d’espoir que de certitude, et plus d’intimidation que d’efficacité – l’Amphitrite était plus légère et plus frêle que le grand et fier navire venu des terres d’Espagne. Des boulets de riposte endommagèrent la belle, blessèrent un ou deux malchanceux ... Mais la Fortune embrassa le jour, et le mât de misaine du Libertad fut bientôt brisé. Nogaret sortit alorsun des vieux pistolets qu'il gardait toujours et abattit le premier espagnol qui se trouvait devant lui. Des matelots à n’en plus finir, comme sous le coup d’un signal convenu, sortirent des cales, brandissant coutelas et pistolets chargés, vociférant jurons et impiétés notoires.

    - À L'ABORDAGE !

    Il y eut une pluie de grappins et de cordes – accompagnée du chant plaintif des premières balles qui s’échangeaient. Ils avaient ordre de tuer selon leur bon vouloir, jusqu'à la reddition la plus complète.

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«Vous me demandez en somme qui je préfère, des moralistes ou des criminels.
Vous savez bien que je déteste les moralistes
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MessageSujet: Re: Abordage du Libertad (Flashback)   Sam 15 Jan - 13:28

- Si j'en vois encore un plonger ses sales pattes dans le baquet d'eau, je vous assure que ça va barder ! Deux malades sont largement suffisants pour un équipage de trognes amochées comme les vôtres. Jonas, fais-moi le plaisir d'aller rafraîchir ta tête d'espadon confit à tribord, Zirka a besoin d'un gars solide. Tête d'ivrogne, oui toi, un peu de nerf ! Allez les gars, on ne cajole pas les mouettes !

Une voile.
Au cri du corbeau, tous les hommes autour de Malpertuis eurent un tressaillement.

« On oublie difficilement les vieilles habitudes. », pensa le quartier-maître.

Au vrai, ce navire-là tombait à pic. Les hommes étaient nerveux, fatigués, et il s'étirait sur leurs visages des ombres que même lui, Malpertuis l'intarissable, Malpertuis l'amuseur qui pouvait rider de rire jusqu'au front du capitaine Nogaret, parvenait de moins en moins à dissiper. Le spectre menaçant du scorbut venait de temps en temps frôler les mâts de l'Amphitrite. Les esprits s'échauffaient, on avait dû faire fouetter un misérable qui avait tout simplement cédé avant les autres.
Et puis cette voile, la harangue du capitaine, l'annonce du vaisseau de la Très Catholique Espagne... La Fortune leur revenait-elle ?

Alors que le capitaine donnait ses instructions, Malpertuis songeait déjà à ceux qu'il enverrait se reposer dans le dortoir, et dans quel ordre il procéderait. L'anticipation était d'autant plus nécessaire à la commande d'un équipage, qu'à la fatigue s'associait maintenant une frénésie anxieuse.

- Veille à ce que les rations de nourriture soient augmentées. Mais point d’alcool en sus, ils auront besoin de tous leurs esprits.

- Considérez la chose faite, Eminence !, répondit le Maître d'équipage avec son ton de gaieté solennelle qu'il ne sortait qu'aux grandes occasions.

Puis il se mit à désigner ceux qui devaient descendre et ceux qui pouvaient rester sur le pont, ainsi que l'ordre des relais.

- Jeune Maupin, va te reposer ; le corbeau reste à la vigie, mais tu iras le relayer vers le soir. Toi aussi, Matelot, et aies l'infinie bonté de te refroquer, on peut être pirate et décent. Bel-oeil, si je te reprends à refaire ce signe du doigt à tes frères d'arme, je te fais briquer le pont tous les jours jusqu'à la prochaine escale. Les deux là, au dortoir. Toi aussi.

Le matelot concerné ne bougea pas d'un pouce. Malpertuis fronça les sourcils et vint se planter devant lui.

- Une objection ?

La brièveté, n'étant pas chez ce supérieur-là bon signe, le resquilleur obéit à l'ordre en marmottant pour la forme. Comme il préférait les voir comme cela, Malpertuis l'insatiable ! Ça vous avait de la bravoure, de l'enthousiasme, de l'insolence ! Bien sûr, on ne discute pas les ordres, mais qu'ils s'activent pour le possible abordage, quitte à jouer les durs, valait cent fois mieux que de plonger dans un marasme nauséabond qui affaiblissait leur santé et les portait à se battre entre eux. Ils allaient enfin se défouler, et lui, pour quelque heures, serait un peu soulagé de la perpétuelle diplomatie qu'il s'efforçait de maintenir à bord... Tâche d'autant plus ingrate que le capitaine lui-même était irascible depuis quelques temps, et Kharine... inutile de le dire.

Passèrent alors deux jours interminables, au cours desquels il fit en sorte de nourrir mieux les hommes et de les obliger au repos – quoique plus les heures passassent et moins ils fussent diposés à rester dans la cale pendant que les choses, croyaient-ils, se passaient sans eux « là-haut ». Finalement, ce fut le cri de délivrance :

- À L'ABORDAGE !

Comme il faisait partie de la deuxième action, Malpertuis règla sa conduite sur celle de Kharine. Il ne comprenait pas l'espagnol, mais le nom du bateau, qu'il aperçut alors que les deux coques étaient dangereusement proches, était transparent. Libertad. La liberté. Et en sentant autour de lui tous ces matelots, apathiques depuis des semaines, prêts à bondir comme un seul homme, grandissant de hargne et se massant dans la même direction, criant « sus ! », jaugeant déjà le butin qu'ils remporteraient, effrayant les pauvres sujets du roi Carlos III de leurs vociférations épouvantables, lançant des paris à qui tirerait le premier, en sentant ses petits Amphitrions qui s'animaient, qui se vêtaient de la beauté furieuse et effroyable qui prend ceux qui vont tuer, Malpertuis trouva que oui, c'était bien cela, la liberté.
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Kharine

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MessageSujet: Re: Abordage du Libertad (Flashback)   Sam 15 Jan - 14:50

Après que Louis l'ait entretenu au sujet de l'organisation de l'abordage et du butin, Kharine se réfugia dans sa cabine. Le bougeoir mourrait sur la table. Il s'approcha et saisit le livre posé comme une bible en son milieu. Le livre de Lomonossov, ouvert à la toute première page blanche. Il relut brièvement la liste tandis qu'au dehors, le capitaine lançait la première vague de lames, de boulets et de balles. La mélodie du massacre avait commencé. Kharine saisit alors hâtivement son tabouret et l'emporta quand il sortit de sa cabine. Il monta au devant de la proue, et s'assit pour admirer le spectacle.

