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 Le Vase de Soissons [ Jacques ]

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Crow

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Localisation : Sur la vigie, ou en train de sauter de cordage en cordage.
Humeur : Croassante

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MessageSujet: Le Vase de Soissons [ Jacques ]   Mar 26 Oct - 20:11

Playlist :


    Les relents de nourriture envahissent la cale, ils glissent, sel puissant des viandes séchées et acidité sucrée des citrons entassés. Une odeur de bête flotte encore, souvenir lointain et vague de vivres vite dévorés. Dans la sombre humidité, un corbeau mutilé, recroquevillé, frissonne. Le dos brûlé par les conséquences de l'hilare irrévérence, il halète. Souffle haché qui se perd, brisé.
    Le soleil se couche paresseusement sur le roulement paisible des flots, emportant le jour, et, avec lui, les heures pénibles du quart. Il a le goût du sang et de la colère. Le cuir souple et rêche sifflait, presque mélodieux, et marquait la peau d'un courroux sanglant. Seul, le jeune oiseau regrette déjà des plaisanteries qu'il savait risquées. C'est chose connue, pourtant, que le second a le fouet facile et le poignet lourd, mais les bonnes habitudes ont la vie dure.

    C'est presque triste. Mêlé aux saveurs salées imprégnant le bois, l'amertume a l'odeur des regrets. La chair à vif palpite de douleur, hérissant la peau et crispant les lèvres. Crow a mal. Le masque grimaçant, imbibé du souvenir tremblant d'une charogne, git, souriant à la silhouette tordue et tremblante. Son regard fuit la carcasse grotesque du clown. Terrifié par ce bout de lui, il retient le sel qui brûle ses yeux. La solitude serait préférable à la présence dérangeante de ce lui riant trop fort. Mais n'est-il pas trop tard ? Comment briser un mécanisme trop bien huilé par la routine de la névrose? Comment, après que la mascarade, brisée, tordue, soit devenue une tragédie, faire tomber les rideaux, et finir la pièce ? Il serait trop simple de congédier les acteurs de trop. Ils se sont fondus au premier rôle, collant sa peau, pénétrant sa chair, pervertissant ses mimiques. Qui est Crow, qui ne l'est pas ? Comment savoir, quand lui-même ne le sait pas, ne le sait plus ? Perdu, balloté de représentations en représentations, le saltimbanque s'épuise. Pour finalement s'écrouler, suppliant le reste de la troupe. Qu'elle s'en aille ! Qu'elle parte, le laissant lui et sa vie, enfin ! Qu'au lieu de la jouer, il la vive !
    Le mime triste ne veut plus de ces visages qu'il arbore et abhorre, et, seul devant le miroir de son âme, il cherche le sien. Mais, oublié dans les tréfonds d'une mémoire cruelle, le vrai oiseau se perd parmi ses semblables burlesques et atroces. Il n'est pas si simple d'oublier la brûlure des regrets, d'écraser les rires passés et forcés, pour essayer de renaître. Il faut devenir ce qu'on a constamment fui. Il faut oser regarder dans les yeux ce gamin maigrichon, jeté hors de sa seule maison -maison à putains, mais maison tout de même-, balancé dans les rues crasseuses, arraché au sein de celle qu'il appelait... Non ! Le masque, encore là, trop là bien que fissuré, bloque les mots. Pourtant, la cruauté feinte, cachant les peurs paniques et les colères puériles, alourdi encore son cœur. Regarde ce mioche en larmes, tambourinant contre une porte éternellement close, Crow ! Affronte ce petit corps secoué de sanglots, qui hurle, parce que la rue fait peur, si peur ! Ne l'enterre pas sous des couches de violence et de rires.

    Et ce masque qui est encore là, toujours, écroulé sur le parquet. Crow le fuit. Il a peur. Peur de ce corbeau empaillé au bec souriant. Peur de cette fissure, qui menace de tout briser, libérant ce gamin roux aux yeux humides. Peur de cette charogne, dont l'odeur encombre encore ses narines, comme un souvenir lancinant.

    Mais il y aussi la colère. Frustration brûlante d'une punition de trop. Le dos, brasier de la honte, bourdonne de douleur. Mais c'est une rage presque puérile. L'enfant surpris en plein méfait, pris sur le fait. Et les larmes, qui ondulent au bord des cils, ont le goût presque sucré de la jeunesse brimée. C'est trop injuste, n'est-ce pas ? Tout ça pour une petite désobéissance, une petite farce. Bien trop injuste, et le corbeau voudrait pleurer. Dans des bras. Des bras tendres, moelleux. Des bras de mè...
    Mais il est seul, seul avec tous ces autres aux sourires tordus. La moiteur de la cale colle sa peau, y dépose un film de sueur, tout aussi bien causé par l'épuisante douleur. Mais peu importe la souffrance, la chaleur, les rires mécaniques qui sonnent à ses oreilles, il n'en reste pas moins un corbeau esseulé, écorché vif, laissé sur le rebord d'un chemin comme on repousse du talon un détritus gênant. Et voilà que le petit bout de plume, tremblotant et écarlate, regrette cette solitude qu'il a pourtant cultivé. Mais le contact lointain de seins tendres, de bras chaleureux, ont la saveur des pleurs et de la trahison.

    Elle avait des cheveux d'encre, un sourire d'ange. Même là, étendue, la bouche sèche, à la recherche d'un air qu'elle n'aurait plus jamais, elle était belle. Sa voix n'était qu'un filet mince et douloureux. Elle n'avait pas même le ton des reproches, mais n'était que douceur.

    Assassin !Tu as voulu ta solitude! Tu as sacrifié sur l'autel de ton ingratitude, celle qui te regardait avec la tendresse des mè...

    Crow suffoque. Peut-être est-ce seulement dû à ces odeurs de nourriture, bien trop fortes, bien trop lourdes. Il ne sait plus. Et cette charogne qui danse devant ses yeux ! Corps pourrissant... Son corps, à elle, était toujours splendide, même dans la mort. Et sa voix... Sa voix... Le corbeau, accroupi, s'effondre sur le sol. Il y a comme un bruit sourd, et la fissure se fait plus profonde sur le masque figé de clown grotesque.

    Ainsi as-tu fais au masque, que la douleur te taillade le coeur.


Spoiler:
 

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