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 Etroite ruelle et plume tordue [Libre]

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Charlie Withmore

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MessageSujet: Etroite ruelle et plume tordue [Libre]   Ven 19 Nov - 14:34

C’était l’une de ces ruelles dont le contour sinueux rendait la numérotation hasardeuse et qui, semblant s’arrêter brutalement entre deux façades de bâtiments bien trop proches, reprenait plus loin son tracé avec la sournoiserie caractéristique de l’architecture urbaine. Une petite rue comme tant d’autres sur l’Ile de Tortuga, étouffée par les pierres humides d’obscures édifices et rendue irrégulière par l’hasardeuse disposition des pavés. Oui, c’était l’une de ces rues au sol si caractéristique qu’elle en devenait reconnaissable rien que par son contact sous la plante des pieds, pour peu que l’on porte une paire de chausses assez fines. Peu fréquentée –notamment parce qu’il aurait été difficile pour deux personnes de front de se croiser et que même les plus sales des mendiants auraient hésités à se frotter le long des murs crasses- la ruelle était épargnée par le tumulte du marché, l’écho de ses éclats de voix venant mourir ici dans une lente agonie.

Sordide était assurément un bon mot pour décrire la petite rue, mais il avait toujours semblé à Charlie Withmore qu’il manquait de lettres pour rendre justice à l’état des lieux. Mais à défaut d’un autre, sordide devait bien convenir pour le temps que le second du Prince des Tempêtes y passait. Au moins, l’endroit était relativement sûr : peu de malandrins auraient eu la place de s’y terrer pour tendre une embuscade aux passants (1). Dégainer quoi que ce soit dans un espace aussi étroit était à peu près aussi sûr que de se raser dans le noir complet, et il était difficile de se battre quand on ne pouvait même pas donner un coup de poing sans s’écraser le coude contre un mur. Cette ruelle n’était même pas digne de servir de raccourci ; trouver la volonté de s’y engager prenait au moins autant de temps qu’en faire le tour. Mais ce n’était pas le pittoresque si particulier de l’endroit qui poussait Withmore à s’y rendre régulièrement. Non, ce qui l’y poussait, c’était la Plume tordue.

L’enseigne jaillissait soudain à hauteur d’yeux de tout homme de grand taille, représentation de plume d’oiseau en fer mangé par la rouille. L’objet était piteusement tordu, et on y trouvait là certainement l’origine du nom de la minuscule boutique qui se trouvait en-dessous. Elle était de ces curieux magasins qu’on n’apercevait que du coin de l’œil et dont l’emplacement donnait la curieuse impression de se mouvoir dans l’espace. La Plume Tordue avait beau être solidement fixée au sole, elle donnait toujours l’impression de se trouver plus loin ou plus près que la dernière fois. Il avait fallu un peu de temps à Charlie pour s’y habituer, d’autant qu’il se fichait bien d’où elle pouvait se trouver tant qu’il y trouvait ce qu’il était venu chercher. Car derrière la vitrine crasseuse qui dévoilait quelques ouvrages mangés par le temps se cachait une véritable caverne au trésor pour l’amateur de livres qu’était Charlie Withmore. C’était grâce au bouche à oreille qu’il avait découvert le lieu, quelques mois après sa première escale à Tortuga. La boutique ne se trouvait pas sur le marché ou dans l’une des grandes artères de la cité parce que son contenu n’intéressait pas grand monde, et que son propriétaire tenait à sa tranquillité. Seuls les clients les plus acharnés arrivaient à se glisser jusque dans la toute petite pièce, et les clients les plus acharnés étaient souvent les plus disposer à payer le prix fort.

Comme il l’avait maintes fois fait ces trois dernières années, Charlie poussa la porte de la boutique, contractant les épaules et baissant la tête pour pénétrer à l’intérieur. Le soleil avait beau être haut dans le ciel en ce début d’après-midi, la ruelle était si sombre que les rayons de lumière devaient batailler avec la pierre, la poussière et la saleté des vitres pour parvenir à entrer. Une grosse lanterne presque toujours allumée était posée sur le rebord extérieur de la vitrine ; il était interdit d’embraser quoi que ce soit à l’intérieur de la Plume tordue plus longuement que nécessaire. La boutique donnait l’impression de n’être qu’une bibliothèque démesurée dont le moindre rayonnage en vieux bois ployait sous le poids des ouvrages. Et quand les livres et les documents en trop n’était pas rangés à la va-vite dans des caisses qui s’empilaient, ils étaient simplement disposés en piles à même le sol, et il fallait se déplacer avec une extrême prudence pour ne pas faire s’écrouler une tour de bouquins. Comme un gros poisson émergeant des flots, un bureau massif dépassait de la mer de livres et d’étagères. Un tout petit espace y était aménagé pour les transactions, mais le meuble lui-même croulait sous les ouvrages, les parchemins et les feuilles volantes. Il flottait à l’intérieur de l’endroit une vieille odeur de papier sec et de poussière. Charlie s’avança jusqu’au comptoir et se pencha légèrement par-dessus, rôdé par l’habitude. Personne. Il attendit quelques instants en feuillet. Enfin, il frappa du poing sur le bureau trois coups sourds. Derrière le meuble, une porte s’ouvrit en grinçant dans le mur, et la personne qui se trouvait derrière du pousser pour faire glisser les livres qui la bloquait.

Un petit homme curieusement proportionné, dont le menton arrivait à peine au niveau du bureau, apparut, soufflant et grognant. Il était difficile de donner un âge exact à la petite personne, mais les cheveux gras maladroitement coiffés en une raie noire pour cacher un début de calvitie prouvait que leur propriétaire n’était plus dans sa prime jeunesse. Légèrement bossu, le petit homme se déplaçait en trainant la jambes. Chaque pas lui arrachait un grognement ou le faisait souffler comme un bœuf, et ses petites mains boudinées remettaient sans cesse en place un gilet qui avait connu des jours meilleurs. L’œil droit plus haut que l’autre, les yeux verrons –vert et gris- le nez écrasé orné d’une petite moustache noir et le front fuyant ne contribuaient pas au charme du personnage, qui ressemblait aux gnomes grimaçants qu’on pouvait trouver dans les histoires. Mais malgré son apparence particulière et son caractère désagréable, Werner Drahkam était sans doute l’un des meilleurs marchands en littérature de tout Tortuga. Il était vrai qu’il n’avait pas énormément de concurrence, et que son commerce n’était pas de ceux qui attiraient le plus de clients potentiels, mais le petit bonhomme n’avait pas son pareil pour déniché l’ouvrage le plus obscur ou la copie la plus rare. Pourvu que le client y mette le prix, cela allait de soi. Personne ne savait d’où venait l’étrange personnage –dont le nom et l’accent laissaient deviner des origines teutonnes- et il semblait vivre sur Tortuga depuis toujours, greffé à l’Ile de la Tortue comme un bubon mal coiffé. Il n’était jamais bavard sur son passé, et niait avoir jamais été pirate. Les raisons d’avoir établi un tel commerce en un endroit pareil étaient inconnues de tous sauf de lui, et Drakham n’avait jamais encouragé la curiosité à son égard. Il semblait quoi qu’il en soit jouir de connections importantes dans le domaine particulier de la contrebande, et d’un savoir quasi-encyclopédique du monde de la littérature. Bien que comme il aimait à le répéter, il ne lisait jamais car ce n’était pas bon pour les affaires.

« Tu as quelque chose d’intéressant pour moi aujourd’hui, Werner ? »

« Je t’avais dit de passer dans la soirée, l’écossais. » grogna le petit être à la respiration haletante qui lui donnait l’air d’être essoufflé en permanence. « Jamais tu n’écoutes ce qu’on te dit, hein ? Personne n’écoute le vieux Werner, de toute façon. Personne ne fout la paix au vieux Werner. »
Charlie se contenta de
sourire, habitué à l’humeur massacrante du boutiquier :

« Allons, je suis sûr que tu as ce qu’il faut depuis longtemps. C’est juste que tu aimes faire languir tes clients. »

Un demi sourire tordit la bouche de Darkham tandis qu’il posait sur le comptoir un gros ouvrage relié de cuir.

« L’attente crée la demande. » dit-il avant de tirer à lui brusquement l’objet, empêchant Withmore de le saisir. « Tu connais la chanson, l’écossais : on paie toujours le vieux Werner d’abord. »

« Où avais-je la tête, hein ? »

Withmore sortit sa bourse et en versa plusieurs pièces au creux de l’une de ses larges mains. Il les laissa tomber une à une dans le petit bol en bois que lui tendit Darkham. Le petit homme compta soigneusement la somme à trois reprise, puis fit glisser le livre sur le bureau en direction de son client. Withmore le saisit avec délicatesse d’une main, tandis que de l’autre il chaussait ses lorgnons.