Sans dire un mot, il sortit son pistolet, ajusta le chien et la baguette, puis souleva le bassinet. Il releva les yeux sur la scène tandis qu'il affutait son poignard à l'air de son canon d'argent. La vision était fabuleuse, tant pour les espagnols massacrés et affolés que pour la folie jubilatoire de son équipage, qu'il aimait voir crier.

La première nuit, il n'avait pas fermé l'œil, trop impatient de voir et participer à un tel évènement. Quoi qu'il en eut voulu à Louis de le mettre en retrait pour le premier abordage, la question du butin l'avait consolé. Il était simplement dégouté à l'idée d'aborder un navire dont les trois quarts de l'équipage étaient morts, et dont le dernier quart serait surement affolé et se rendrait immédiatement.

Du haut de la proue, Kharine refoulait constamment son désir de prendre part à la fête. Pour cela, Louis avait trouvé les mots justes ; la promesse d'un butin personnel...

Sur le pont, Kharine observait Malpertuis superviser le premier abordage. Il était sûrement plus excité qu'il ne le serait lors du second.

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Были бы кости, а мясо нарастет. - Proverbe russe.
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Jacques Maupin

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MessageSujet: Re: Abordage du Libertad (Flashback)   Sam 15 Jan - 23:16

C'était quoi, déjà, ce sentiment?
Son souffle se perdait dans les vapeurs rances du dortoir, alors qu'il faisait machinalement jouer sa lame dans l'étui de cuir usé. Dégainer, rengainer. Dégainer, rengainer. Dégainer. Maudire ses mains tremblantes, crispées sur le manche en olivier. Rengainer. Les autres courraient, s'activaient, on lui avait dit d'attendre son tour, de se reposer. Il attendait donc: comment dormir! Jacques aurait voulu une tâche pour s'occuper les mains et l'esprit, et les moments où il prenait son tour à la vigie, là haut, dans la nuit glacée, lui semblaient plus enviable que cette inaction forcée. Dégainer. L'enfant s'efforçait d'oublier que c'était son premier abordage... D'oublier qu'il allait tuer, ou mourir. D'oublier qu'ici, dans le ventre du navire, il n'y a plus cet élan qui vous fait jouer votre vie, ce dédain du mauvais sort et de la mort, cet enivrant effet de foule qui pousse vers l'avant au mépris du danger... D'oublier qu'ici, il n'y a que l'angoisse. L'attente. Rengainer.
C'était quoi, déjà, ce sentiment?
Ah oui...
La peur.

Ça avait duré deux jours. Deux jours interminables, où l'exiguïté du navire se faisait plus que jamais sentir et où la mer elle même semblait se moquer d'eux.
Deux jours, et puis un cri.

- A L'ABORDAGE!


Jacques cessa alors de réfléchir.
Il se souvient s'être demandé, confusément, pourquoi tout le monde criait. Ennemi, amis, tout n'était qu'un hurlement féroce et sauvage. Il se souvient avoir crié, lui aussi, presque malgré lui. Il se souvient avoir empoigné une corde, expulsé tout l'air de ses poumons avant de faire un pas en avant fatal, au dessus du vide affamé et de l'eau noire et bouillonnante entre les flancs entrechoqués des deux navires, réservant à celui qui tombait un sort pire que la noyade... Avoir fermé les yeux, dans la seconde de terreur absolue entre les deux ponts... Puis s'être reçu rudement sur le bois d'Espagne, genoux tremblants sous le choc...
Dégainer.
Sa petite lame luisait sous le soleil blanc.

Jacques se souvient avoir erré, silhouette perdue entre les corps qui s'empoignent, rapide et insaisissable. Il se souvient avoir enfoncé sa lame dans le flanc d'un homme... et de tout le sang... Ne pas penser. Avancer. Survivre.
Et il y avait la première balle. Elle s'était fichée à quelques centimètre de son visage, dans le mat de misaine. Sursaut. Sur l'entrepont, un homme le mettait calmement en joue avec sa deuxième arme.
Jugulant sa peur, l'enfant oiseau bondit en avant. Une deuxième balle finit sa course dans le bois sale de la rembarde.
Il fallait arrêter de penser, courir plus vite. Atteindre l'homme avant qu'il ne recharge. La troisième balle emporta la plus folle de ses mèches alors qu'il survolait les escaliers.

La quatrième lui traversa l'épaule quand il parvint l'entrepont, déployant une fleur de feu sur sa chemise. Jacques chancela, s'effondra presque lentement, semblable à un épi fauché.
C'était quoi déjà, cette sensation?
Ah oui.
C'était la douleur.
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MessageSujet: Re: Abordage du Libertad (Flashback)   Mar 18 Jan - 19:54

« Consuetudo altera natura est. *»
Toute sa vie, d’après les fragments brisés de sa mémoire, Tristan avait positionné parfaitement le canon. Il avait mis le boulet, tassé, préparé cette arme de guerre, aussi destructrice qu’un dernier adieu. Il avait versé la poudre dans la lumière, l’ironie du sort ayant choisi ce nom pour qualifier l’ouverture, le petit trou, qui faisait s’assombrir les jours des survivants. Après cela, il avait attendu. Impatient, fougueux, comme un jeune homme quelques minutes avant de croquer à pleines dents dans la première épaule nue d’une femme. Intarissable source de plaisir que l’attente d’un canonnier de prouver sa bravoure et sa minutie.

Au dernier instant, alors que le maître d’équipage prévenait tout juste que le navire ennemi était à portée de tir, Tristan avait placé ses mains sur le renfort de culasse de l’arme massive, et s’était servi de l’encadrement créé par ses deux pouces levés comme d’un viseur. Il avait vérifié chaque canon, sans aucune hésitation, il savait parfaitement où le boulet atterrirait. Il heurterait quelques matelots ou briserait un mât. Les biscaïens1 mitrailleraient les ponts inférieurs, espérant briser la coque du navire adverse. Et pendant cette dernière manœuvre avant la mise à feu, derrière lui, les mousses s’impatientaient. Certains hurlaient de ne pas être sur le quai, à s’apprêter à bondir sur les mécréants de l’hostile pavillon ; d’autres priaient, espérant survivre pour assister à un deuxième abordage et cette fois-ci, ne pas discuter avec leur tout-puissant. Les plus courageux ne disaient rien, attendant fermement de montrer leur valeur, tandis que les plus pressés quittaient les cales pour se précipiter aux quais, ou l’action n’était même pas encore à l’état d’embryon. Ils ne savaient définitivement pas ce qu’ils rataient, ici, près du métal brulant et de la chaleur étouffante. Chacun réagissait à sa façon, et toutes ces attitudes se broyaient dans une odeur de hargne haletante.

