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 De Grandes Espérances { Charlie ! }

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Charles Tilbury

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MessageSujet: De Grandes Espérances { Charlie ! }   Dim 21 Nov - 16:40


    Il était de ces journées qui, démarrant sous les meilleurs auspices, auraient juste pu gentiment suivre leur cours et rester excellentes jusqu'au lendemain. Et peut-être se reproduire, qui sait ? Mais non. Pourtant, on avait beau passer des heures à y réfléchir, tout avait commencé au mieux et on ne voyait pas à quel moment on avait pris le mauvais chemin et tout fait basculer. Et forcément, ça vous brise la mélodie si parfaite et vous laisse un arrière-goût désagréable dans la bouche. Malgré la fantastique matinée… Car à y voir de plus près, dès le réveil, il y avait eu cette maudite gueule de bois qui, pour une fois, avait déserté le navire – il aurait difficilement pu rêver mieux, pour un début de journée. Ensuite, il y avait le soleil, brillant, radieux, brûlant… A vous faire oublier cette odieuse semaine de brouillard intense et impénétrable. Ça aussi, c'était une bonne chose. Et pour ne rien gâcher, il y avait cette délicieuse brune qui était toujours assoupie entre ses draps tièdes, et avec qui il avait le souvenir d'avoir passé une nuit des plus agréables. Jusque là, tout allait bien. Mieux que cela, tout concordait pour annoncer la plus belle et sympathique journée qu'il ait connue depuis un moment – le genre de journées qui se solde par un entretien d'embauche et une promesse de navire, par exemple… Alors, qu'on lui explique, parce que lui ne voyait décidément pas ; Quand diable avait-il fait le pas de travers, pour que tout dégénère de la sorte ?!

    C'était ce que se demandait Charles, lorsque, main sur la garde de son épée, il se préparait à affronter en duel un jeune ivrogne, juste à l'extérieur de la Jambe de Bois, taverne où il était pratiquement abonné depuis son arrivée sur Tortuga. Ce n'était que le milieu de l'après-midi, pourtant ! Et il se trouvait déjà un imbécile suffisamment éméché – et inconscient – pour le provoquer en duel. Lui… Etant d'humeur généreuse, – sa journée avait fort bien commencé, après tout, – il avait déjà réussi à lui faire changer d'avis quant au choix de l'arme – non, vraiment, Monsieur, les armes à feux sont surfaites, le mieux est de combattre à l'épée, comme de vrais hommes. Mais bien sûr… La réalité était qu'au pistolet, le pauvre homme n'avait vraiment aucune chance – après tout, sans fausse modestie et en digne fils de son père, Charles était le meilleur tireur de Weymouth et du Dorset tout entier. Par ailleurs, le type étant sérieusement saoul, en refusant de livrer le duel au pistolet, le fils Tilbury s'évitait le hasard d'une balle perdue – qui pouvait bien savoir de quel côté tanguait l'arme d'un poivrot.

    Sans surprise, le duel s'acheva en moins de cinq minutes. Et Charles ne savait toujours pas pourquoi il avait été obligé de se battre. Enfin… Se battre était un bien grand mot ; il s'était contenté de désarmer soigneusement son adversaire pour lui éviter de se faire mal. Vraiment, il était d'une indulgence à toute épreuve envers autrui, ce jour-là, c'en était à peine compréhensible au vu de son humeur devenue massacrante.

    Malheureusement pour lui et pour les deux jeunes femmes qui vinrent le féliciter de sa victoire – et plus si affinités, l'incident lui gâcha sa journée. Voilà. Un bête duel – improbable, surtout – et le voici qui rumine, morose, le nez dans sa chope de rhum de seconde zone. Vraiment, qu'est-ce qu'il avait bien pu faire pour que ce type se sente offensé ? Il n'avait pourtant pas le souvenir de lui avoir marché sur le pied. Ni de l'avoir bousculé. Ni même de lui avoir volé sa nouvelle conquête… Alors quoi ?! Oubliant qu'un ivrogne ne cherche pas forcément querelle pour une raison valable, Charles décida de bouder le monde. Et il le boudait d'autant plus que ce n'était certes pas dans ses habitudes d'accorder autant de crédit aux sentiments d'autrui – n'était-il pas le premier à dédaigner les gueux et leur monde ? Mais eh ! Sortir son épée autrement que pour s'amuser avec son père ou sa sœur était toujours signe de mauvaise humeur.

