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 Diffamations sous alcool

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Kharine

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MessageSujet: Diffamations sous alcool   Dim 22 Aoû - 17:09

Arkhangelsk, du côté où le bitume industriel pavé de noir rendait sa fumée au ciel, et crachait ses débris à la Dvina septentrionale. La vie ici était comme une photo ; noire et blanche. Les oiseaux des mers volent trop haut pour que l'on puisse distinguer la couleur de leur plumage, et les visages sont tous gris. Il n'y avait jamais d'eau en hiver. Juste un immense miroir gris, privant tout l'est Russe de ravitaillement. Mais au printemps, la renaissance. De gigantesques navires norvégiens, suédois, allemands, et même français, fendaient nonchalamment les restes de glaces posées sur l'eau, et accostaient en immenses hordes sur les quais de la ville, et déchargeaient des tonnes et des tonnes de provisions, de vêtements, de machines, d'armes, de bibelots, parfois de livres, lesquelles étaient distribuées à travers toute la Russie. Puis, lorsque ces navires quittaient Arkhangelsk, toute la ville priait le ciel qu'aucun navire pirate ne vienne dépouiller leurs sauveurs commerciaux. Cet hiver là, Matveï avait surement emmené Nikita, Luka, Kirill, Vasili et Katia a l'église Nicola. Il le faisait chaque année. Kharine se souvenait avoir eu peur des pirates, étant petit. Il se souvenait aussi n'avoir jamais prié, mais comme à chaque printemps, dans un moment de faiblesse, il se mettait à croire qu'il y avait bien un être supérieur au dessus d'eux, qui puisse influencer, venir en aide aux navires, les laisser accoster à bon port. Il se rendait à l'église, sans trop y croire.

Les pirates n'avaient pas de telles croyances. Ils croyaient au supplice du chevalet, aux sirènes, aux noyés vengeurs, et aux mauvais présages. Ils ne priaient pas, car il n'imaginaient pas d'existence divine au delà des nuages. Il n'y avait pour eux que des forces mystiques les entourant, des sortes d'égrégores. Mieux encore, les pirates n'espéraient aucun salut. Pas de Paradis, pas de Walhalla, mais une vie rouge et noire. Au XVIIIe siècle, l'exil en mer séduit au moins autant que le jardin d'Éden. Ah, Dieu, sa grande gueule, et ses promesses... S'engager dans la piraterie, disait-on, c'était se débarrasser du monde tel que nous le connaissions. Abandonner son foyer, sa famille, ses amours, sa société, ses règles, ses croyances. Seulement, malgré ces nombreuses différences, piraterie et religion sont très proches. La confession de l'un est la routine de l'autre, le crime de l'un est le travail de l'autre. Tandis que l'un demande le pardon de Dieu pour se sentir propre, l'autre boit. Tandis que l'un fait des offrandes d'argent, et protège son voisin, l'autre fait offrande de son voisin, et protège son argent.

L'Amphitrite avait accosté à quelques kilomètres de Tortuga, sur une petite plage déserte, histoire de rester discret. D'un mouvement de la main que tout le monde connaissait, le capitaine avait laissé tout l'équipage aller se reposer en ville. Seuls les mousses restaient à nettoyer, éponger, essuyer le navire. Pauvres, pauvres larbins ! Certains membres de l'équipage -ceux en qui Louis avait confiance- avaient pour ordre de ravitailler l'amphitrite en nourriture. On demanda à d'autres d'essayer de ne pas trop se faire remarquer. Khazi, lui, fut dispensé de toute demande. Il se laissa aller dans les rues familières de Tortuga, et c'est justement à la taverne "Jambe-de-Bois", fébrilement accoudé à une table, entouré de quatre gugusses éméchés, visiblement captivés par ses mots, qu'il gueulait à qui voulait l'entendre, le marché printanier d'Arkhangelsk, son enfance difficile en Russie, ses théories sur la piraterie et la religion. - Il est cependant nécessaire de préciser qu'à bord de l'Amphitrite, jamais Kharine ne se serait exprimé de la sorte, jamais il n'aurait osé débiter ces théories là, qu'il y croie ou non. - Mais nous savons comme l'alcool peut changer un homme, nous savons à quel point. Les liqueurs transformaient le Khazi, tel que tout le monde le connaissait, en un ivrogne à la langue bien trop pendue. L'eau de vie produisait un merveilleux effet chez cet homme. Elle en faisait un homme à la conversation facile, quoique peu subtile.[/color]

«La mer... Пиздец ! Что крысиную нору! Saloperie.»