Au pont où se trouvaient les canons, ces dernières minutes étaient les plus cruciales mais surtout les plus intéressantes. L’Impatience s’était enfuie avec l’Attente pour ne laisser que quelques traces de Hâte, mais surtout, de Satisfaction. Enfin, les canons devenaient maîtres des lieux et du devenir de l’action. Bouillonnants et émus, les jeunes mousses osaient à peine allumer les mèches. Les bragues, pour retenir les canons lors des mises à feu, étaient attachées solidement aux sabords, ce qui faisait presque trembler tout le bâtiment lors des tirs. Quoi qu’ils en disent, l’abordage venait d’être donné. Non pas par les mots de Nogaret, mais par le bruit incessant des premières canonnades. Tous les cœurs s’étaient mis à battre plus fort dans les poitrines, toutes les mains avaient serrées plus fort leurs armes. Le capitaine ne faisait que combler son maigre retard. « A L’ABORDAGE ! ».

Comme toujours, suite au premier assaut, les cales se gonflaient petit à petit de cris, d’hurlements. La peur commençait à se voir, à cause des ripostes des hispaniques. Certains mousses ne s’en sortiraient pas. Le bruit et la fumée étaient omniprésents, plus le temps pour se plaindre de ne pas être quelques mètres plus haut, à se battre comme un homme. Ici, ce ne sont plus des hommes, ce ne sont plus des pirates, ce sont des assises, des piliers. C’est grâce aux canonniers, à leur premier coup et aux dégâts qu’ils engendrent que l’abordage prend une tournure plus ou moins favorable. Dommage que nombre d’entêtés l’oublient.
Entre terreur et extase, les forbans qui n'avaient pas assouvi leur soif de combat d'hommes fourmillaient pour armer de nouveau les canons, allumer les nouvelles mèches, remplir les lumières de poudre ou vérifier les bragues. Tristan était au cœur de l’action, à hurler à l’un de bien tasser le boulet et à un autre de faire gaffe à viser comme il se doit. Son rôle était alors de superviser, plus d’enseigner. Et en cet instant, l’asocialité du vieux pirate s’était cachée entre ses rides, pour ne laisser qu’un mentor qui prenait plaisir à aider les nouveaux venus. Il se produisait comme à l’accoutumée, à chaque fois, ce curieux retournement de personnalité…

« L'habitude est une seconde nature. »

1. Ce sont de petits boulets, légers. Lancés plusieurs en même temps, j’imagine, pour mitrailler. On les appelle aussi « grappes de raisins » *mode Prof Canonnier OFF*.
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Zirka Javiero Laska

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MessageSujet: Re: Abordage du Libertad (Flashback)   Mer 19 Jan - 19:17

Les deux jours précédents l’attaque, Zirka ne dormit que très peu, tenant à guetter le sens du vent et à superviser l’agencement de la voilure personnellement pour ne laisser passer aucune occasion de rattraper le navire espagnol plus rapidement. Ce ne fut que lorsqu’il eut l’assurance que leur victime ne les distancerait pas qu’il prit quelques heures de véritable repos. Ces deux journées d’attentes (et de travail), s’étaient faite pour le gitan dans une excitation discrète. D’un côté il n’était pas particulièrement impatient de mettre plus de sang sur ses mains qu’il n’en avait déjà, d’un autre côté, la promesse d’un butin de taille excitait son imagination. Après tout, dans l’esprit simple des pirates, « Espagne » rimait encore avec « or ».

L’aurore fut saluée par les premiers bruit de canonnade. Une fois les manœuvres d’approche terminées, Zirka se positionna sur le pont aux côtés de ses frères pirates, prêts à l’abordage. Il adressa une brève prière à Dieu, quémandant le pardon pour ses crimes à venir et ceux de ses camarades, ainsi que le salut des âmes qui viendraient à Le rejoindre au cours de cette bataille.
L’ordre de passer à l’abordage de Nogaret, familier pour la plupart (quoique pas autant que les pirates l’auraient voulu), nouveau pour quelques-uns, couvrit les bruits d’explosion et de bois qui craque. Zirka s’élança, comme les autres, au-dessus du vide qui séparait les deux navires et atterrit sur le pont ennemi, ses pieds nus claquant sur le plancher. Il n’était pas évident de garder la tête froide quand des dizaines de gibiers de potence se mettaient à pousser des hurlements sauvages tous en même temps (c’était d’ailleurs l’objectif), mais Zirka s’y efforça malgré tout, ayant pour habitude de ne pas participer à cet effort d’intimidation. Il n’avait aucun talent pour ça de toute façon. Et il préférait faire parler sa dague.

Ce ne fut que lorsque sa lame s’enfonça dans un premier corps que son sang se mit à bouillonner. Comme toujours. Son approche du combat tenait du suicidaire. Avec sa courte arme, il s’en prenait aux soldats de la petite garnison qui protégeaient le vaisseau, armés de sabres et de fusils à baïonnette sans distinction. Après tout, ce n’était pas la taille qui comptait, mais la technique. Zirka n’avait jamais appris à se servir d’armes à feu, ces outils de lâche selon le gitan, ni ne connaissait le moindre mouvement d’escrime. Il n’avait donc jamais ressenti le besoin ou l’envie d’investir dans une arme de plus grande allonge. Il s’était contenté d’améliorer sa méthode pour aller au contact de son adversaire et enfoncer sa lame là où elle ferait le plus d’effet.
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Crow

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MessageSujet: Re: Abordage du Libertad (Flashback)   Sam 12 Fév - 0:50

Crow ne fait pas partie de ceux qui préparent l'abordage avec la patience des anciens, la dextérité des pirates aguerris. Non, gamin tremblant d'excitation, l'impatience ne fait que brûler ses muscles raidis par l'effort. Pieds nus contre le bois, peau rouge de soleil, Crow exulte.

Bientôt...

Bientôt...

Deux jours...

A L'ABORDAGE! 

Crow hurle, croassement sinistre. Le corps maigre et dévoré par les rayons ardents se jette dans la mêlée des corps. Démence dévastatrice. Crow adore, rejette sa haine, sa colère.
Cela lui manquait, la furie des armes, les peaux qui se heurtent, les regards qui se vomissent. Haine. Peur. Furie. Tout qui se mélange, se coule, et cette folie qui brûle son crâne. Crow rit, à s'en décrocher la mâchoire. C'est une belle journée.