« « Les Voyages de Gulliver » de Jonahtan Swift, édition complète de 1735. En voilà un bel ouvrage ! »

Les doigts de Withmore caressèrent amoureusement la couverture, et il avait commencé à en tourner les pages quand Werner Darkham l’interrompit :

« Pas de lecture au magasin ! C’est pas une putain de bibliothèque, ici, hein ! Comme le vieux Werner dit toujours… »

« …lire, c’est mauvais pour les affaires, je sais. Un plaisir de faire affaire avec toi, Werner, comme toujours ! »

« C’est ça, l’écossais. Repasse dans quelques jours, j’aurai peut-être du nouvel arrivage… »

Hochant distraitement la tête, Charlie rangea soigneusement les lorgnons dans une poche de ses confortables pantalons de toile. En plus d’une solide paire de bottes, il portait son éternelle chemise blanche. A sa ceinture pendaient sa rapière et son pistolet ; il ne faisait jamais bon de sortir désarmé, après tout. Calant le précieux livre sous un bras, il poussa la porte du magasin pour sortir à l’air fétide de l’étroite ruelle… et ce qui devait arriver arriva. Ses pensées distraites par sa nouvelle acquisition, le second des Tempête n’avait pas vu la personne qui se trouvait de l’autre côté et qui se retrouva bloquée contre un mur crasseux par la porte de la Plume tordue. Surpris, Charlie en lâcha le livre, qui tomba dans une flaque de boue avec un « floc » du plus bel effet.

« Bon sang ! »balança vertement l’écossais tandis que la porte se refermait, le mettant face à face avec celui qui n’avait rien trouvé de mieux que de passer par l’étroite ruelle en ce moment précis. « Un putain de bouquin tout neuf ! »

Enfin presque, quand on considérait que l’ouvrage avait plus d’une trentaine d’années. Mais quand même…


__________________________________________________________________

(1) Ou alors, des malandrins extrêmement souples et qui n’avaient pas peur de laisser trainer leurs nez plus longuement que nécessaire dans des zones où la notion de « sens olfactif » n’était qu’une vaste blague. L’odeur de la petite rue –qui rappelait celle, moisie et humide, d’une vieille cave où l’on aurait décidé pour une raison aussi fantasque qu’improbable de stocker des flacons d’urine d’âne millésimée- était d’ailleurs si particulière qu’elle semblait avoir développer une personnalité propre, du genre qui s’invite chez vous sans demander votre avis et ne consent à s’en aller que quelques jours plus tard après avoir laissé un désordre monstre.


Dernière édition par Charlie Withmore le Mer 24 Nov - 15:05, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Etroite ruelle et plume tordue [Libre]   Lun 22 Nov - 19:43

Une grosse grasse goutte quitta l'oeil véreux pour s'écraser sur le bois sale, poussiéreux, spongieux, bientôt suivie d'une deuxième, puis de tout un flot. C'était le déluge, la panade, la noyade. Les larmes embuaient de chagrin tintaient d'une douce mélodie. Sur la table, dans le verre, sur l'épée, sur le tromblon, sur la main. Les notes se suivaient, en rythme, au son du violon qui dans un coin de la salle s'était lui aussi mis à pleurer. Puis majestueux parmi les orgues du monde, il y eu un reniflement. Un éléphant sorti de sa savane, un rugissement de lion. Puis un rire de hyène. D'un côté de la taverne, un loup de mer se mouchait dans un mouchoir sale et en bien piteux état. De l'autre côté, deux gabiers à la mine patibulaire riaient à gorge déployée.

Le violon bientôt se tut. Le calme revint, les deux compères commandèrent un verre de rhum, invitèrent d'un geste de la main le violoniste et s'engagèrent dans une conversation qui tintait entre un mélange d'insultes, de gros mots et de verbes bien péjoratifs. Le musicien sortit de l'ombre, étrange gamin, aux cheveux plus blanc que les draps d'une pucelle pieuse. Il s'installa sans un mot à la table, et laissa reposer sa main sur le bois, paume vers le ciel. Il était accoutré à la manière d'un gabier, un pantalon de toile, une chemise en lin, une ceinture de cuir retenant le tout, car visiblement, il ne semblait pas bien épais le gamin. Il avait aussi une deuxième ceinture, plus lâche où devrait s'accrocher un sabre, mais pas la moindre arme à l'horizon. Non, son seul gagne-pain du moment, un coup de violon. D'ailleurs, c'était bien pour cela qu'il tendait la main. Un des marins finit par taper dans sa main, délaissant quelques piécettes dans le creux de ses doigts. Assez pour prendre un verre, assez pour les filles de joie. Il avait donc suffisamment d'argent pour la journée. Il se leva et quitta l'auberge, sous l'oeil haineux du vieux loup de mer et accompagné des paroles des compères.


- J't'avais bi'n dit qu'i'f'rait pleurer, l'Vieux Anselme... Tu lui colles un coup de bignou et hop, il pleure comme un bébé.
- N'empêche que t'as triché, tu m'avais pas dit que l'gamin était bizarre, moi j'dis qu'il a des pouvoirs du diable.

Le gamin à proprement parlé, ne releva pas, il en avait l'habitude, et puis de toutes manières, il avait un peu d'argent en poche, il allait pouvoir aller dans une autre taverne, surtout qu'il n'avait pas payer sa consommation et que cela tomberait très surement sur la tronche des deux gaillards. Il visita, du moins si l'on pouvait dire, le marché. Ensemble farfouilleux d'étals, de couleurs, de tentes et de voleurs à la tire. Marchande de poissons, diseuse de bonne aventure, vendeuses d'étoffe venue d'un pays lointain, menteur, bretteur, larron et larcins, pirate, contrebandier, flibustier, homme de la bourgeoisie, il y avait de tout dans ce monde coincé entre quelques échoppes, le mouillage et des rues malfamées. Le Violoneux s'arrêta près d'une étale qui vendait quelques perroquets d'un pays, là-bas, au sud, là où y'avait le fleuve Amazone. Le volatile était bariolé de couleur, répétait "sayud" tout le temps. Le gamin aux cheveux blancs resta un long moment, la tête penchée sur le côté avant de reprendre sa route. Les pieds nus, il slalomait facilement entre les personnes impotentes avant de quitter le marché et passer dans une rue plus petite que la longueur de son violon.

D'ailleurs pour éviter de cogner l'étui malade de son instrument, le gamin s'en saisit comme un marin s'agrippe au bastingage un soir de grand vent. La ruelle était sombre, et ce n'était guère facile de voir si il y avait du monde. En tout cas, il n'y avait pas un bruit, pas un pet, pas un miaou, pas un rot et pas non plus la moindre âme qui vive. Bah, fallait bien traverser pour arriver dans l'une des artères de la ville, là où il y aurait des sous à se faire, là où il pourrait boire tout son saoul. Il avança donc, téméraire. Une crevette dans un aquarium à requins presque. Sauf que pour le moment il n'en voyait pas de requin. Il se contenta d'éviter de longer les murs décrépis et regarda où il mettait les pieds. Sauf qu'il ne vit pas la porte s'ouvrir et il se la prit dans le nez, rejetant la tête en arrière. Son réflexe premier, mis à part se coller une mandale pour éviter de pisser le sang, chose qui aggrava le cas de la douleur, il enserra sa boite à violon pour le préserver de toute chute, c'était son bien le plus précieux, il n'allait pas le perdre.


« Bon sang ! Un putain de bouquin tout neuf ! »

La voix, il la reconnut, c'était celle qui braillait sur le pont du bateau sur lequel il avait pris contrat. Il aurait pu jurer lui aussi, mais garda le silence. Un livre tout neuf contre un nez en sang, ça se valait non? Le gamin s'essuya le nez d'une main, lui arrachant une moue douloureuse avant de regarder de ses yeux pâles l'escogriffe qui se tenait devant lui et qui avait juré pour son livre neuf. Le violoneux savait ce qu'était un livre, le curé de son village lui en avait montré un gros, avec plein de gribouillis dedans. Il avait commencé à déchiffrer certaines lettres, mais ne parlant pas, l'homme de Dieu n'avait jamais su s'il lisait bien ou pas, voire s'il lisait ou pas, d'ailleurs. Aussi au bout d'un moment il avait arrêté de le lui enseigner. Le gamin regarda donc ce gros livre au sol, dans la flaque de boue et alla lui-même le ramasser précieusement, d'une main pour le tendre au pirate.
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Charlie Withmore

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MessageSujet: Re: Etroite ruelle et plume tordue [Libre]   Mer 24 Nov - 15:00

Charlie Withmore ne se souciait pas de la boue qui avait éclaboussé ses chaussures. Quand on passait un certain temps sur Tortuga, il fallait s’attendre à ce que ses chausses soient la proie de toutes les remugles liquides, flaque d’eau insalubre et déjections imaginable. Plus en s’enfonçant dans les ruelles sales de l’île, plus ce dans quoi on marchait finissait souvent par constituer une deuxième couche autour du cuir. Il y avait des coins de Tortuga où il ne faisait pas bon de mettre ses plus belles chausses (1), et ou aller pieds nus relevait sciemment du suicide. Si le bois n’aurait pas une propension à y pourrir et le métal à y rouiller, on aurait depuis bien longtemps envisagé toutes sortes d’échasses. Il y avait des places où on voulait garder son nez comme ses pieds aussi loin du sol que possible, et la présente ruelle était de ces endroits là.