    C'est après un bon moment passé à ronchonner silencieusement dans son coin qu'il l'aperçut. Le liseur incongru. Allons, Monsieur. Ici ? Comment diable pouvait-il se concentrer sur son livre dans un raffut pareil ? Et pourtant… Lorgnons bien installés sur son nez, une pile d'autres livres posés sur la table à côté de lui, le gaillard – car c'était bel et bien un gaillard, cela se voyait clairement alors même qu'il était assis – tournait tranquillement page après page, ignorant le vacarme de la taverne, se perdant dans un monde qui était forcément plus sympathique que celui des pauvres gens – et où l'on ne devait probablement pas clore une journée qui avait bien commencé par un duel imbécile. L'homme semblait tellement paisible que Charles hésita longuement avant de se lever pour l'interrompre – mais chassez le naturel, il revient au galop, n'est-ce pas…


« Il me semble qu'une taverne n'est pas l'endroit le plus calme pour apprécier un bon livre… »

    Sourire aux lèvres, chope à peine entamée à la main, il resta debout près de cet inconnu qui, curieusement, lui rappelait… son père ? Allons, c'était ridicule ! Et pourtant… Il y avait quelque chose dans l'allure de l'homme, dans sa façon de croiser les jambes, dans son regard délavé et jusque dans sa manière de porter ses lorgnons, qui lui rappelait incontestablement le vieux forban qu'il avait laissé derrière lui… Peut-être était-ce pour cela qu'au lieu de s'installer sans plus de cérémonie, il demanda poliment :


« Permettez que je partage votre table ? »
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Charlie Withmore

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MessageSujet: Re: De Grandes Espérances { Charlie ! }   Lun 22 Nov - 12:44

Pour sa part, Charlie Edward Jonathan Withmore ne pouvait pas dire que sa journée avait débuté d’un bon pied. Ni du gauche, ni du droit, elle lui donnait plutôt l’impression d’avoir commencé sur les mains dans un équilibre précaire avant de finir le nez sur le tapis. Ou plutôt, le bois, étant donné que Charlie avait passé la nuit dans sa petite cabine sur le Prince des Tempêtes. Cela avait été une de ces nuits où le bosco était introuvable, où l’équipage de quart était agité et où la présence d’un officier était plus que souhaitable. Un véritable travail de second que Charlie mettait un point d’honneur à accomplir. D’autant plus qu’il ne comptait nullement déranger la capitaine, qui avait certainement bien d’autres choses à faire que de passer tout son temps libre à materner l’équipage. Et puis quand il songeait bien, il apparaissait à Charlie bien des adjectifs pour désigner les nombreuses qualités de Scarlett Lewis, mais « maternel » n’était pas vraiment le premier mot qui lui venait à l’esprit.

Cela étant dit, Charlie n’était pas homme à fuir ses responsabilités, et devoir rester à bord du Tempêtes ne le dérangeait nullement. Privilège d’officier, même pirate, il y avait sa propre cabine. Certes petite, elle lui évitait la promiscuité humaine qui était l’ordinaire des matelots et ce n’était pas pour lui déplaire. Non pas qu’il n’aimât pas la compagnie mais, lorsqu’il s’agissait de son espace vital, il aimait à jouir d’une certaine tranquillité. Ne serait-ce que pour se plonger avec délices dans un ouvrage plus complexe qu’un autre, nécessitant calme et silence. Dans ces moments là, retranché dans sa petite cabine à l’allure de bibliothèque flottante, à la lueur d’une petite lanterne, Charlie se sentait bien souvent le plus heureux des hommes. Le temps de quelques pages le voici qui était hors du monde, hors du temps et, plus important encore, hors de ses propres souvenirs les plus sombres.