Premier corps. La lame s'enfonce dans un bruissement presque sensuel, sexuel. Crow y reconnaît les ébats humides dans les ruelles de Tortuga. Jubilation sadique, toute la rage qu'il déverse comme un flot de larmes acides. Danse macabre de l'oiseau de malheur, il laisse tomber le cadavre carmin, et continue son envol. Une lame vient écorcher son épaule. La blessure le gonfle d'adrénaline.
Folie.
Joie.

Véritable mêlée de corps, Crow ne voit rien d'autres que le sang, et l'explosion de couleurs. Rien.
Rien...?

Sur l'entrepont, silhouette aux formes de rêve qui s'écroule, l'aile brisée. Le temps s'arrête. Jacques.
Jacques qui sourit, qui gronde un peu. Jacques qu'il essaie d'ignorer mais...
Là, écroulés mollement comme un oiseau fauché en plein vol, il y a dans ses membres frêles la tragédie d'une utopie. Crow ne réfléchit pas. Il bondit. L'homme est encore là, fusil au bras. Crow ne pense pas.
Juge de pacotille, il entraîne le salaud sur la potence de sa propre justice. Tueur de rêve. L'autre ne voit même pas, il n'a que le temps de sentir sa gorge s'ouvrir, flot grenat.

Jacques.

Crow se jette en avant, attrape le petit corps. Léger. Trop léger. Comme un nuage, un bout de rien, un bout de folie douce. Grand rêveur, bel idiot. Il faut courir, se ruer en avant. Entre les corps, les lames, le sang. Ne penser à rien. Courir, voler, hurler.

Et arriver, paniqué, devant Hermance , la voix perdue, emmêlée. Mélange de sueur et de sang, paquet au bras. Chanceler un peu, puis, dans un souffle.

-Soigne le...

Rien de plus. Crow, sous le choc, se laisse tomber au sol, épuisé. Sans comprendre. Il l'a sauvé. Pourquoi. Pourquoi ?
Pour un rêve ? Un sourire ?
L'amitié ?

Crow n'y pense pas. Il ne voit que le corps léger, si léger, tâché de rubis, et ferme les yeux un instant. Loin de la furie de l'abordage, il ne reste que les souffles rauques, et les drôles de sanglots qui coincent la gorge.

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Hermance Chaix d'Estange

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MessageSujet: Re: Abordage du Libertad (Flashback)   Jeu 17 Fév - 1:26

Il y a longtemps qu'Hermance ne sentait plus l'adrénaline brûler son corps de part en part. Il ne la sentit pas mais en constatait encore les effets, comme la toile qui s’alourdit alors qu'elle s'imbibe de sang. Les portes de son esprit se fermaient, les gestes devenaient d'une nature purement efficace, et chaque émotion, chaque douleur, tant physique que morale, disparaissait dans une infusion sérieuse qui s’appelait "devoir". Alors il devenait une machine d'efficacité aveugle et sourde, ignorait le soleil, ignorait la soif, ignorait même les entrechocs humains dont l'issue était pourtant sa raison de vivre. Les matelots désespérés arrachaient les liens de Fatalité qui leur liaient les poignets chaque fois qu'ils prenaient une vie au nom de la Liberté. Et Hermance, occupé, n'eut pas l'occasion de saisir la cruelle ironie qui avait poussé le capitaine Espagnol à nommer son bateau. Sûr que Malpertuis en tirera le suc d'une de ses futures blagues, qu'il fera rire les bien portants, et grincer les fantômes...
Le médecin ne se souvint pas des deux jours précédant la bataille. La même mer d'huile, les mêmes problèmes, la Fièvre qu'il tentait de contenir, qui s’était aggravée avec l'excitation des matelots... Cela n'avait pas d'importance. L'euphorie tendue de ses camarades ne l'atteignait pas, pas plus que la peur qui cisaillait les entrailles de ceux qui n'étaient pas encore assez habitués aux assauts. Ses cinq ans d'ancienneté lui avaient valu, en plus d'un respect relatif, un cœur à toute épreuve (ou peut-être bien son irrémédiable absence.)

Et puis le jour d'Orage arriva. Personne n'attendait du docteur qu'il reste assis tranquillement au frais, en prenant comme prétexte que sauver des vies était assez important pour ne pas équitablement risquer la sienne. Alors lors de la seconde phase de l'abordage, il était avec les autres, quoi qu'un peu en retrait, avait sauté sur le pont ennemi avec un retard qui lui assurait une certaine sécurité. Et à présent il portait en joue un de ces hommes tannés aux barbes exubérantes et aux chapeaux à dominante rouge qu'il n'aurait pas à soigner. Il en toucha un, brisa l'os de la cuisse d'un second, et s'apprêtait à recharger son arme lorsqu'un matelot -Crow, l'oiseau de mauvaise augure- le rappela soudainement au devoir qu'il avait envers la vie. Jacques Maupin, la petite imprudente, toujours dans des ennuis mille fois trop denses pour ses frêles épaules. Belle et tremblante comme le mirage au dessus de l'eau.
Il vérifia la blessure en écartant la chemise tâchée de sang le strict minimum, puis aboya en direction de Crow : " Retourne te battre ! " et le ton traduisait que l'heure n'était ni à la plaisanterie, ni au sentimentalisme. Déjà il entraînait le mousse plus loin vers le bastingage, l'allongeant par terre, son propre corps comme rempart entre le feu de la bataille et le blessé. Un goulot de verre un peu ébréché se glissa entre les lèvres de la gosse, y déversant un alcool aussi fort et efficace qu'infect, et puis il extirpa de la sacoche médicale qui ne quittait jamais son flanc une grosse pince rudimentaire en métal noirci par les passages aux flammes.