Mais Charlie ne s’en faisait pas pour autant, concernant ses bottes. Elles avaient connu bien pire, et le cuir s’était tellement adapté à la forme de ses pieds qu’il semblait avoir développé sa propre personnalité. Non, c’était de bonnes bottes et ce n’était pas la boue de Tortuga qui allait leur faire peur. Le pantalon, c’était plus ennuyeux. Charlie choisissait ses pantalons avec tout aussi de son qu’il choisissait ce qu’il mettait aux pieds. Seulement, les pantalons durant moins longtemps que les bottes, il devait en changer bien plus souvent. Et c’était à chaque fois une étape importante, un détail capital que de se trouver des braies confortables au possible. Non, Charlie ne se contentait pas de n’importe quelles vieilles ripes lorsqu’il était question de fond de culotte. Un homme qui se sentait bien dans son pantalon était un homme qui pouvait affronter n’importe quel problème que la vie dressait sur sa route avec l’esprit serein de celui qui était confortable dans toutes circonstances. Du coup, les tâches brunes de boue épaisse sur le tissu, Withmore appréciait déjà moins.

Ceci étant dit, ces menus inconvénients n’étaient rien à l’idée de l’état dans lequel devait se trouver sa nouvelle acquisition. Le précieux ouvrage s’était écrasé dans un « splotch » du plus bel effet, projetant boue sur chausses, pantalons et un rat malchanceux qui s’enfuit en courant. Withmore n’était pas un homme spécialement maniaque, ce qui ne lui avait pas toujours facilité la vie lors de ses premiers temps sous le drapeau anglais. En tant qu’officier, aussi bien du temps de la royale que sous le drapeau des pirate, il n’avait jamais été particulièrement à cheval sur l’ordre, par exemple. Et au niveau de la propreté, il faisait son possible pour s’assurer d’une vie salubre à bord du Prince des Tempêtes. Mais les livres… Les livres, c’était autre chose. C’était des ouvrages précieux, dispensaires de connaissances et de plaisir qu’on ne se devait pas de soucier, jamais. Le moindre torchon littéraire était pour Withmore un trésor. Les mots étaient pouvoir, et les mots écrits restaient plus longtemps que ceux qu’on lâchait à tort et à travers. Bien moins superstitieux en général que le marin moyen, le pragmatisme de Charlie s’arrêtait cependant aux livres : qui sait-ce qui pouvait se passer lorsqu’on souillait les mots…

Aussi, le premier réflexe du bon vieux Chip fut de vouloir se mettre à crier très fort de sa plus belle grosse voix sur l’imbécile –sans aucun doute illettré- dépourvu du moindre respect qui s’était trouvé sur son passage. Mais quand Charlie vit le livre, ramassé, qu’on lui tendit et, surtout, celui qui se tenait dans la ruelle avec lui, il se calma aussitôt.

« Ah, c’est toi. » dit-il simplement, sans qu’une seule trace de la colère initiale ne subsiste dans sa voix. Il prit le livre, et l’essuya avec un vieux chiffon sortit d’une poche. Fort heureusement, aucun gros dégâts à signaler, même s’il aurait sûrement à l’aérer un jour ou deux pour se débarrasser de l’odeur.

Si Charlie n’avait tempêté, c’était parce qu’il avait bien reconnu celui que l’on surnommait le Violoneux, le Muet ou encore l’Espagnol. Le pâle et mince marin aux longs cheveux blancs qui faisait le gabier sur le Prince des Tempêtes. L’un de « ses gars », comme aimait à parler Charlie de l’équipage où il officiait en tant que second. Et si Charlie n’hésitait pas à donner de la voix sur le pont lorsque cela était nécessaire, il n’avait jamais crié sur le jeune homme. Simplement parce qu’il n’en avait jamais eu besoin : le p’tit gars faisait impeccablement son travail, sans jamais se plaindre, sans jamais mal s’y prendre. Il avait des doigts de fées, que ce soit avec les cordages d’un bâtiment ou les cordes d’un violon. Violon qu’il ne quittait jamais, comme le constatait Withmore. Il n’avait jamais vraiment croisé le jeune homme ailleurs que sur le Tempêtes, et il s’aperçut que s’il n’avait pas hurlé pour le livre, c’était aussi parce qu’il se dégageait de l’autre quelque chose d’étrange. Withmore ne se sentait pas réellement mal à l’aise en sa compagnie, non ; c’était plutôt comme une perturbation incongrue, un sentiment étrange sur lequel on arrivait pas à mettre de nom. Comme un mot qui vous échappait sans cesse sur le bout de la langue. Et puis il remarqua le sang qui coulait du nez du Violoneux.

« Désolé mon gars ! » dit aussitôt Charlie, radoucit. Après tout, c’était un peu de sa faute. Et Chip n’était pas le genre de second qui aimait démolir le nez de ses hommes, même par accident. Il laissait cela à d’autres, sadiques et sans cœur. Coinçant le livre sous son bras, il sortit un mouchoir de tissu aussi propre que possible d’une poche et le tendit au marin musicien :

« Tiens petit, essuie toi. Le nez n’a pas l’air cassé, heureusement. »

_________________________________________________________________

(1)Déjà, parce qu’on risquait de se les faire piquer. Ou boulotter, par temps de disette.
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MessageSujet: Re: Etroite ruelle et plume tordue [Libre]   Sam 27 Nov - 15:55

Serrant la boite à violon d'un bras, le Violoneux plia les genoux, comme on rentre un clown dans sa boite et pousser le ressort pour qu'il saute à nouveau à la surprise du prochain curieux. Le livre nageait dans une marre plus marronasse que l'onde pure, si jamais elle appartenait à la grande rue... Et encore, pas sûr. Le gamin aurait pu lire les grosses lettres sur la couverture épaisse, il aurait fait le rapprochement. Pour lui le bouquin était monstrueux, énorme, pesant, lourd, beaucoup trop gros, il avait l'impression devant la multitude de pages d'être un tout petit tout petit être. D'une main agile, il attrapa la source de savoir et se redressa, desserrant le ressort. C'était tout trempé et ça gouttait. Il y avait déjà des pages qui gondolaient et le propriétaire ressemblait à une théière trop longtemps laissée sur le feu qui allait siffler. Pourtant, sous le regard de l'Espagnol, le Second du Tempête n'offrit qu'une opinion courte et précise.

Oui, c'était lui, pourquoi? La tête du Violoneux tomba d'un côté, se demandant bien pourquoi il avait dit ça. Whitemore attrapa le bouquin et arrangea le gros de la boue. Les yeux pâles glissèrent sur le livre, objet des attentions. Il aurait bien voulu lire, mais ne connaissaient pas toutes les lettres. Y'avait un "G", y'avait des "l" et y'avait des "e", le reste, il n'eut pas le temps de voir, parce que l'homme en face de lui le glissait sous son bras. Deux ou trois gouttes de sang glissaient de son nez, mais il ne semblait pas y faire attention, trop intéressé par la devanture glauque, avec la grosse lanterne. Comme un gamin timide, il se pencha légèrement, pour regarder derrière le marin littéraire et explorer d'un air plat ce qu'il se passait dans la boutique. Mais quand Whitemore parla de nouveau, le Violoneux se mit au garde-à-vous, enfin, façon de parler, le visage vissé dans la direction de celui qui parlait.