Aussi, cette nuit là Charlie s’était-il réservé le plaisir tout particulier de se plonger dans un traité de philosophie. Une édition originale de mille-six-cent-trente-sept du « Discours de la méthode » entre les mains –encore une des trouvailles du gnomesque libraire teuton de Tortuga, Werner Drakham- le second du Prince des Tempêtes s’attelait à la tâche tranquille de mieux cerner la pensée de ce René Descartes. Mais contrairement à d’autres, la nuit ne serait pas tranquille et il le sut alors qu’il venait à peine de terminer l’introduction. Premièrement, il eut la déconfiture de trouver là un nouvel homme de lettres qui écrivait comme s’il rédigeait d’obscurs théorèmes. Deuxièmement, l’ambiance qui régnait sur le navire n’était guère au beau fixe. Les matelots astreints à rester sur le bâtiment n’avaient cessé d’exprimer à demi-mots leur mauvaise humeur. D’ordinaire, la discipline à bord du Tempêtes n’était pas spécialement problématique pour un navire pirate, mais c’était une de ses nuits électriques propices à attiser les mécontentements. D’autant plus que ce maudit maître d’équipage à la langue acérée était introuvable –en permission à terre- et que Charlie ne pouvait compter sur ses services. L’homme avait beau mettre Withmore quelque peu mal à l’aise, il n’en était pas moins doué pour gérer l’humeur des marins à coup de belles paroles. Aussi, Charlie avait passé une bonne partie de la nuit à arbitrer d’incessantes querelles. Guère prompt à la violence, Charlie n’hésita pas pour autant à hausser le ton plus d’une fois. Comme souvent, sa grosse voix et sa carrure suffirent à faire taire les récalcitrants. Mais quand ce n’était pas deux matelots qui se disputaient, c’était un mousse qui ne s’était pas présenté à son quart, ou un menu problème dans la structure du Tempêtes. A croire que chaque planche de bois du bâtiment s’était liguée avec les âmes humaines qui l’occupait pour faire de la nuit de Charlie Withmore un véritable défi de tous les instants. Withmore avait eu beau passé presque l’intégralité de sa carrière militaire dans la royale à terre, depuis qu’il s’était reconverti dans la piraterie et voguait sous les couleurs du Prince des Tempêtes, il ne trouvait guère d’atmosphère plus pénible que celle d’un navire de flibustiers cantonné à quai. Lorsque l’on filait les eaux à la poursuite d’une caravelle marchande ou de l’horizon, on sentait le vent nous fouetter le visage et la liberté nous tendre les bras. Au port, immobile, un bateau semblait se racornir sur lui-même comme une vielle coquille de noix en plein soleil. Et, inévitablement, tout cela finissait par peser sur le moral de l’équipage. Heureusement qu’à Tortuga, pirates et forbans avaient de quoi se détendre. Du moins, quand ils n’étaient pas de quart…

Et au matin, les choses n’allaient pas pour s’arranger. A peine la petite chaloupe qui devait amener Charlie et d’autres marins au port avait-elle touché l’eau qu’elle avait failli chavirer. Crachant entre ses dents de vieux jurons en écossais, Withmore avait pris les rames, les muscles endoloris par le manque de sommeil. Une fois sur l’Ile de la Tortune, le destin semblait manifestement décidé à faire de cette journée un enfer pour Charlie Withmore. L’estomac vide criant famine, il avait passé plusieurs heures à faire le tour des marchands qui s’occupaient de fournir le Tempêtes en produits essentiels. Eau douce, nourritures, poudre, bois, cordages : rien n’avançait au rythme voulu par Charlie. Les petits retards s’accumulaient et si, au final, rien de tout cela n’était grave en soi, cela suffit à assombrir son humeur. Lorsqu’il trouva enfin le temps de manger quelque chose, il était midi passée depuis bien longtemps, et le menu ne contribua en rien à le rendre plus guilleret. Il avait trouvé un gros charançon en train de se noyer dans son écuelle de soupe, et l’eau avait un goût de fer. De guerre lasse, il avait fini par commandé un whisky et s’était retranché seul à une table contre le mur de la taverne. Il y avait vidé sa besace des livres qu’elle transportait, et il les disposa en une petite pile à côté de son verre. Il avait enfin du temps devant lui, et il était bien disposé à essayer d’en profiter un peu. Un tel établissement n’étant pas aussi tranquille –et de loin- que sa petite cabine à bord du Tempêtes, il abandonna toute velléité de philosophie et opta pour un roman déjà bien entamé.