Elle allait crier, et personne sur le bateau ne l'entendrait comme autre chose qu'une harangue de bataille toute-puissante.
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Eneas Asturias

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MessageSujet: Re: Abordage du Libertad (Flashback)   Mer 9 Mar - 17:08

Deux jours. Quarante-huit heures de lutte intérieure pour Eneas de Asturias, quarante-huit heures rongé par l'incertitude et le doute. Il avait participé à de nombreux abordages, mais jamais - la Fortune en décida ainsi - à celui d'un navire Espagnol.
Il avait d'abord secrètement espéré que le Libertad distance ses poursuivants, et que l'on reviendrait à Tortuga prestement. Cet espoir chimérique se volatilisa bien vite. Pour Eneas, cela posait plusieurs problèmes.
D'abord, bien sûr, il était impensable qu'il ne participe pas à l'abordage. Cela éveillerait trop de soupçons, trop de méfiance serait distillée dans l'air déjà chargé de souffre si il s'éclipsait durant la bataille. Ce n'était pas le souci de protéger sa vie qui primait pour Eneas à cet instant, mais un ensemble d'idées fantaisistes : que se passerait-il si l'un des Espagnols le reconnaissait ? Il avait déjà rencontré quelques capitaines Espagnols, et leur garde rapprochée, pour leur transmettre des renseignements.Si le capitaine de Nogaret, dans un élan de mansuétude, laissait la vie à certains hispaniques ? Les témoins gênants se mettraient-ils à supplier d'avoir la vie sauve en implorant leur grand ami Eneas, entraperçu durant la bataille ? La simple évocation de ce scénario faisait goutter une sueur froide dans son dos.

Il aurait donc, en attaquant le Libertad, plusieurs objectifs. S'assurer que personne ne survivrait, d'abord. Eneas n'était pas physionomiste, et il aurait été bien en peine de distinguer un soldat Espagnol d'un autre ; le seul moyen de s'assurer qu'il n'en avait déjà croisé aucun était qu'ils soient tous morts. Il n'aimait pas l'idée d'avoir du sang sur les mains, mais de toutes façons les pirates en tueraient la plupart. Si Eneas devait tuer d'éventuels survivants, cela ne ferait que quelques têtes de différence.
Eneas devrait également rester attentif à toutes les opportunités qui pourraient lui permettre d'obtenir plus d'informations sur les pirates. Il espérait que le Libertad n'avait aucune cargaison de valeur, car il ne faudrait pas que les agents du Roi se mettent soudain en tête que ses services d'agent double étaient inutiles. Si il le pouvait, il devrait subtiliser une grosse partie du butin, afin de le restituer aux Espagnols par la suite.
La défaite ne lui faisait pas peur. Il n'aurait qu'à révéler sa position au capitaine du Libertad, et il échapperait à la mort.

Deux jours d'inquiétude. Puis :

- A L'ABORDAGE!

Il resta en retrait, attendant patiemment la deuxième vague. La chair à canon qui s'élançait dès le premier assaut ne l'attirait pas. Par une curieuse ironie, il se trouvait attendre juste à côté du médecin de bord. Un bon compagnon, lors d'un abordage.
Enfin, ce fut le moment de sauter sur le pont du Libertad et de massacrer tous les Espagnols avec vigueur. Pour Eneas, cela revenait de fait à tuer tous les témoins potentiels avec vigueur. Il n'y avait bien sûr qu'un faible risque que tout le menu fretin du bateau l'ait déjà croisé. Le véritable danger résidait en la personne du capitaine Espagnol et en celle de son second - pour faire bonne mesure, il faudrait aussi s'assurer que le maitre d'équipage se taise à jamais. C'étaient les trois hommes qu'il avait déjà pu rencontrer.
Sous le feu et la mitraille, Eneas déchargea son pistolet dans la poitrine d'un soldat en même temps qu'Hermance Chaix d'Estrange déchargeait le sien, puis il sortit son sabre, para un coup et porta un mortel coup d'estoc au ventre de son adversaire. L'école d'escrime Espagnole, décidément, était une bonne école.

Eneas se redressa. La bataille ne se déroulait qu'à quelques mètres de lui, mais il était suffisamment en retrait pour pouvoir la contempler dans une sécurité relative, et fragile. L'adrénaline de la bataille coulait dans ses veines, et le soleil dardait ses rayons sur ses joues. Ah, la fureur destructrice ! La... Une balle vola à quelques centimètres de son crâne. Trouver le officiers et les tuer au plus vite, voilà ce qu'il fallait faire !

Sous le prétexte de prêter main-forte à des alliés ferraillant près du château, Eneas s'élança en premier vers les cabines, son sabre sanglant à la main, un rictus meurtrier plaqué sur son visage.
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Louis de Nogaret

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MessageSujet: Re: Abordage du Libertad (Flashback)   Jeu 10 Mar - 1:25

Quelques matelots déjà étaient tombés. Nogaret, lui, s’était lancé dans la mêlée, hurlant ses ordres et cherchant déjà un adversaire à sa mesure. L’usage voulait que le capitaine se mesurât à son rival, c’était là question d’honneur, de légitimité – de symbole. Il fallait ajouter à cela qu'une fois le capitaine tombé, les officiers décimés ou menacés de trop près par la mort, l’équipage ne tenait généralement pas bien longtemps ... Et le navire ennemi devenait "prise". Alors après avoir vidé ses deux pistolets qui reposaient à présent, vides, inutiles, à son côté, Nogaret sortit un vieux sabre dont la lame brilla à la lumière du jour. Il chercha des yeux l’homme qu’il reconnaîtrait comme son adversaire désigné ; ne vit que des rustres éructant d’impiétés et des mêlées indistinctes où les coups portaient sur les amis et les ennemis sans trop faire la différence. Il vit des silhouettes s’écrouler – quelques gamins frêles lancés comme chair à canon, et qui écumaient la troupe de leur vie après avoir récuré le navire. L’un d’entre eux, se disait-il, s’appelait Jacques, et eût bien mérité ce châtiment pour s’être embarqué avec ses rêves …

Et puis enfin, fièrement bâti, l’œil noir, parut le capitaine du Libertad. Il surplombait la mêlée, criant lui aussi ses ordres en son propre langage, rivalisant d’ardeur contre des matelots empressés. Nogaret se fraya aussitôt un chemin entre les corps, avec une patience qui avait le visage de la formalité, tranchant la jungle d’hommes comme pousses jeunes et récalcitrantes. Son oreille cependant fut alertée par un cri, son regard attiré par une chevelure rousse qui se frayait un chemin, entre les débris et les corps. Spectacle trop étranger à un homme qui fait profession de flibuste : sauve-t-on un blessé voire un mort, en plein combat ! Il allait crier au Corbeau – car il avait reconnu sa chevelure de flamme - de retourner à son poste et qu'il n'était aucune indulgence pour qui désertait le combat, mais un homme, petit, noiraud, fondit d'abord sur lui, toutes lames dressées. Nogaret fit un pas en arrière, riposta avec rage - et il est possible que le pauvre espagnol souffrît un peu de cette colère dont il n’était que pour partie la cause. Après quelques passes, plus guidées par l'impatience et la ruse que par une connaissance parfaite de l’escrime, l’étranger s’écroula en une fleur de sang - mort ou blessé, qu’importe, le but était ailleurs ! Peut-être entendit-il, sans comprendre, en ses ultimes plaintes :

- Ton capitaine se rendra ou connaîtra le même sort.