Désolé? Pour? Le marin lui tendit un mouchoir, plus ou moins propre, ça dépendait du point de vue. Qu'est-ce que le Violoneux pouvait bien faire d'un mouchoir? Ah, le nez... Il remercia d'un mouvement de tête. Le bonhomme était bien bon, c'était le cas de le dire. Il essuya à la va-vite l'écoulement de sang, non pas qu'il était diluvien, mais plutot goutelant, mais il avait trop mal au nez pour garder le tissu appuyé dessus. Nan, c'était pas cassé, heureusement. Mais malgré tout ses efforts pour rester droit et digne, il avait les yeux qui le picotaient dangereusement, comme si le nerf du nez était relié directement à celui des yeux. Enfin, c'était pas pour dire, mais il se demandait bien comment ils allaient se séparer. Ou pas remarquez. Le but du jeu maintenant, c'était de savoir dans quelle direction le Second allait partir, parce que lui, savait parfaitement où il voulait aller, de l'autre côté de la rue, il lui restait bien la moitié encore à faire, comme si la boutique avait été placée en plein milieu. Mais si le grand Whitemore voulait aller dans l'autre sens? Le gamin regarda derrière lui, de là où il venait. Il soupira, ce n'était même pas possible de se croiser sans frotter contre les murs et franchement, il n'avait aucune envie de le faire. Alors pour mettre un semblant d'ordre dans ses idées, il leva sa main et indiqua de tout son bras tendu la direction souhaitée, tout du moins par le Violoneux.
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MessageSujet: Re: Etroite ruelle et plume tordue [Libre]   Mar 30 Nov - 10:46

A bien y réfléchir, le jeune homme qui se tenait devant Charlie Withmore, violon sous le bras et le nez qui avait connu des jours meilleurs, avait toujours été une énigme. Pour le second du Prince des Tempêtes, en tout cas. De nombreuses histoires et autres rumeurs couraient sur le dos du gamin comme une colonie de fourmi désorientée par une flaque de mauvaise bière. On disait qu’il avait vendu son âme au diable contre le don de la musique (1). On disait qu’il n’était pas un homme, mais un esprit du vent. On disait que nombre de bâtiments sur lesquels il avait travaillé avaient connu une fin peu heureuse. On disait, on disait, on disait… Mais Charlie n’en était pas étonné : des qu’un marin sortait de l’ordinaire, les histoires ne tardait pas à pleuvoir sur son compte et à se répandre comme une trainée de poudre entre les comptoirs des tavernes. Charlie, lui, n’était pas homme à se soucier des qu’en-dira-t-on. Il se fiait plus souvent aux mots écrits qu’aux mots prononcés, qui avaient la fâcheuse tendance de se dissiper dans l’air, connaissant alors une existence aussi brève qu’incertaine. Les écrits restaient.

Songeur, Charlie contempla le violoneux tandis qu’il s’essuyait le nez, un peu gauchement. Là, sur terre, coincé dans cette étroite ruelle avec le tarin ensanglanté, le bonhomme semblait loin de l’agile matelot gabier qui manier les cordages avec autant de virtuosité que les cordes de son instrument. Etrange garçon pâle, si jeune pour de tels cheveux blancs. Oui, une véritable énigme. En tant que second, Charlie aurait aimé prétendre comprendre chacun de ses gars –ou filles- comme on lisait dans un livre ouvert, mais il n’avait même pas encore fini de déchiffrer la couverture du violoneux. On aurait pu penser que l’entreprise était rendue difficile par le fait qu’il ne parlait pas, mais Charlie n’était pas sûr de voir en cette particularité l’obstacle majeur. Les gens qui se taisaient étaient souvent les moins sots. Parler pour ne rien dire n’était de toute manière pas quelque chose que Withmore tenait en haute estime, et peut-être était-ce pour cela que le silence du violoneux ne l’avait jamais mis mal à l’aise. Charlie se contentait de prendre les gens comme ils étaient, de toute façon. Et en ce qui concernant ses tâches sur le navire, le musicien n’avait jamais eu de la peine à se faire comprendre et nul n’avait de raisons de se plaindre de son travail. Qu’il soit réellement muet ou non n’avait finalement aucune importance.

Enfin, Withmore fut tiré de ses pensées par le geste soudain du matelot, pointant une direction dans le dos de Charlie. Le second ne se tenta même pas de se retourner d’un coup -dans une rue pareille, c’eut été une grave erreur- et sourit à nouveau, comprenant où le bonhomme voulait en venir. Charlie osa un bref coup d’œil par-dessus son épaule, et eut la bonne surprise de voir que la voie était libre, c’était déjà ça. Et ce n’était guère étonnant : la boutique de Drakham était la seule de la ruelle, et pas vraiment la plus fréquentée par les gens du coin.

« J’vois où tu en venir, p’tit gars. Ca tombe bien, j’vais dans la même direction. Si on avait dû se croiser, on n’en aurait encore pas terminé au souper ! Allez, c’est parti ! »

Grimaçant à l’idée de devoir se coller contre le mur, Charlie pivota lentement, protégeant son livre de ses deux bras. Les épaules massives du second se cognèrent plusieurs fois contre les murs, arrachant jurons et grognements à leur propriétaire. Enfin, il se trouva dans le bon sens et apercevait, une douzaine de mètres plus loin, la promesse de la délivrance : à savoir la jonction de La ruelle avec l’une des grandes artères de Tortuga. Il tourna la tête, vit que le violoneux se trouvait toujours derrière lui et visiblement tout aussi prêt que lui à partir, et lança un joyeux :

« On y va p’tit gars ! Plus vite on sortira d’ici, plus vite on aura la chance de respirer un air vaguement frais ! »

Et, sans plus attendre, un pas après l’autre, Charlie Withmore progressa dans l’étroite ruelle jusqu’à déboucher, enfin, dans une rue où, luxe inouï, on pouvait marcher jusqu’à trois ou quatre de front… Au moins.

"Ah, enfin! Alors p'tit, qu'est-ce que tu comptes faire, maintenant que t'as enfin la place de dégainer ton violon sans te briser un bras?"


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(1)D’autres, plus mesurés, prétendaient qu’il n’avait vendu que sa langue.
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MessageSujet: Re: Etroite ruelle et plume tordue [Libre]   Mar 30 Nov - 16:07

Le Violoneux avait tout d'un gamin, la taille d'un chiot, le poids d'une crevette, la stature d'un tas de sable qui s'écroule sous son propre poids, l'air hagard comme une vache regardant un navire passer au loin, les tifs dans tous les sens sans aucun ordre, les guenilles qu'il portait. D'accord, elles étaient propres et vaguement en étant, mais visiblement, il n'avait pas la classe et l'allure du Second des Tempêtes en face de lui. La seule chose qui faisait de lui quelqu'un à part, c'était bien le regard qu'il portait sur les autres. Plus ou moins froid, plus ou moins vide d'émotion. Comme si derrière les billes pâles du gamin, il n'y avait rien. C'était pour cela que les rumeurs allaient bon train. Il en connaissait quelques unes, mais n'avait jamais cherché à apprendre le reste. C'était pas son problème. Au moins, Whitemore ne semblait pas y croire, c'était ça qui était bien aussi avec le Second. Il se foutait bien des ragots et le gamin semblait apprécier quand ce dernier était pas loin, sur le pont plein à gueuler ses ordres, au moins, ça mettait de l'ambiance parmi les matelots.

Gabier de son état, le gamin grimpait aux cordages, jusqu'à la dunette pour ferler les voiles ou les jeter en grand. Là-haut mis à part les chansons du vent, il n'y avait rien. Rare étaient les fois où la voix du bosco montait jusque tout là-haut. Par contre, la voix de tenor du Second fracassait l'air comme le tonnerre avant la tempête du siècle. Mais c'était bien rare d'entendre sa voix aussi forte. Une fois les ris bien serrés, le gamin redescendait et les matelots demandaient une gigue ou une matelote pour accompagner leur efforts surhumains. Et le Violoneux prenait son rôle au sérieux, allant crapahuter sur le pont pour sortir son violon. Avec de la chance, il n'avait jamais briser son archet, du moins, il avait toujours réussi à le réparer, le violon aussi, c'était un de pauvre qualité, mais il arrivait à jouer une musique. De toutes manières, rares étaient les marins à l'oreille musicale.

Bref, pour en revenir au gamin dans la rue plus qu'étroite, confronté à une porte trop violemment ouverte par un gaillard aussi gros qu'une montagne et qui semblait vénérer les bouquins que le gamin ne pouvait comprendre, ce dernier avait indiquer la route qu'il voulait prendre. Jarnicoton, il n'avait pas envie de faire demi-tour pour se refaire toute la route après. Mais visiblement, Whitemore devait aller du même côté et tenta sans succès à tracer un magnifique angle à cent quatre-vingt degré dans une rue étroite, trop pour sa carrure de rugbymen professionnel. Oui, là je vais faire une petite élypse dans le temps, mais c'est comme vouloir faire demi-tour avec un caddie à la caisse, c'est tout simplement impossible. De retour au fin vaisseau capilaire qui rejoignait l'artère un peu plus loin, le Second à force de courber épaule, ventre et pectoraux, parvint à faire demi-tour. Le mur gardait d'ailleurs une impression personnalisée de la démarche du l'homme et le Violoneux étudia un moment l'empreinte temporaire d'une épaule contre la crasse de l'endroit.

Puis comme une troupe, sur le même pas, tous les deux se faufilèrent entre les murs et les encorbellement des maisons. Ceci dit, le gamin était suffisamment petit pour les éviter, néanmoins, Whitemore était le double ou presque de sa taille et il était plus aisé pour lui de se cogner. Ils étaient bêtes, les français d'avoir inventé cela, non? Probablement. Le soleil les récompensa alors qu'ils débouchaient tous les deux dans une rue bien plus animée! Rendez-vous compte, il y avait au moins deux, non, trois chariots qui passaient, chargés de purin, de barril de rhum (surement le plus important) et l'autre de... bah, trop loin pour savoir ce qu'il transportait. Quand ils purent prendre une bonne bouffée d'oxygène marin, chargé d'iode, d'excrément et de pourriture, le grand marin se tourna vers le plus petit pour lui demander où il allait gigoter après. Le Muet tenta un regard à gauche. Nan, pas par là. C'était vers un lieu qu'il ne connaissait pas et du coup, il n'avait pas envie de gamberger trop longtemps aujourd'hui. A droite alors? Oui! Il voyait bien une enseigne, à quelques maisons qui le tentait parfaitement. Il sortit alors d'une poche pas encore trouée les quelques piécettes qu'il avait réussi à faire dans la taverne juste avant et les montra à Whitemore.