Mais même cela, ce simple petit plaisir, cette terrible journée ne voulut pas le lui offrir sans agitation supplémentaire : un ivrogne s’en prit bruyamment à un jeune homme aux allures de dandy, et l’altercation continua jusqu’à ce que tous deux sortent dans la rue se livrer à un quelconque duel. Charlie avait suivi la scène par-dessus son ouvrage, vaguement curieux de l’issue du conflit. L’homme qui avait été provoqué avait peut-être l’air précieux, mais il y avait en lui quelque chose qui donnait l’impression qu’il n’était certainement pas sans défense. Et saoul comme était son adversaire, il n’aurait sûrement guère de problèmes à prendre le dessus. Aussi, Charlie se désintéressa bien vite de la scénette, les deux hommes étant de toute façon sortis, accompagnés par nombre de curieux. Withmore fit alors l’une des choses qu’il savait faire le mieux : il se plongea dans sa lecture si profondément qu’il en perdit toute notion du monde extérieur. Ou, plutôt, disons qu’il arrivait à le mettre de côté comme un enfant capricieux qu’on plaçait au coin. Absorbé dans sa lecture, ses lorgnons cerclés d’argent sur le nez, l’écossais tournait une à une les pages de son roman, ne s’arrêtant que pour avaler une gorgée de mauvais whisky en faisant la grimace.

Aussi, il n’avait même pas prêté attention au retour du dandy. Du moins jusqu’à ce que celui-ci ne vienne l’apostropher jusque sous son nez. Aux mots polis, Charlie leva les yeux de son ouvrage et contempla plus en détail l’étrange personnage. Jeune et de belle stature, il se dégageait de l’homme la prestance certaine de ceux qui avaient été élevés dans l’idée de la noblesse. Un curieux mélange de bravade et d’aisance émanait du jeune homme au port altier. Il ne devait certainement pas manquer de confiance en soi, pas plus qu’il ne devait douter de sa place dans le monde. Quelque part, l’inconnu rappela à Charlie les derniers enfants des vieux clans de son Ecosse natale, rappelant à ses souvenirs les dernières images de ses jeunes frères et sœurs qu’il avait dû quitter il y a si longtemps. Aussi, peut-être était-ce pour cela que l’intervention de ce curieux énergumène ne renforça pas l’humeur maussade de Charlie. D’autant que le dandy s’était exprimé avec une politesse qui manquait à bien des gens du cru. Quelque part, Charlie n’était pas contre un peu de compagnie, d’autant qu’il y avait quelque chose chez l’autre qui attisait sa curiosité… Glissant une vieille plume dans son livre en guise de marque-page, il poussa de côté le « Robinson Crusoé » de Dafoe et sourit à l’inconnu, l’invitant à s’asseoir d’un geste amical :

« Quand le livre est bon, peu importe l’endroit. J'ai tendance à penser qu'une histoire réussie est une histoire qui vous happerait même au milieu d’une bataille. » dit Withmore, son accent écossais présent dans chacune de ses intonations si particulières. « Je vous en prie, prenez place! Je pense ne pas me tromper en avançant que vous avez remporté ce duel haut la main, hein ? Que diriez-vous de fêter cela autour d’un verre de ce qu’ils osent appeler whisky sur cette île ? »

Puis, comme Charlie avait fini son propre verre et sans égard pour la choppe de rhum presque pleine de l’homme, il héla une serveuse et demanda deux verres du fameux breuvage. Puis il attendit que l’autre s’asseye enfin et lui tendit une large main :

« Charlie Withmore. A qui donc ai-je l’honneur, mon garçon ? »
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Charles Tilbury

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MessageSujet: Re: De Grandes Espérances { Charlie ! }   Ven 24 Déc - 16:44

Spoiler:
 

    Quelques secondes, ils se dévisagèrent en silence. Regards qui s’effleurent, se croisent, se jaugent. Et, sourire aux lèvres, Charles attendait une réponse. Poliment, comme il se doit. Ciel, cela faisait un moment, déjà, qu’il n’avait eu à se conduire en parfait gentilhomme et fils de noble famille – il n’avait pas vraiment eu besoin d’étaler trop de bonnes manières aux gueux qui avait jusque là croisé sa route, même à Weymouth ; surtout à Weymouth. Oh, il était loin de se conduire en rustre accompli, mais sous le savant couvert d’une élégance à toute épreuve, la courtoisie laissait en lui bien souvent place à l’arrogance, voire à une perfide mesquinerie honteusement assumée. Eh, il ne faisait que traiter les hommes – et les femmes – comme ils le méritaient, après tout.