Et Nogaret, oubliant pour un instant le gamin à châtier, était déjà loin. Pointant son sabre devant lui, il écarta les matelots qui entouraient un capitaine point gravement blessé encore, mais déjà affaibli. Et d’une voix qui ne se savait point tenir, où perçait déjà une excitation certaine, il dit :

- Il n’est pas convenable qu’un homme de votre qualité affronte de sombres inconnus tirés du ruisseau. Ainsi moi, Louis de Nogaret, capitaine du navire, qui vous accoste en toute amitié, je viens vous offrir un duel - relativement - équitable.

Il avait parlé vite, comme impatient d'en arriver aux faits - comme un enfant qui récite rapidement un texte dans l'espoir de sa récompense. Et puisqu'il n’était point temps pour les grands discours, il fit aussitôt siffler son arme, le sourire aux lèvres. Le capitaine espagnol avait vociféré quelques mots en sa propre langue, avant de cracher, en un français résonnant des accents du sud, qu’il n’était point d’honneur à se battre contre un chien. Pour toute réponse, Nogaret avança sur lui. Tandis qu’il se battait, l’habit en désordre, échevelé, quelques tâches de sang sur sa chemise ample, on pouvait se dire qu’il était heureux, au fond, qu'il n'ait point relevé l'insulte ... car alors il avait bien l’air d’une de ces bêtes, grandies seules dans les sentiers et les rues, et qui rôdent, vivant de rapines et de combats incessants. Il y avait bien dans son regard, dans sa lèvre retroussée par la colère, dans son geste, pensé pour faire mal, quelque chose du chien errant. Et s'en prenant ainsi à qui semblait son pareil et n'avait été que son maître, il semblait un de ces animaux à-demi sauvages qui se sont laissé apprivoiser par les hommes, et qui, pris de folie, un beau jour, sautent à la gorge d'un enfant.

Le combat fut rude et il faut dire, au profit de ce capitaine et de son équipage, que les espagnols se révélèrent en ce jour des guerriers opiniâtres. Quelques hommes s’étaient attroupés autour de ce duel – car de l’issue du combat découlait l’issue de la bataille. L’un d’eux, qui avait ce même air sanguin et rude, espagnol lui aussi en son souvenir, voulut même prendre part au combat, tandis que Nogaret essuyait une âpre contre-attaque ; mais le capitaine, d’un regard noir, lui intima de rester tranquille. Il faut dire que la Fortune semblait en ce jour lui être favorable. Plus le temps allait, plus les ripostes et les feintes de l’espagnol devenaient âpres, mais elles prenaient doucement la couleur de l’épuisement et du désespoir - quelque chose de la beauté des dernières forces. Alors, tandis qu’en face, le souffle manquait, Nogaret porta un coup d’estocade – et son sabre se teinta de rouge. Le capitaine tomba à genou, l’épée encore à la main. Leurs regards se jaugèrent, sans se comprendre.

On entendit tout autour des cris propageant la nouvelle. On chercha le second, qui était à occire – fut-ce Kharine, fut-ce un autre qui s’en chargea ? Ces deux hommes tombés, l’équipage peu à peu perdit de sa foi. Quelques irréductibles tentaient encore de défendre à tout prix quelque chose ... – quelque richesse, sans doute, rien de moins ! Mais peu à peu on laissait tomber les armes, l'on se constituait prisonnier. Alors au beau milieu des clameurs qui résonnaient, entre joie et crainte, toutes langues confondues, Nogaret ordonna :

- Qu’on rassemble les prisonniers sur le pont, et qu'on les surveille, si une fureur les prend à nous voir piller le navire ! Que six hommes aillent dénombrer les vivres, et les amènent dans notre cale - Malpertuis, tu en dresseras l'inventaire, dont tu me feras part. Que deux d'entre vous enfin s'occupent de nos blessés et les amènent à l’Artiste. Je n'en veux pas plus, je n'ai point confiance en ces espagnols - ils sont sanguins, un vague désir et ils se piqueront d'héroïsme une deuxième fois.

Il observa les armes sorties, les pistolets fumants. Il connaissait la flibuste et savait combien il était ardu, parfois, de s'arrêter face à l'ennemi. Alors il brandit le sabre encore sanglant vers son équipage, et reprit d’une voix plus forte, l’œil terrible :

- Le Libertad s’est défendu avec courage, et son capitaine est tombé avec les honneurs. Que l’on ne touche pas aux prisonniers si je n’en ai pas donné l’ordre.

La logique était intrinsèque et ne s’expliquait pas : ils avaient besoin d’hommes en pleine santé, que ce fût pour les engager à bord ou en demander une rançon. Puis faisait-on parler les morts, lorsqu’on avait besoin de réponses … ! Il jeta un regard en coin vers le capitaine - agonisant ou agonisé - puis vers les corps qui jonchaient sa route. Les plaintes et les gémissements lui arrachèrent une grimace.

- Et achevez les blessés, que diable. C’est faire cesser leurs souffrances et notre désagrément.

Et descendant parmi les siens, tandis que la tâche s’accomplissait, dans un calme et un ordre tout relatifs, il se dirigea vers la cabine du capitaine, qui en cas d’abordage lui était réservée. C’était là presque le seul de ses privilèges et il avait à cœur de respecter les usages et de se l’offrir, en toute simplicité. Le reste, comme toujours, serait rassemblé sur le pont et partagé selon les codes courants en piraterie : double part pour le capitaine et les officiers, part simple pour les matelots - et l’on sait qu’en cette époque, aller du simple au double était assez égalitaire, au fond. Alors, parmi les cris de victoire des matelots de l’Amphitrite, parmi les gémissements des blessés qu’on livrait docilement au Seigneur, il posa la main sur la poignée de la porte. Vous connaissez la suite.

Spoiler:
 

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MessageSujet: Re: Abordage du Libertad (Flashback)   Dim 13 Mar - 16:04

Curieuse loge que celle de la proue.