Il avait soif. Et quand un marin à soif, il boit.

Boite à violon sous le bras, il attrapa de son autre main le biceps du grand Second et l'attira avec lui vers la taverne au pas de courses. Que le gaillard suive ou pas, ce n'était pas vraiment d'importance, mais il avait le gosier à sec et l'estomac qui criait famine. Tant qu'à faire, autant en contenter un plutôt que de geindre sur les deux. Mais le Second avait son livre tout abimé à cause de lui, il allait bien trouver une chopine pas trop chère pour lui repayer à ses propres moyens le bouquin, non?
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MessageSujet: Re: Etroite ruelle et plume tordue [Libre]   Dim 5 Déc - 15:23

Charlie Withmore se dit qu’il est tout de même agréable de déboucher à nouveau au grand air. Bien que parler de grand air n’importe où dans la cité de Tortuga n’était pas spécialement relevant, il était indéniable que même les effluves d’un stand de poissonnier sous le soleil de midi étaient plus agréables que celles qui se dégageaient de la ruelle où Werner Drakham tenait son échoppe. Withmore soupçonnait fortement le petit homme d’avoir sciemment choisi un tel emplacement pour être le moins possible embêté par les curieux. La plupart du temps, on apprenait l’existence de la Plume Tordue uniquement par bouche à oreille, et il fallait particulièrement décidé pour la dénicher dans les méandres tortueux et nauséabonds où elle se cachait. Une fois de plus, Charlie se demanda sérieusement comme Werner arrivait à faire tourner la boutique avec une clientèle aussi minime. Et à quoi l’allemand derrière le comptoir pouvait bien réellement passer ses journées… Mais au final, peu importait à Charlie : Drakham faisait du bon travail, il dénichait toujours la perle rare et, une fois habitué à son sale caractère, on prenait plaisir à retourner chercher un nouvel ouvrage dans sa caverne d’Ali-baba littéraire.

Profitant de pouvoir enfin bouger sans risquer de se cogner contre un mur, une gouttière ou un oiseau malchanceux coincé entre deux pierres, Charlie dégagea le livre de sous son bras pour l’exposer à la lumière ambiante. Remontant la manche de sa chemise, il entreprit de redonner un nouveau petit coup de patte improvisée sur la couverture. La boue de Tortuga pouvait être aussi spongieuse et filante que du sable mouvant lorsque l’on posait le pied dedans, elle pouvait aussi avoir l’étonna t faculté de se solidifier en moins de temps qu’il n’en fallait pour le dire. De fait, plusieurs petites plaques de boues s’émiettèrent sous le frottement intensif du second du Prince des Tempêtes. L’homme n’avait guère envie d’une telle couverture, préférant de loin l’originale. Fort heureusement, le livre déjà ancien avait dû survivre à bien pire et les dommages semblaient minimes. Charlie voulut le feuilleter brièvement, histoire de s’assurer qu’il restait bien lisible, quand la main du violoneux se referma sur son bras et le tira dans une direction. Etant donné que sa carrure aurait facilement permis à Charlie de ne pas bouger d’un pas un seul, il décida d’emboîter celui du jeune homme, calant à nouveau le roman sous son bras.

« Hola petit, où est-ce que tu es si pressé d’aller ? »

Charlie pensait bien que le matelot ne répondrait pas, mais c’était surtout histoire de causer. Il était comme ça, Charlie Withmore, il aimait bien causer pour casser les silences. Se laissant donc guidé par le musicien, il finit par voir où celui-ci était si décidé de les y entrainer. Découvrant la taverne, Charlie se para d’un large sourire, et flanqua une tape amicale sur les frêles épaules de son compagnon :

« Riche idée, mon gars ! Il commence à faire soif ! »

Ils pénétrèrent alors dans l’établissement et s’installèrent à une table. Après la ruelle déserte et obscure, l’ambiance animée de la taverne était bienvenue et Charlie n’avait plus le moins du monde l’humeur assombrie par ce qui était arrivé à son livre. Appelant une serveuse d’une voix forte, il demanda un whisky pour lui et tourna la tête vers le violoneux, un air interrogateur sur le visage :

« Qu’est-ce que tu bois, fiston ? »

Charlie attendit, curieux de voir comment le gabier se faisait comprendre des servantes…
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MessageSujet: Re: Etroite ruelle et plume tordue [Libre]   Dim 5 Déc - 18:26

La tête du Violoneux partit en avant et le sol se déroba sous ses pieds, le souffle coupé, il en tomba à genou. Dans sa cage thoracique, ce fut un beau chaos pendant deux trois secondes avant qu'il ne retrouve ses marques. Il venait d'écoper d'une baffe magistrale dans le dos, mais tout ce qui l'important, c'était sa boite à violon. Il la tenait serrée contre lui, pour ne pas qu'elle touche le sol inégal de la grand route. La main du Second des Tempêtes était comme le doigt du dieu des mers. Il se redressa, ne fit pas attention à l'état de la toile de son pantalon et alors que le grand gaillard entrait, l'Espagnol regarda les mains calleuses de celui qu'il accompagnait. C'était si fort que ça, un officier? Si la douleur se fit maelström le long de sa colonne vertébrale, le gamin n'en montra aucun signe. Dedans, c'était bondé: trois loups de mer et deux pèlerins. Le tout pour une dizaine de table. Waouh, y'avait du monde. Peut-être un peu plus, remarquez, mais le gamin ne savait pas trop compter. Y'avait pas de problème pour reconnaître les pièces, mais pour ce qui était de compter les gens, c'était une autre affaire. Ils prirent place à une table, libre et alors que l'homme-montagne hélait la dame chargée de la distribution, aussi bien de beigne que de boissons, le Violoneux posa son trésor par terre. On ne savait jamais, ça pouvait toujours tomber ces machins-là, mieux valait qu'il soit déjà au sol qu'en train de subir la gravité d'un bonhomme saoul.

« Qu’est-ce que tu bois, fiston ? »

Le gamin leva la main à hauteur à hauteur de binocles, ferma les doigts sauf l'index qui superposa le pouce, comme s'il montrait quelque chose d'infiniment petit. La mégère, mal freluquée, le torchon sale en guise de tablier, un gros poing sur la hanche, l'autre sous le plateau regarda d'un air étonné ce que le Muet voulait lui montrer.

- Un petit... Un petit quoi?
- Un riquiqui.

Le gabier confirma ce que le tavernier fier et heureux propriétaire des lieux avait gueulé dans la salle, en hochant de la tête par deux fois. Il avait vu le Violoneux entrer, suivi d'un tas de muscles. Quand l'un avait l'air d'en envoyé du diable et l'autre une barrique à boire, il faisait attention à ses clients. Déjà qu'il en avait pas beaucoup. Si c'était pour les perdre à coups de beigne, il préférait virer les deux nouveaux. Mais comme ceux-ci avaient commandé immédiatement à boire, il s'était dit que bon, ça faisait deux clients de plus. La serveuse à la maturité intellectuelle défectueuse haussa les épaules et alla chercher la commande. Un riquiqui, c'était quoi, ça, un riquiqui... Il ne fallut pas plus de quelques secondes pour qu'elle trace le chemin inverse et ne pose les verres à l'allure suspecte en face des deux hommes, ou plutôt en face de l'escogriffe monumental et au gringalet pas plus grand que trois pommes. Les deux avaient à peu près la même couleur ambrée, mais l'un était plus consistant, plus mielleux. Le gamin gardait la tête dans la direction du verre mais son regard pâle, inexpressif se dressa vers la dame en contre-plongée. C'est ça qu'elle appelait un riquiqui? C'était plutôt un truc du genre grandissime. Mais bon, il n'allait pas refuser un verre rempli à ras-bord. Sa petite main vint claquer sur le bois bancal de la table dans un bruit métallique. Quand il retira sa main il y avait deux jolies piécettes bien brillantes. Comme un pirate devant un trésor, la dame choppa les pièces et disparut sans demander son reste. Le gamin leva son boujaron pour trinquer avec son second. Ah le rhum, la passion des marins et surtout ce qui causera leurs pertes.
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MessageSujet: Re: Etroite ruelle et plume tordue [Libre]   Sam 11 Déc - 12:47