Quelques minutes encore au milieu de ces soiffards, et c'est fini. Après un certain nombre de pintes de Rhum et de cocktail, Kharine cessa de parler, et plongea sa tête en avant. Comme un mort. Il fixa le fond de sa choppe. Dans l'ambre translucide de l'alcool, son reflet onduleux lui rappelait vaguement qu'il était pirate, et qu'il devrait bientôt repartir en mer, sous les ordres d'un capricieux capitaine, trop distingué pour être un homme. A cette pensée, Khazi eut une zygomatique de dégout. Une tirée sur le maxilla rehaussa sa moustache et découvrit des dents hargneuses. Il fracassa soudainement la choppe contre la table en bois. En se levant, il bouscula ces deux inconnus à qui, il y a deux minutes à peine, il offrait à boire. Le tabouret se frotta contre le sol dans un bruit épouvantable. Toute la taverne avait les yeux fixés sur cet étranger au chapeau haut de forme. Plus un bruit. Le patron de la taverne restait immobile, un chiffon dans une main, un verre dans l'autre, mais il ne semblait pas surpris. De telles choses devaient souvent avoir lieu ici. Lorsqu'un homme au comptoir osa prononcer quelques mots, Kharine se retourna, sortit son revolver qu'il pointa droit devant lui, d'une main fatiguée et maladroite. Ah, il avait fier allure, lui et son nez rouge ! Un vrai pirate. Toujours pas de bruit. Il baissa son arme, tituba jusqu'à une table inoccupée, et y posa son arme. Tout le monde le fixait encore, et le silence devenait gênant.

«Святое дерьмо ! Je ne suis pas encore sorti ! A boire !»



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MessageSujet: Re: Diffamations sous alcool   Ven 27 Aoû - 10:48

Voilà ! et encore pardon du retard...


Travailler à la Jambe de Bois n'était certainement pas l'emploi dont Baptiste aurait rêvé. Certes, il y avait de l'alcool à volonté, on pouvait y croiser de jolies femmes et faire la fête pendant toute la nuit. Mais il y avait quelques petits inconvénients, comme le fait que le patron avait une fâcheuse tendance à ne pas lui verser la totalité de son maigre salaire parce qu'il buvait trop et cassait souvent des chopes, des plateaux, voire même des tables - cela lui était arrivé deux fois. Sans compter que lorsqu'il était encore en France, il adorait exercer le doux métier de voleur, et n'aurait jamais souhaité être serveur. A Tortuga, c'était différent : il finissait par aimer son métier, malgré les brimades à répétition qui restaient sans effets, et le salaire qui ne payait pas de mine.
Le jeune homme, que tout le monde appelait Aubrey Smith, en était déjà à son quatrième verre, non pas de rhum - il n'était pas un pirate, après tout - mais de forte bière qui n'avait rien à envier avec celle que l'on trouvait à Paris - encore que lui n'en avait pas goûté souvent. Lorsqu'il commençait à s'enivrer, il avait tendance à oublier totalement pourquoi on lui donnait du Aubrey plutôt que du Baptiste, mais comme cela sonnait bien, que le prénom lui plaisait, il laissait filer. Et puis, à force, il avait l'habitude de se retourner quand quelqu'un criait ce nom-là. C'était un miracle qu'il n'ait pas laissé filer sa véritable identité, vu qu'il était quasiment tout le temps ivre. Il traînait au comptoir, le verre alcoolisé posé à côté de lui ; il le buvait par petites gorgées, non pour faire durer le plaisir, mais parce qu'il était entré en grande conversation avec un personnage que seul lui était capable de voir. Baptiste ne tenait pas très bien l'alcool, malgré ses années de beuverie ; très vite, la tête lui tournait et il inventait toutes sortes de situations extravagantes. Alors qu'il faisait remarquer au fantôme qu'il estimait qu'il n'était pas assez payé - reprenant en même temps un peu de sa bière - il fut surpris par le bruit d'une chope que l'on casse. Son premier réflexe fut de regarder son propre verre, tellement il avait l'habitude de le briser. Mais non, il était intact ; et Baptiste le contemplait bêtement, se demandant comment il pouvait produire un tel bruit s'il n'était pas abîmé. La réponse finit par arriver : des cris retentirent subitement, on protestait contre... contre quelque chose. Baptiste se retourna et découvrit enfin la solution du mystère : ce n'était pas lui le responsable ! Il en fut si heureux qu'il ne pensa qu'à une seule chose : ce ne serait pas à lui de la payer, cette fois !
Le silence s'était fait dans la taverne, chose somme toute plutôt rare puisqu'il s'agissait d'un lieu de réjouissance toujours bruyant. Baptiste aurait dû avoir peur mais, désinhibé par l'alcool, il trouvait tout cela plutôt amusant. Un grand bonhomme avec un drôle de chapeau, vieux - pour Baptiste, on est vieux dès qu'on dépasse les vingt-cinq ans ; qu'il en ait vingt-six ou presque ne le dérange pas, vu qu'Aubrey était censé en avoir vingt et qu'il se prenait vraiment pour lui - était debout, sans doute responsable de toute cette agitation. Le jeune homme allait retourner à son verre quand tout à coup, parce que quelqu'un parlait, ou quelque chose comme ça - il s'en fichait un peu, à vrai dire, il était trop bourré pour cela - le client sortit une arme qu'il pointa sur quelqu'un pas loin de Baptiste. Le serveur n'en eut ni chaud ni froid. Comme il ne se passait rien, que l'homme ne tirait pas et que personne ne pipait mot, notre espion en herbe se détourna de la scène et replongea dans son verre. Il avait complètement oublié la présence de l'être imaginaire et vida sa bière sans bruit. D'ailleurs, personne ne parlait, seuls des bruits de pas que Baptiste ne percevait que parce que son entraînement par monsieur de Sartine lui avait offert de nouveaux réflexes et instincts, mais auxquels il ne faisait pas attention, se faisaient entendre. La chaise craqua un peu comme l'homme s'assit.
« Святое дерьмо ! » : entendit soudain Baptiste.
Il est vrai qu'on lui avait appris à manier plusieurs langues, à savoir l'anglais et l'espagnol en plus du français, car c'étaient les nationalités les plus courantes à Tortuga, mais celle-ci... Baptiste ne l'avait jamais entendu de sa vie. Où voulez-vous qu'il découvre le russe, dans les quartiers mal famés de Paris ? Pour lui, tout cela sonnait comme du charabia.
« Je ne suis pas encore sorti ! A boire ! »
Ah, ça, c'était plus clair ! Voilà quelque chose que Baptiste comprenait parfaitement ; pis, il approuvait. A boire, à boire ! Voilà qui lui donnait envie de reprendre un nouveau verre.
« De la bière ! demanda-t-il à son patron. Mais celui-ci secoua la tête.
- Va plutôt servir le monsieur, là-bas. » : répondit-il en murmurant. Le silence était lourd, encore plus oppressant de par ces petites phrases, soit criées avec une ferveur alcoolisée, soit chuchotée avec crainte. « Et tu auras ta bière après, Aubrey.
- Promis ? »
Tout content - même s'il aurait bien voulu avoir sa bière tout de suite, le simple fait de l'avoir plus tard le réjouissait suffisamment - Baptiste se leva et fit quelques pas mal assurés jusqu'à la table occupée par le pirate. Quelques années d'ivrognerie l'empêchaient de s'écrouler à terre de façon lamentable. L'autre aussi avait l'air sérieusement éméché, non ?
« Bonjour, m'sieur ! s'exclama Baptiste avec sa gaieté de soûlard et son langage familier. Qu'est-ce j'vous sers ? Pas de l'eau, j'espère ! »
Il rit tout seul à sa plaisanterie stupide, convaincu qu'elle était absolument hilarante. A tel point que, se tenant les côtes, il faillit tomber sur le plancher la tête la première si la table ne l'avait pas retenu. Autour de lui, les clients le fixaient comme s'il était fou - ou soûl. Ils devaient se demander combien d'instants il restait à vivre à cet idiot de serveur qui n'avait pas dû remarquer l'arme du client.
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Kharine