Les coups de feu sonnèrent d'abord comme de violents marteaux sur du métal, peignaient une grimace de dérangement sur l'esquisse du visage du second. Puis le bruit s'estompa, les coups de feu et de sabre s'entremêlaient en un doux bourdonnement. L'on entendit alors plus qu'un lointain tintement de cloches d'alertes. Kharine aperçu celui qui eut l'honneur d'être l'hôte de la première balle. Un homme moyen, de taille moyenne. Un léger fil de sang s'échappa de ses oreilles et descendit en traçant le contour de sa mâchoire, tandis que tout son corps se renversait sur le côté. Dans sa chute, son crâne heurta le sol, et les coups de feu s'éternisaient au dessus de lui. Ses tympans explosèrent. Le sang s'échappa de ses oreilles, et il en sortait bientôt plus que dans l'orifice qu'avait creusé la balle. Le sang se dégageait et s'écoulait comme d'une source d'eau. Dans son trajet, il traça deux chemins que lui imposaient la gravité. L'un longeait ses sourcils marqués et sombres, pour finalement tomber en de fines et hâtives gouttes, l'autre descendait sur sa joue creuse, marquait un virage près de la narine accentuée, puis descendit vers l'autre joue, pour alimenter la flaque que le premier chemin venait de créer. La flaque rouge s'étendit lentement vers la main gauche du cadavre. Ses cheveux, semblables au plumage d'un corbeau, se collaient en de grossières mèches et se liaient dans le plasma rouge.

Quelle loge ! Quel spectacle !

Il était grand temps que Kharine entre en scène. La seconde vague était la sienne. Il descendit de la proue. Dans le calme le plus total, il s'en alla dans sa cabine reposer son tabouret, et sortit aussitôt. Une corde pendue se balançait à côté de lui. S'en saisissant à plein poing, il tira un coup sec, recula, et ses pieds quittèrent le sol. Libertad, gare au loup. Kharine atterrit in extremis sur le rebord de la rampe. Il descendit et s'adossa au bord, entouré par les combats, sabres et pistolets. Il sortit le sien. Personne ne s'enquit de sa présence. Rajustant son chapeau, il se hâta entre alliés et ennemis vers la première porte donnée, à laquelle il s'adossa. Jaugeant la lutte devant lui, il tira trois coups à bout portant, tuant trois hommes. Peut-être des espagnols. Peut-être pas. Pas le temps de s'attarder sur des cadavres. Il troqua son poignard contre un autre, un peu plus beau, dans les mains moites d'un de ses camarades refroidis.

Puis, il laissa la cohue à la cohue. Il ouvrit la porte et descendit dans les superstructures. S'enfonçant dans les locaux de l'assiégé. Quelques espagnols affolés se collaient dans les coins de la cale, tremblant de tous leurs membres. Kharine les tua de sang froid, avec ce tout nouveau poignard.

«Pas de poudre pour les couards.»

Il continua son chemin jusqu'à la chambre du capitaine. Il l'ouvrit avec la délicatesse d'un orfèvre, mais entra avec la lourdeur d'un grizzli. Avant même d'inspecter la pièce, il se dirigea vers la première chose qu'il remarqua ; une bibliothèque. Tous ces livres... Kharine en saisit un, du bout des doigts. […] De l'espagnol ?!! Il jeta le livre à travers une petite vitre, et s'échappa des superstructures pour monter au pont, sans prêter attention au délicat parfum qu'embaumait la chambre. On entendait plus le son de la lutte. Le combat était-il fini, là haut ?

Kharine grimpa les marches quatre par quatre. Il croisa le capitaine qui lui aussi, remontait

«Tuez les otages, nous avons mieux.»

Saisissant un sabre planté dans le mât, Kharine le secoua pour l'en défaire. Il s'approcha du capitaine espagnol, agenouillé, humilié. Il lui décocha une profonde incision sur la cuisse gauche et remua la lame. Puis, il s'agenouilla à son niveau, et s'empara du poignard de l'otage. Dans le ventre, une, deux, trois fois. Puis il se leva, haussa son chapeau en guise de salut, et redescendit dans la cale à la recherche de son butin.

Quelle loge ! Quel spectacle !

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MessageSujet: Re: Abordage du Libertad (Flashback)   Dim 27 Mar - 18:28

Être pirate impliquait ce genre de fureur collective. Combien de morts en si peu de temps ? Malpertuis n'eût su le dire, et, au vrai, il ne voulait pas le savoir. Quand l'ordre était lancé, quand on s'élançait sabre au clair, pistolet en main, seul comptait de sauver sa peau et de tuer le plus d'ennemis possible. Malpertuis s'était acquitté de sa tache, il avait fait son métier comme il eût fait n'importe quel métier au monde : sans plaisir et sans déplaisir. Tuer ou faire des pommades, quelle différence ? Il fallait bien vivre le temps qui nous était imparti.

Le Maître d'équipage s'en était tiré avec une estafilade le long du bras, qui saignait assez abondamment mais n'était pas profonde. Le jeune Maupin semblait plus sérieusement amoché, mais D'Estange s'en occupait déjà. Instinctivement, Malpertuis chercha le Corbeau des yeux. C'est alors que le capitaine ordonna :

- Et achevez les blessés, que diable. C’est faire cesser leurs souffrances et notre désagrément.

Toujours à son office, Malpertuis parcourut le pont du Libertad, considéra chacun de ses hommes et son état, il asséna quelques coups de grâce, parce qu'il fallait bien...

Il trouva le Corbeau dans un état d'égarement dont il ne sut si l'abordage ou la blessure de Jacques étaient la cause principale. Le Français s'assura de ce que le second n'était pas dans les parages, et alla poser sa main sur l'épaule de son oiseau.

Nogaret resta absent quelques temps puis ressortit, entre tracasserie et impatience, de la cabine du capitaine :

- Tuez les otages, nous avons mieux.

Malpertuis détourna le regard quand le Khazi acheva le capitaine vaincu. La main toujours posée sur l'épaule de Crow, il la pressa avec chaleur, puis cria :

- Vous avez entendu le capitaine ? Allez les gars ! Encore un effort ! Tuez les otages. On procèdera à la répartition du butin quand ça sera fait !