Charlie Withmore aimait bien les tavernes. Comme pratiquement tous les pirates tel qu’on peut les imaginer. C’était là l’une des contraintes narratives de la vie de flibustier que le second du Prince des Tempêtes avait eu le plus de facilité à intégrer. Déjà avant de se reconvertir dans le grand banditisme marin, il aimait bien ça, les tavernes. Lorsqu’on descendant en ligne droite d’un illustre clan écossais, on se sentait forcément à sa place derrière un comptoir (1). Quand Withmore repensait à son temps en Afrique, s’il y avait bien une chose qui lui avait manqué, c’était une bonne vieille taverne portuaire. Son escouade –tous des gars des highlands- et lui avaient passé de nombreuses soirées à regretter les ambiances vivantes des bouges du port, avec leurs sons et leurs odeurs. Et maintenant que Chip officiait sur le Tempêtes et que celui-ci mouillait à Tortuga, question sons et odeurs, il était servi. Plus que son content, même. Il y avait définitivement des choses qui ne trouvaient leurs valeurs que dans les souvenirs…

Ce n’était pas tant pour la boisson, que Charlie affectionnait tant les comptoirs et les bistrots. Bien sûr, il n’avait rien contre un verre de whisky ou une pinte de rhum. Voir même plusieurs. Avec sa carrure et son expérience, l’écossais était capable d’en descendre un bien grand nombre avant de commencer à vaciller. Mais s’enivrer n’était pas une des occupations favorites de cet homme. Comme bien du monde à Tortuga, Withmore avait assez de sombres souvenirs pour vouloir les noyer dans l’alcool, mais il essayait tant que faire ce peu de ne pas s’y résoudre. Parce qu’il avait l’alcool triste, et que Chip était homme qui aimait garder à lui toute sa clarté d’esprit. Il était trop facile de tomber sous la coupe d’une erreur de jugement lorsqu’on était fin saoul, et ce n’était pas le genre de Charlie Withmore. En règle générale, il préférait avoir toute sa tête le plus souvent possible ; on ne savait jamais quand on risquait d’en avoir besoin.

« A ta santé, fiston ! » Charles trinqua joyeusement avec le violoneux. « Et merci pour le verre. Même si c’était pas nécessaire. »

Withmore n’avait pas l’habitude de se faire offrir des consommations par ses hommes d’équipage, mais il n’avait pas eu envie de repousser l’offre du gabier. Le jeune homme y avait visiblement mis bon cœur, et Charlie trouvait toujours difficile de contredire quelqu’un qui ne pipait mot. Après une rapide grimace –ce n’était certes pas le whisky du pays- Charlie commença rapidement à profiter de son verre. Après tout, il fallait bien faire avec ce qu’on avait. Se renversant sur sa chaise, il embrassa la salle du regard. Oui, il aimait bien les tavernes. Pas tant pour la boisson que pour l’ambiance. Il y avait toujours quelque chose à voir, une conversation à saisir, une scène à décrire. Quand il n’était pas plongé dans un livre, Withmore se plaisait à imaginer les histoires qui se cachaient derrière les clients attablés.

Il s’arrêta particulièrement sur un duo haut en couleurs, deux hommes accoudés au comptoir qui parlaient fort dans une langue dont Withmore ne saisissait que quelques mots par-ci par-là. Ils avaient tous deux de grandes moustaches frisées, et des cheveux blonds ondulés. Ils gesticulaient au-dessus de leur verre, comme incapable de se mettre d’accord sur la question, quelle qu’elle soit.

« C’est du hollandais, je crois. » dit Charlie, plus pour lui-même que pour le bénéfice de quelqu’un en particulier. Puis il se tourna vers le violoneux en souriant :

« Qu’est-ce que c’est, leur histoire, tu crois ? Il m’a semblé saisir quelque chose en rapport avec le fromage… »

Bon, il était vrai que faire la conversation avec quelqu’un que l’on n’avait jamais entendu parler n’était peut-être pas éminemment pertinent, mais Withmore n’avait pas toujours besoin qu’on lui réponde. Après tout, il était parfois simplement agréable de lancer quelques mots en l’air, et de voir ce qui pouvait en retomber…


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(1) Particulièrement quand il était bon marché.


Dernière édition par Charlie Withmore le Mar 14 Déc - 15:14, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Etroite ruelle et plume tordue [Libre]   Sam 11 Déc - 16:25

Sans le savoir, le Violoneux était du même avis que le Second. Il aimait bien les tavernes de ports, pas pour ce qu'on pouvait se siffler, mais plus pour ce qu'il y avait à se mettre sous la dent. Ragot, rat d'eau, indiscrétion, une dizaine de poissons, caquetage, resquillage, tambouille et giguedouille. Aussi bien ce qui remplissait la pence que ce qui remplissait les pages d'un livre. Bah tiens, un livre comme Monsieur Whitemore. Un livre gros et épais, pour mettre plein de choses dedans. Il était peut-être petit et jeune le Violoneux, mais il avait déjà vu plein de gens utiliser plein de livres de plein de manière différentes. D'abord le curé du village qui allait partout avec son gros livre dans la main, prêchant la bonne parole et pointant de son gros doigt les pages calligraphiées de la chose. Ensuite, Madame Martin, la poissonnière qui enroulait ses morues dans des pages de livres arrachées, c'était pour que le poisson respire l'intelligence qu'elle avait dit, d'après l'opinion du Muet, elle en avait pas assez mangé du poisson alors, ou bien, c'était qu'elle avait pas pris les bonnes pages du livres pour elle-même. Ensuite, il y avait Ruth, une fille de mauvaise vie à Amsterdam, elle grimpait sur des livres pour atteindre le haut de son armoire, là où elle avait caché ses pièces d'or, il le savait, parce c'était ce qu'il avait fait lui aussi pour aller lui en chaparder une ou deux, bah, elle ne le prendrait pas mal. Y'avait aussi le Vieil Artiste, qui toussant ses poumons balançaient les livres sur les rats de sa maison, mais un livre, c'est difficile à contrôler la trajectoire, c'est pas équilibré et c'est pas pratique à envoyer. La rouquine aussi se servait d'une manière bien bizarre des livres, elle se le mettait sur la tête, comme un chapeau chinois quand les gouttes grasses de la mousson tombaient sur Macau. Wapon préférait caler sa table avec des bouquins pour éviter que ça tangue de trop. Sur le "Beautiful Joan", le bosco donnait un livre au mort avant de passer les corps par dessus bord, le Violoneux se demandait bien pourquoi. Y'en avait d'autre des comme ça, mais c'était pas courant de voir le Seconde du Tempête prendre d'adoration un machin avec tout plein de pages.

Il quitta l'ouvrage sacré de Whitemore pour lever le regard sur son boujaron, déjà en l'air, prêt à tinter, le son de Dieu, la musique de la soif, la passion du rhum! Son partenaire de boisson s'autorisa une lampée avant de serrer les dents. Ah, c'était sûr, ici, c'était pas le vin de France ou le rhum des Amériques. Ici, c'était de la picrate qui tordaient les boyaux. Bah tiens, ouai, un tord boyau, au prochain verre. Le Muet, malgré sa taille et son apparence juvénile enquilla tout son verre, d'une traite. Il le reposa dans un claquement sec et bien triste, désormais vide sur la table de bois vermoulu. Imitant son comparse de bâtiment et de boisson, il scruta les environs, mais contrairement au grand gaillard, ce n'était pas les deux compères qui l'intriguait, mais bien une sale bête qui se promenait discrète et silencieuse sur l'une des poutres du plafond. Le genre de bestiole à poils gris, à la queue toute rose, aux dents longues et à la morsure tenace. Le genre de bestiole qui sont une plaie sur un navire tout comme une bénédiction. Ne pas avoir de rat sur une coquille de noix était un mauvais présage, car ces bêbêtes avait le meilleur instinct qui soit et ça voulait dire que le bateau sombrerait dans sa traversée. Non, c'était mieux d'en avoir quelques unes et de ramener un bon gros matou. Il aurait bien voulu jouer au chat pour déloger l'intrus, mais peut-être que cela ne se faisait pas ici. Il baissa le regard alors que Whitemore s'adressait à lui, sans vraiment le faire. Il semblait du genre à parler pour lui-même, au fond, il devait être un grand solitaire. Un grand escogriffe comme lui, vénérant les livres comme personne et discutaillant avec son fort intérieur, c'était plus ou moins évident.