    Mais quelque part, il se sentait obligé de se montrer aimable envers ce Liseur qu’il avait, somme toute, interrompu – peut-être pas de la façon la plus grossière qui soit, mais tout de même. Il n’avait certes point l’idée de se faire pardonner quoi que ce fût – ce n’était pas vraiment dans ses habitudes. Néanmoins, comme sa conscience le lui chuchotait depuis quelques secondes, l’homme ressemblait un peu trop à Sam Tilbury pour qu’il puisse se permettre de prendre totalement ses aises de cette façon cavalière qui était devenue son quotidien depuis son arrivée à Tortuga.

    Pourtant, on ne pouvait décemment pas dire que le fils Tilbury se comportait de façon guindée lorsqu’il était en présence de son cher père. Au contraire, c’était plutôt une sorte de bouffée d’air frais, dans la suffocante atmosphère de l’Aristocratie et de la Haute Bourgeoisie. Sam était l’une des rares personnes avec qui Charles pouvait se laisser aller à abaisser quelques instants le masque de son arrogante noblesse, le temps d’imaginer – inconséquentes facéties – monts et merveilles, voyages fantastiques et butins sublimes. Alors pour ce compagnon de rêves, ce comparse forban, ce modèle de conduite, il avait le respect du modeste disciple pour son maître vénéré – et malgré toute sa mauvaise foi, peut-être n’était-ce pas, dans le fond, qu’une façon de parler comme tant d’autres… Car même s’il ne l’avouerait jamais, quel qu’en soit le prix, Charles gardait envers son père cette sorte de timidité, d’humble gaucherie qu’ont les enfants de tous âges lorsqu’ils sont en présence de qui leur sert d’exemple à suivre. Et il ne pouvait s’empêcher de ressentir cette impression face au Liseur inconnu…

    Qui venait justement de finir son examen, semblait-il – était-il à sa convenance ?
    Une plume fut glissée dans le livre et celui-ci quitta les mains de son propriétaire, révélant son titre aux regards avertis ; brume de lettres à demi effacées, noyées dans une couverture rongée par le temps – Robinson Crusoé, et une édition qui n’était pas de la dernière jeunesse. On répondit à son sourire et il s’assit, remerciant d’une inclinaison de la tête, lorsqu’on l’y invita ; enfin ! Il commencerait presque à se sentir ridicule…

    Oh ! Inattendue et délicieuse surprise ! L’accent écossais, si fier et si traînant, frôla ses oreilles comme une bénédiction. Un autre fils des Highlands ! Ici ! A Tortuga ! C’était le Destin, ou il ne s’y connaissait pas ! … Bon, ce n’était pas vraiment comme s’il était lui-même un écossais pur malt – il ne l’était qu’au quart, à dire vrai. Par sa grand-mère paternelle, Fionnuala McFarlane, dite Ma’, dite Lady Fiona, qui avait épousé Phillip Wolfram Tilbury, dit Pa’, dit s’t’euh saleté d’comte anglais, qui, selon ses propres aveux, lui avait volé son cœur cinquante ans plus tôt et qui avait de toute évidence refusé de le lui rendre. La famille paternelle haute en couleurs de Charles avait toujours été sa préférée, et ce n’était pas uniquement dû au fait que Ma’ était la personne la plus distinguée de sa connaissance – Eh, elle lui avait tout de même appris à boire le whisky comme un Lord et avait le bon goût de ne jurer qu’en gaëlique, de façon à ce que les enfants ne la comprennent pas !
    Alors d’entendre de nouveau quelqu’un parler avec ce délectable accent écossais lui rappela tant de bon souvenirs que l’héritier Tilbury se réconcilia aussitôt avec la Vie, le Monde et tous les ivrognes de la taverne !
    Il lui fut cependant nécessaire de se concentrer quelque peu, afin de laisser les mots de son compagnon parvenir jusqu’à son cerveau – il ne manquerait plus qu’il se montrât grossier envers un compatriote ! Une histoire qui vous happerait même au milieu d’une bataille, disait-il… La suffisance de la jeunesse farda ses lèvres, teintant son sourire de cet amusement propre aux aristocrates et aux cancres de tous pays.