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Eneas Asturias

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MessageSujet: Re: Abordage du Libertad (Flashback)   Dim 27 Mar - 20:20

Il était déjà trop tard pour assassiner les officiers de bord lorsqu'Eneas arriva près de leurs cabines, car le capitaine s'était occupé d'eux et faisait on-ne-savait-quoi dans leurs quartiers. Eneas décida de monter sur le château, mais le temps qu'il y arrive les Espagnols étaient déjà morts. Aucun blessé ou fait prisonnier de ce côté, ce qui contenta grandement Eneas. Il se retourna et descendit rapidement dans les entrailles du navire, dont quelques matelots avaient déjà commencé l'exploration. En chemin, il croisa trois Amphitrions autour d'un Espagnol désarmé, à genoux, qui avait probablement espéré échapper au massacre en restant terré à l'intérieur. Les compagnons de bord d'Eneas semblaient chercher une corde pour lui lier les mains et l'amener sur le pont comme prisonnier. Sans perdre de temps, l'espion le transperça lâchement de son épée, provoquant une vive surprise de la part des Amphitrions.

- Il y a déjà quantité de prisonniers sur le pont, grinça Eneas qui n'en savait rien du tout. Pas la peine de s'embarrasser de celui-là. Continuons d'avancer et tuons tous les lâches qui seraient restés en arrière !

En grommelant, les hommes décidèrent de faire ceci et continuèrent leur chemin dans les couloirs. Leur prisonnier mort, ils n'avaient de toute façon pas d'autre choix. Eneas se réjouit de les voir se ranger à son avis, lui qui n'avait pas à leur donner d'ordre ; il fut également heureux d'avoir trouvé trois solides gaillards qui feraient le ménage dans le navire à sa place, car à n'en pas douter ils ne s'embarrasseraient plus de prisonniers.

Eneas sentit un poids disparaitre de son ventre en pensant à ces fiers exécuteurs, et il remonta sur le pont pour suivre le cours des événements ; le cœur léger, il manqua de s'étrangler en voyant les otages alignés sur le pont, entourés des pirates qui, la bataille finie, n'avaient apparemment rien de mieux à faire que de les surveiller. Eneas se fraya un chemin jusque dans les premiers rangs et observa les otages. Les connaissait-il ? Tous ces Espagnols se ressemblaient tellement, de toutes façons. Il ne pouvait prendre aucun risque. Malheureusement, il ne pouvait décider de les exterminer devant tout le monde. Il pouvait bien sûr toujours leur arriver un petit accident par la suite, mais c'était tout de même une gigantesque épée de Damoclès au-dessus de sa tête d'agent double.
Il y eut un instant de flottement. Eneas entendit le bruit caractéristique d'une lame que l'on plonge dans des chairs plusieurs fois de suite, et, se retournant, il aperçu Kharine accomplissant sa sinistre besogne. Le maître d'équipage était là également.

- Tuez les otages, nous avons mieux.

Le salut venait du capitaine. Eneas, soulagé, ne pensait pas à la seconde partie de cette phrase terrible, mais n'avait semble-t-il entendu que le début, celui qui sonnait comme « Éliminez tous ceux qui pourraient avoir un jour connu l'espion Eneas de Asturias ».
Aucun des matelots ne bougea, il semblait difficile pour eux d'admettre que leurs efforts pour prendre vivant certains de leurs ennemis avaient été vains ; et tous arboraient une mine déconfite. Eneas, quant à lui, devait se retenir pour ne pas avoir l'air réjoui de quelqu'un à qui l'on annonce qu'il vient d'hériter d'un trésor.
Tout de même, il fallait bien commencer à abattre le boulot. Eneas, ayant fait dans sa tête ce macabre jeu de mot, saisit son pistolet. Soudain :

- Vous avez entendu le capitaine ? Allez les gars ! Encore un effort ! Tuez les otages. On procèdera à la répartition du butin quand ça sera fait !

Avec plaisir, Malpertuis, pensa Eneas ; au deuxième rang de l'assemblée il leva son pistolet et le déchargea sur l'un des prisonniers en hurlant, ce qui fit bondir de surprise tous les pirates à ses côtés. Cela sembla donner le signal du massacre, et les pirates, enfin sortis de leur torpeur, se secouèrent et abattirent le boulot avec entrain.
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Jacques Maupin

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MessageSujet: Re: Abordage du Libertad (Flashback)   Mar 7 Juin - 12:24

La douleur n'est pas constante. Elle pulse, comme une fièvre maligne, elle va et vient, sournoise et sans merci, oblitérant le monde sous un voile nébuleux et mouvant. Elle brûle, déployant sur son épaule un canevas embrasé qui vient coudre ses éclats à blanc entre ses chairs meurtries. Elle hurle, plus fort que la bataille, quand tonne aux oreilles le fracas de notre propre cœur affolé, palpitant comme un oiseau qui se meurt. La douleur efface tout.
Luttant pour se redresser, Jacques perçut plus qu'elle ne vit la longue silhouette anguleuse du corbeau se pencher sur elle, l'emporter sans effort. Ses mains se crispèrent sur la tunique de son sauveur, son ami, son frère. L'enfant murmure des remerciements du bout des yeux, seule une écume empourprée vient suinter à la commissure de ses lèvres.
Le nom du monde est souffrance.

La bataille sonne à grand fracas. Un visage se penche au dessus d'elle. Monsieur Hermance? Un soulagement intense apaise la respiration de la jeune fille, alors qu'une boule de confiance absolue se loge au creux de sa poitrine: c'est Hermance. Tout ira bien. Ça ne peut qu'aller bien. Le tremblement de ses mains s'atténue et disparait: la peur part si la douleur perdure.
Entre ses dents, un goulot froid, puis dans sa gorge, la brûlure intense d'une piquette bon marché.

Au loin, les échos du combats se meurent doucement, quand sont achevées les dernières poches de résistance. Le capitaine ordonne et la poudre hurle: on tue. Froidement et sans merci. Jacques réprime un frisson. Il est certaines choses...

Souffrance. Aiguë.

Métal glacé fouaillant dans des chairs ouvertes. Manon ne pense plus. Son crâne n'est plus qu'une vaste brûlure hurlante, ses rêves s'effritent. Elle serre les dents, résistant quelques secondes...
Et puis elle crie. Elle crie jusqu'à ce que sa voix se casse. Parce que rien ne peux vous préparer à la douleur, la vraie, celle qui efface le monde dans un ricanement. Alors Manon crie. Vaincue.
Son cri s'étiole dans le hurlement des hommes qu'on achève, comme une note trop faible et trop claire pour être audible. Le soupir d'un moineau au milieu du fracas des rapaces.

Et enfin, enfin, son corps rend les armes devant l'alcool et le fer pour la plonger dans une bienheureuse inconscience.

(Fini pour moi, désolée du retard et e la piètre qualité.)


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Abordage du Libertad (Flashback)

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