Le Violoneux tourna la tête vers la conversation en hollandais. Lui-même avait navigué sur un hollandais, la Meerschuim. Il ne parlait pas vraiment la langue, même dirons-nous pas du tout, mais il comprenait un bon paquet de mots. Cela avait été un bateau d'épices, donc le commerce allait de bon train. Il écouta intensément, fromage? Oui. Il hocha la tête. Mais pas seulement. Le gamin présenta sa main sur la tranche et la fit avancer en ondulant. Poisson. Ah, pas n'importe lesquels. Les harengs roulés dans du vinaigre. Il mima l'enroulement et que ça piquait la langue. Il entendit aussi que le fromage avec du cumin c'était bon, mais ça, il était bien incapable de le traduire par des gestes. Ah, pis ça parlait de fille maintenant. Les belles d'Amsterdam. Bien évidemment. Le regard du gamin pétilla, mais rien d'autres n'apparut sur son visage. Il dessina dans l'espace les balcons de ces dames et les cheveux bouclées qu'elles avaient. Le reste, c'était de la grammaire incompréhensible qu'il oublia bien vite, car il se trouvait être intéressé par autre chose. Le retour de la dame au plateau non loin de là. Il avait soif, toujours, un boujaron n'allait pas le rassasier. Il agita le bras pour attirer son attention et lui mima un tord-boyau. La serveuse au tablier qui était sans doute plus âgé qu'elle se tourna vers le grand gaillard pour voir s'il voulait lui aussi un deuxième verre.
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MessageSujet: Re: Etroite ruelle et plume tordue [Libre]   Mar 14 Déc - 15:43

Withmore, lui, en était resté aux hollandais et à leur fromage. Il était comme ça, le second, quand il laissait son esprit s’échapper. Il s’emparait d’une idée, la tournait dans tous les sens, puis la retournait encore une fois, voir la touillait avec une petite cuillère mentale, des fois qu’il resterait quelque chose au fond. Et puis le fromage, Charlie aimait ça. Bien qu’il ait de la peine à assimiler ce qu’il savait du fromage avec la manière dont le faisaient les Hollandais. Jusqu’à ce qu’il quitte son Ecosse natale, il n’avait jamais vraiment accordé d’importance a un tel mets. Et ce fut lorsqu’il la laissa derrière lui que Charlie comprit pourquoi l’Ile de Grande-Bretagne n’était pas réputée pour ses fromages. Quand il eut pour la première fois entre les mains un morceau venu de France, il eut l’impression de découvrir une toute nouvelle chose. Cela n’avait rien à voir avec ce qu’il avait pu grignoter au pays. Et les Hollandais n’étaient certes pas près d’égaler une telle maitrise fromagère, du moins au goût du second. Cela dit, il n’était pas homme non plus à rejeter tel ou tel frometon ; monsieur Withmore n’était nullement de ceux qui jugeaient sur l’origine ! Sauf si, bien évidemment, le fromage était de chèvre…

Ce fut les mouvements de mains du jeune gabier qui ramenèrent l’attention de Charlie sur le présent, le repêchant des limbes laitières où il s’était plongé. Avec un intérêt grandissant, Withmore suivi le jeu de mime de son compagnon, attentif. Aussi agiles que lorsqu’elles jouaient du violon ou s’occupaient des cordages, les mains du matelot s’exprimaient plus clairement que bon nombre d’individus dotés de parole. Charlie reconnut les sardines, puis l’évocation des femmes réputées d’Amsterdam, sur leurs balcons. Mais ce qui fascinait réellement l’écossais, c’était les yeux du gamin. Autant celui-ci gardait un visage inexpressif en la plupart des circonstances, autant un simple de ses regards pouvait en dire plus long que la plus détaillées des notes de bas de page.

« Encore un verre de ce que vous appelez whisky pour moi, ma bonne dame. » commanda finalement Withmore à la serveuse qui était revenue attendre à leur table. Il sortit des pièces de sa poche, et les posa sur la table. « Ce coup-ci sera pour moi, gamin ! »

Un verre, d’accord, mais Charlie n’était pas un second à qui l’on faisait le coup deux fois. Ceci étant dit, c’était bien parce qu’il avait amoché le nez du gosse qu’il allait de sa poche. En tant que second d’un bâtiment, il n’allait pas non plus se mettre à distribuer verre sur verre à un membre d’équipage ou un autre, des fois que ça jaserait. Charlie était partisan d’une égalité pour tous, et il essayait autant que faire ce peut d’éviter le favoritisme. Pour lui, les marins du Tempêtes étaient tous « ses gars » (et filles). Comme du temps de son escouade, dans la royale, Charlie aimait instaurer un climat de confiance. Il aimait que l’ambiance soit détendue, tout en prenant garde à conserver une discipline de tous les instants. Quoi qu’il en soit, Chip n’était certainement pas le genre de gars à régner par la terreur… Et puis il pouvait se permettre avec les matelots de ne pas avoir la même distance qu’il se devait de conserver avec le capitaine Lewis, par exemple. On n’envisageait pas sous le même ordre les relations avec ses supérieurs et ses subordonnés.

La femme au tablier revenant avec leurs nouvelles boissons, Charlie la paya aussitôt et jeta un regard guère convaincu sur le contenu de son verre. Une fois de plus. Ce qui n’allait certes pas l’empêcher d’y faire un sort, ça non ! Le levant face au violoneux, il se rappela de l’étincelle dans les yeux de celui-ci lorsqu’il avait évoqué en silence les belles hollandaises.

« Ah, les femmes. » lâcha Withmore en souriant, respectant l’impératif narratif qui voulait que de tels propos finissent par être tenus dans toute assemblée de mâles se retrouvant autour d’un verre. « J’imagine qu’un artiste comme toi, ça n’doit pas avoir trop de problèmes pour en trouver une quand il le faut. Agile comme t’es avec un archet… »

Charlie conclut en buvant d’un trait la moitié de son deuxième verre, amusé et curieux.
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MessageSujet: Re: Etroite ruelle et plume tordue [Libre]   Dim 26 Déc - 15:07

Quand on avait soif, on avait soif. Le gamin avait peut-être beau être aussi épais qu'une anguille, mais il avait la descente facile. Le boujaron n'était surement pas assez, il lui en faudrait plus pour se requinquer. Le Second des Tempêtes le suivit à nouveau. Lui aussi un simple verre n'était pas assez. Sur le bateau, c'était peut-être la récompense pour une action rondement menée, mais à terre, l'alcool était le vice du marin. Bizarrement, autant il aimait l'alcool, autant il avait hâte de retourner à bord et d'oublier à quel point la terre était... plate et immobile. Le Violonneux aimait se laisser bercer par les vaguelettes, par le vent dans les voiles, par les cris des mouettes quand ils s'approchaient de la terre, par les prières à Calypso, ou à un autre dieu de la Mer. Il était comme tout les marins, enfin presque, il était heureux loin des côtes et triste à mourir sur les berges. Quoi que le gamin ne montrait jamais rien de tout cela à celui qui l'observait. Rares étaient les fois où on voyait le musicien sourire, et plus rares encore étaient les fois où l'on voyait le gabier pester contre un cordage, un goéland ou quelque chose d'autres. Non, le Muet semblait être intouchable, pourtant, c'était bien un éclair de malice qui brillait dans ses yeux alors qu'il montrait à Whitemore la conversation des Hollandais.

« Ah, les femmes. J’imagine qu’un artiste comme toi, ça n’doit pas avoir trop de problèmes pour en trouver une quand il le faut. Agile comme t’es avec un archet… »

Le regard pâle du violoniste s'attarda longuement sur l'homme. Ah oui, il en avait écarté des cuisses, la parole, ce n'était pas important, mais les filles de basse vie, ça par contre. A Amsterdam, il y a des filles, il y a des dames... Mais il y avait surtout du choix, il y en avait pour tout les gouts: rondes, minces, vieilles ou jeunes, le port du Paradis, c'était bien la ville hollandaise. Il y avait mis plusieurs fois les pieds d'ailleurs, malgré son jeune âge, merci au Capitaine de la Meerschuim aimait les rondeurs de ces demoiselles, car il se faisait un plaisir à asticoter les matelots au fouet pour aller plus vite et rentrer le plus tôt possible au port. Il fallait bien remarquer que les gabiers, mousses, matelots et officiers avaient hâte et se presser tout autant pour payer de beaux sous neufs les plaisirs des filles de bas étages. Au pays plat, il avait connu deux demoiselles qu'il avait côtoyé pendant bien des nuits: La Rousse et Gries. Si jamais il y retournerait, il espérait bien qu'elles y soient toujours. Certes, le Violoneux pouvait payer les passes par un coup de son instrument, mais généralement il préférait les payer avec de vraies pièces de monnaie, parce qu'il aimait bien ça, l'argent, comme tout le monde. D'ailleurs, en parlant de violon, le gamin se pencha pour vérifier que son gagne-pain était toujours à ses pieds, dans sa boite et que personne ne risquait de se crocher les pattes dedans. La dame au plateau et au vieux tablier rapporta la commande et chercha l'air libidineux les pièces de monnaie du Second, vu que c'était lui qui allait payer son coup maintenant.