« Il existe malheureusement si peu de livres capables de telle prouesse ! Ceci dit, mes critères doivent être par trop nombreux, et je vous avouerais être un bien piètre lecteur ! »

    Piètre public, en règle générale, d’ailleurs. Fâcheuse tendance que celle de céder aux bras languides de l’ennui ; si peu de choses en ce monde parvenaient à vous en distraire…
    Et… Soupir étouffé. Voici que cette histoire de duel resurgissait de nouveau. Allons, Monsieur ! A quoi bon parler de choses qui fâchent ?


« Ma foi, ce n’était même pas un véritable duel, pensez-vous… L’homme était bien trop éméché pour distinguer la garde de la pointe de son épée… Ceci dit, ce serait un plaisir que de trinquer avec vous ! »

    Et ce même si le fac-simile de whisky qu’ils servaient à la taverne valait encore moins que leur rhum de tierce zone. Le Liseur se présenta alors, en lui tendant une main de Goliath, et Charles manqua se transformer en petit garçon. Charlie Withmore ! LE Charlie Withmore ? Par tous les trolls des mangeurs d’herbes – c’était Ma’ qui le lui avait appris, celui-là – il s’était invité à la table d’une célébrité ! Il tâcha néanmoins de rester digne et d’effacer toute trace d’éventuelle niaiserie de son visage et de sa voix. Il serra la main qu’on lui offrait d’une poigne ferme, pleine d’une assurance qu’il était loin de ressentir. Seigneur…


« Charles Tilbury, pour vous servir. Votre réputation vous précède, Monsieur Withmore, on parle énormément de vous, dans les tavernes… »

    Oui, parce que désœuvré comme il l’était, Charles passait désormais sa vie à écouter les ragots des ivrognes. A dire vrai, jusqu’à son arrivée à Tortuga, il ignorait encore l’existence du sieur Withmore. Et maintenant qu’il l’avait en face de lui, il se disait que le capitaine du Prince des Tempêtes devait être une femme qui méritait peut-être son estime, pour avoir un second de son gabarit… L’assurance de la jeunesse, encore une fois. Il ne savait rien de lui sinon qu’il était écossais et lisait du Dafoe, mais Charles trouvait déjà que son hôte était ce que les gens du cru appelaient un chouette type, rien à voir avec ces gueux qui vous provoquaient en duel pour n’importe quelle raison. Un franc sourire fendit ses lèvres, un instant.


« Eh bien, Monsieur, la vie à bord du Prince des Tempêtes est-elle vraiment aussi trépidante qu’on le dit ? »
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Charlie Withmore

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MessageSujet: Re: De Grandes Espérances { Charlie ! }   Lun 3 Jan - 10:10

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Ce qu’il y avait de certain dans les ruelles comme dans les bouges de Tortuga, c’est qu’on ne savait jamais sur qui on allait bien pouvoir tomber. Etrange certitude que celle de l’incertain, certes, mais c’était là un aléas que Charlie Withmore appréciait dans la vie qu’il menait. S’il faisait attention à mener ses journées avec une certaine stabilité dans la routine de ses affaires, il était toujours étonné et ravi de ce à quoi l’on ne s’attendait pas. Notamment en ce qui concernait les rencontres, qui ne manquaient que rarement d’être pittoresques. Dans un endroit comme celui-ci, chaque âme ne pouvait être que destinée à être particulière. On ne se faisait pas pirate, fille de joie ou simple marin croisant par Tortuga lorsqu’on était monsieur –ou madame- tout le monde. De fait, chaque nouvelle rencontre était pour l’écossais un prétexte à l’émerveillement. L’émerveillement de l’arc-en-ciel de la condition humaine, auquel il ne cessait de se rajouter des couleurs (1). Pour Charlie, voir quelqu’un pénétrer à ses risques et périls dans l’enceinte de la Jambe de Bois, c’était presque toujours comme voir surgir l’un de ces personnages qui peuplaient les romans de fiction qu’il dévorait. Selon lui, un livre se cachait potentiellement derrière chaque être, qui devenait alors couverture du passionnant recueil de l’aventure de sa propre vie.