Il se tourna vers la foule alors qu'il s'empiffrait à nouveau de son verre bien rempli. Il allait dépenser tout son argent, s'il continuer à s'enivrer comme cela, il fallait trouver quelque chose pour récupérer quelques piécettes. Peut-être pas ici, il n'y avait pas grand foule, mais pourquoi pas dans la rue... Ah, idée. Il tapota sur le livre de Whitemore lui demandant silencieusement de quoi ça parlait. Puis il désigna le Second, lui montra ses yeux et le livre, puis il se montra lui-même et imita un morceau au violon. Toi tu lis et moi je joue. Puis d'un mouvement peut-être un peu brusque il désigna la porte de sortie, d'un air de dire, pas ici mais dehors ou ailleurs. Malheureusement, son geste vint contrer la direction d'un grand gaillard qui se dirigeait vers le bar, le bras pourtant pas forcément très musclé de l'Espagnol vint s'encastrer dans la bedaine bedonnante du monstre de chair et ce dernier cracha ses poumons, prenant la couleur rouge écarlate d'une écrevisse trop cuite. Le Violoneux regarda ce qu'il venait de faire, contre son gré, sans émotion dans le regard. L'homme, réplique du Second, dans la taille, dans la carrure, dans le poids, mais pas dans la tête, vu son regard bovin qu'il lança alors qu'il reprenait sa respiration, prit en compte son agresseur et lui sauta dessus, renversant le gamin et la chaise dans sa chute.
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Charlie Withmore

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MessageSujet: Re: Etroite ruelle et plume tordue [Libre]   Sam 1 Jan - 16:14

Il n’y avait rien de tel que de sentir une lampée de whisky descendre le long de sa gorge lorsqu’on avait soif. C’était comme un piquant rappel des sensations que la vie et ses promesses avaient à offrir, un bref aperçu divin du paradis. Comme il fut dit plus tôt, Charlie Withmore n’était certes pas un de ces marins qui se perdait dans les affres de la boisson dès qu’il touchait terre. Il aimait à garder l’esprit clair en toutes circonstances, et rares étaient les fois où il se laissait emporter par l’ivresse de l’alcool. Contrairement à bon nombre des personnages qu’il croisait tous les jours, il ne grimaçait pas lorsqu’on lui présentait un verre d’eau douce. Lorsqu’elle était bouillante, il n’aimait rien tant qu’un thé aux saveurs délicates entre ses mains pour les réchauffer. Et pourtant, le whisky réussissait à chaque fois à lui faire oublier, l’espace d’un verre ou deux, toutes les autres boissons de la terre. Les flibustiers, les gars de la royale et les marchands finissaient souvent par ne jurer que par le rhum. Charlie, lui, en était resté –et resterait toujours- au bon vieux whisky. Sentir son fumet qui lui monter au nez et sa saveur qui lui piquait la langue, c’était retrouver instantanément les souvenirs de son Ecosse natale. Dans ces moments là, Withmore levait son verre à hauteur de menton, faisait claquer sa langue et, pensif, restait souvent quelques secondes à contempler le liquide ambré. C’était comme s’il y voyait à la surface des pans entiers de sa vie d’avant, quand il n’était qu’un jeune gars issu d’un vieux clan dont l’éclat n’était ravivé qu’autour d’une bonne bouteille, les soirées brumeuses.

Aussi, la piquette qui tenait lieu de whisky qu’on lui servait dans les bouges de Tortuga ne faisait souvent que mettre en relief à quel point il s’était éloignée de ses racines et de ce à quoi il avait été destiné à devenir. La boisson lui mordait le palais comme des doigts fouillant après une vieille blessure, et il n’arrivait alors plus qu’à se souvenir de ce que ce prétendu whisky n’était pas. Et puis la vie reprenait son cours tandis qu’il finissait son verre et en recommandait un autre. Le whisky –ce qu’il représentait- faisait partie de lui au même titre que ses souvenirs les plus chers ou les livres qu’il aimait tant parcourir. Et puis, quand il n’y avait pas le whisky, il y avait les femmes. En abordant le sujet avec le violoneux, Charlie ne pouvait faire autrement qu’y songer lui-même. Non pas que cela lui déplaise. Charlie aimait les femmes comme il aimait le whisky : pour les promesses qu’elles délivraient et tout ce qu’elles représentaient. Elevé au sein d’une famille ou la femme menait la barque d’une main de fer, le second du Prince des Tempêtes avait très vite appris à respecter la gente féminine. Quand des marins depuis trop longtemps privés des plaisirs qu’elles avaient à offrir n’y voyaient que des paires de jambes, Withmore les considérait comme un réconfort qui allait bien au-delà de celui de la chair. Elles représentaient une forme de stabilité dans sa vie, et il en avait développé des habitudes. Il n’était point du genre à en fréquenter plusieurs dans un même laps de temps, et revenait souvent à l’une ou l’autre qui l’avait marqué avec une sorte de brute fidélité. Il y avait l’établissement de Madame Jeannette, bien sûr, qu’il avait découvert peu après ses premiers pas de flibustiers dans les ruelles tortueuses de Tortuga. Et de toutes les filles de madame Jeannette, il y avait la belle Madeline, à la douce peau couleur d’albâtre et au petit nez en trompette. S’il y avait véritablement une femme en ce monde vers laquelle revenait toujours Charlie Withmore, c’était bien la blonde Madeline aux yeux si bleus qu’ils semblaient transparents. Il s’était développé entre eux un de ces liens forts et étranges qu’on pouvait finir par nouer dans la vie tumultueuse que se partageaient catins et pirates. Pour Chip, Madeline était devenue une sorte de point d’ancrage, quelque chose dans sa vie vers laquelle il pouvait toujours revenir. Il n’aurait su décrire avec de meilleurs mots la curieuse relation qui les liait l’un à l’autre, se contentant de se laisser emporter au gré de ce courant. Ah, les femmes… Les femmes, le whisky, un bon livre et l’océan comme horizon.

Ce fut une fois encore le muet avec qui il partageait ces quelques verres qui ramena les pensées de Charlie au moment présent. Tapotant « Les Voyages de Gulliver », le musicien eut l’air de demander au second du Tempêtes de quoi il était question. Charlie, lui, se demanda si le gabier savait lire à défaut de parler. L’un n’excluait certainement pas l’autre, après tout. Habitude devenue un véritable réflexe dès qu’il était question de littérature, l’écossais chaussa ses lorgnons et ils glissèrent le long de son nez avant de trouver leur position habituelle. D’un geste presque mystique, Charlie caressa doucement la couverture de l’ouvrage, qui avait fort heureusement pas trop souffert de son plongeon dans la boue de l’île. Et même si cela avait été le cas, Charlie n’en aurait pas prit grand ombrage : ce qui comptait, c’était les mots, c’était l’histoire. Peu importe que le support finisse par tenir de bric et de broc tant qu’on pouvait s’y plonger. Avant de parler du fameux Gulliver et de ces non moins fameux voyages, le pirate accorda toute son attention aux mimiques du violoneux. Il ne fut tout d’abord pas sûr de comprendre où celui-ci voulait en venir. Mais quand le visage de Charlie s’éclaira enfin des lumières de la compréhension, les évènements prirent soudainement une tournure musclée inattendue. Le bras maigre et anguleux du violoniste s’était enfoncé, suite à un geste brusque, dans le gras d’un homme à la carrure imposante qui s’était retrouvé dans le chemin. Et comme Withmore n’avait pas accédé à un poste de second sans être bon juge de caractère, il sut tout de suite que les ennuis allaient continuer. Il ne fallait de toute façon pas être grand clerc pour comprendre, vu son regard vicieux et son expression colorée, que le gros homme n’allait pas en rester là. Il se jeta sur le violoneux avec fureur, visiblement bien décidé à faire payer au matelot sa maladresse. Et Charlie n’était pas homme à laisser l’un de « ses p’tits gars » se faire ainsi molester par une brute sans cervelle…

En un instant, Withmore fut debout lui aussi. Se glissant dans le dos de l’agresseur, il saisit sa chemise sale et le tira violemment en arrière, le séparant du violoneux. D’un geste vif, Chip tordit le bras droit du costaud derrière son dos et ne s’arrêta pas en si bon chemin ; de son avant-bras libre, Withmore vint serrer la gorge ennemie, dans le but de l’immobiliser le plus efficacement possible. A se retrouvé si près de la brute, ainsi collé à lui, l’écossais eu la désagréable odeur grasse du type pour lui attaquer les narines, et il n’avait vraiment pas envie de maintenir contre lui le corps de cet énergumène plus longtemps que nécessaires. Mettant toute sa force dans sa prise, bandant les muscles, Charlie proféra les mots suivants de la voix calme et inflexible qu’il prenait toujours lorsqu’il sentait la colère lui monter au nez :

« Ecoute moi bien gros lard : le gamin n’a pas fait exprès de percuter la couenne. Alors tu vas bien gentiment tourner les talons et déguerpir de ma vue, où je te fais bouffer pied par pied cette chaise qui traine par terre par ta faute. Foi de Withmore! »

Et Charlie renforça sa prise, attendant de voir comment le type allait réagir, espérant vivement qu’il ne serait pas assez stupide pour continuer la bagarre…
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Etroite ruelle et plume tordue [Libre]

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