Le jeune homme qui avait poliment interrompu Charlie dans sa lecture pour se joindre à sa table ne faisait pas exception. Bien que chaque client de l’auberge puisse y prétendre de part les singularités propres à chacun, le dénommé Tilbury se démarquait particulièrement du lot. Nul signe des cheveux gras, des yeux rougis, des dents totalement pourries ou de la peau marquée par les afflictions de la maladie. L’odeur corporelle qui, après seulement quelques heures passées à terre, suivait son propriétaire comme une ombre malodorante semblait absente chez le garçon, ou fort diminuée. Voilà quelqu’un qui semblait tenir sa personne en assez haute estime pour y accorder de l’importance quelles que soient les circonstances. Et pourtant, il se dégageait du dandy quelque chose de négligé qui jurait avait ce que l’œil voyait. C’était peut-être quelque chose dans les intonations de sa voix, ou dans sa posture, qui lui donnaient cet air de négligence si propre à la noblesse. Celle que pouvaient se permettre les puissants, puisqu’ils avaient les moyens de l’entretenir savamment comme on s’occupait d’une fleur vive dans son pot de porcelaine. A vrai dire, ce jeune gars aurait pu émerger d’une flaque de boue, les vêtements trempés et une grenouille se pavanant sur le trône de sa chevelure folle, que tout chez lui aurait continué à crier aux manants quelque chose comme « Noble lignage assuré ! Ne voyez-vous donc pas que même du fond d’un étang, je vaudrai toujours mieux que vous ? ». Le parfait dandy, qui réussissait le tour de force de paraître autant à sa place dans un établissement comme la Jambe de Bois que de jurer avec le paysage.

Charlie se sentit aussitôt pris d’une vive curiosité à l’égard du précieux escogriffe. Ce Tilbury lui était également instantanément sympathique, comme si quelque chose en lui parvenait à résonner avec les racines du second du Prince des Tempêtes. Peut-être s’agissait-il déjà de son prénom, semblable au sien, et qui donnait de l’eau au moulin de Withmore lorsqu’il soutenait qu’on ne pouvait être un Charles et un mauvais bougre. Peut-être était-ce aussi cette dégaine dégingandée si typique de l’élite des nations, ou encore l’histoire qui se cachait derrière ce Charles ci. Oui, sans nul doute, son histoire devait être des plus intrigantes ! Comment diable un jeune lord –anglais sans équivoque, Charlie en était maintenant certain- comme celui-là finissait-il par écumer les tavernes de l’Ile de la Tortue ? Mais quand on y pensait bien, cela n’était plus aussi inouï. Après tout, Withmore en personne était l’exemple que n’importe quel descendant d’un clan illustre pouvait se retrouver pirate à Tortuga. Quoi qu’il en soit, il n’en serait pas moins fort agréable que de se régaler du récit de ce Charles Tilbury, songeait Withmore. Toujours à l’affût d’une bonne histoire, aussi bien dans les livres qui semblaient laisser ce dandy sceptique que dans la vie des autres. Car après tout, même les histoires les plus folles qui noircissaient les pages devaient bien venir de quelque part, posséder cette part de réalité qui les rendaient si passionnantes !

« Oh, vous sereiz surpris ! » avait fini par rétorquer Charlie au vif désintéressement dont son interlocuteur se disait victime lorsqu’il était question de littérature. « J’aime à penser qu’il n’existe pas de piètre lecteurs, mais uniquement de piètres histoires. Vous n’êtes tout simplement pas tombé sur celles qui auront parlé à votre âme. »

Pour Charlie, il en allait des histoires comme des gants : soit elles vous allaient à merveille, soit elles engourdissaient votre esprit au point de le rendre maladroit comme des doigts serrés d’une laine trop épaisse. De toute manière, Charlie avait vécu assez longtemps pour ne pas prendre ombrage de la certitude insolente de la jeunesse en toutes choses, comme semblait en faire preuve Charles Tilbury. Preuve supplémentaire de la morgue conférée par les plus nobles des origines, le dandy ne tarda pas non plus à dénigrer son duel avec une grimace et quelques mots bien sentis sur les capacités de son piètre adversaire. Piètre, peut-être, mais Withmore avait assez d’expérience pour savoir que même le plus ivre des sots pouvait se comporte d’une manière aussi inattendue que dangereuse lorsqu’on s’y attendait le moins. Mais ce sujet ne semblant point être au goût de son nouveau compagnon de tablée, Charlie décida de passer sous silence sa « sagesse de vieux bouc », comme il l’entendait parfois dire entre deux rires sur le pont du Prince des Tempêtes.

Le Prince des Tempêtes, qui semblait soudain vivement intéresser le digne héritier face à lui. Quant à ce que l’on racontait dans les tavernes… Charlie savait bien que les rumeurs sur son compte filaient bon train à Tortuga comme ailleurs, et qu’on lui prêtait le mérite d’un grand nombre d’aventures auxquelles il ne se rappelait pas toujours avoir participé. Il ne semblait pas pourtant à Withmore de s’être conduit de manière assez exceptionnelle pour que des histoires circulent à son sujet et que son nom soit assez connu pour qu’on l’associe de suite au Tempêtes, comme venait de le faire Tilbury. Mais les marins, après quelques verres, aimaient à parler entre eux comme des commères au marché et, au final, il n’y avait guère une figure qui ne soit pas digne d’être la cible des racontars les plus saugrenus. Au fond, cela importait peu à Charlie, ce que l’on pouvait bien raconter sur son compte. Il savait qui il était, merci pour lui, et que ceux qui pensaient le contraire continuent de jacasser. Il était donc bien difficile d’importuner quelqu’un comme Charlie Withmore, qui entreprit de répondre à son homonyme après un rire aussi bref que rauque :

« Tout dépend du sens que vous prêtez au mot « trépidant », monsieur Tilbury. » Au final, le Prince des Tempêtes était un navire comme les autres. Mais c’était sa situation à bord –entendez par là son équipage mixte qui se revendiquait- qui le rendait si particulier et propices à susciter la curiosité d’autrui à la manière du fameux Hell’s Ship et de son équipage entièrement constitué de femmes. « La vie à bord du Tempêtes est la même que celle de n’importe quel fils de la côte : ni plus dure, ni plus facile. Comme tout à chacun, nous y faisons tous notre part pour que la machine tourne, et elle tourne plutôt bien, contrairement à ce que peuvent prétendre les plus mauvaises langues. Je n’irai tout de même pas jusqu’à dire que voguer en compagnie aussi bien d’hommes que de femmes n’est pas quelque chose de particulier en ces eaux, cela dit. J’y vois là une sorte de point d’équilibre naturel, un système où finalement seul le mérite finit par compter, et nullement son sexe ou son origine. Quant à ceux qui persistent à dire qu’avoir femme à bord attire le malheur… Et bien j’ai tendance à penser comme eux. Il n’y a qu’à voir dans quel état se retrouvent nos prises après avoir eu le malheur de croiser notre route ou, plus encore, celle du Hell’s Ship. »

Charlie ponctua sa diatribe d’un grand sourire et d’un clin d’œil rusé, tandis qu’une serveuse posait sur leur table deux verres de whisky. La remerciant d’un signe de tête courtois –on était un Withmore ou on ne l’était pas, il se saisit ensuite de son verre avant de le lever à l’adresse du dandy :

« A l’île de Grande-Bretagne et à ceux qui en viennent! » lança Charlie, se sentant soudain un peu nostalgique sans savoir pourquoi. Puis, après avoir avalé sa première gorgée de ce qu’on appelait whisky, faute de mieux, il posa la question qui lui brûlait les lèvres depuis que son esprit avait enfin mit un doigt mental sur ce qui l’avait travaillé dès la présentation de son interlocuteur.

« Mais dites moi, si mon nom circule dans les tavernes, le vôtre ne m’est pas inconnu non plus. En cherchant un peu, y trouverait-on un lien avec le noble flibustier qu’est Sam Tilbury ? »


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(1)Des couleurs parfois un peu ternes, parfois un peu passées, et souvent mélangées n’importe comment avec les doigts puis étalées grossièrement sur la palette de la vie.
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De Grandes Espérances { Charlie ! }

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