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MessageSujet: Re: Diffamations sous alcool   Jeu 2 Sep - 11:27

Il est difficile de craindre le plus féroce des pirates lorsque l'on est éméché. D'autant plus que les gens de Tortuga en voient passer une telle quantité qu'il ne s'agit plus pour eux que d'hommes à part, des hors-la-loi qui fuient sur l'eau. Et d'une certaine manière, c'est vrai. Un pirate, c'est un bandit des mers superstitieux. Il croit avoir la terre à ses pieds, mais se la coule douce à chopiner à la santé du capitaine. Mais la différence entre mythe et réalité est grande ! Le pirate n'est qu'un vaurien sans honneur, un orphelin sans mémoire, un bourreau sans conscience. Seulement, ces rejets de l'univers que sont les pirates ont une belle vie, avouons le. Outre le nettoyage de pont, l'entretien des navires et les coups de fouets aux mutins, la vie d'un pirate, c'est quoi ? L'alcool, les trésors, les massacres, et la jouissance d'exercer une crainte servile sur les marchands et propriétaires noyés d'humilité. Mais plus l'on passe de temps à bord d'un navire de pirate, plus l'on se dit que cette utopie du grand large est exagérée. Prenez Kharine, par exemple, un, sinon le prototype du vieux pirate, avec plus de dix ans de métier derrière lui, et une cirrhose droit devant. Par la simple énonciation de son parcours, ou par la démonstration de son état, le Khazi ferait comprendre à n'importe quel abruti que la récompense d'années et d'années de piraterie ne s'accomplit que bien trop tard en vous promettant le poste de bras-droit du capitaine, ce qui implique seulement une plus grosse part des rares butins dérobés, la dispense de l'entretien d'un navire, et la permission de tutoyer le capitaine. La vraie jouissance d'un pirate, vous dira Kharine, c'est de se débarrasser de ce métier tout en conservant ses quelques avantages ; L'argent, et le respect d'autrui sur vous. Ce ne doit pas être le cas de tous les pirates, mais la seule volonté du Khazi est de n'avoir aucune règle à suivre. Devenir capitaine, en quelques sortes.

Seulement, dans la taverne de Tortuga, le Khazi éméché que nous avons là en face de nous, ne s'élève guère plus haut qu'au stade du vulgaire pirate incapable de faire autre chose que boire. Malgré toute sa carrure, malgré toute l'arrogance qui se dégage de son étoffe de fourrure, aux yeux des autres, Kharine n'est rien de plus qu'un pirate. Pas de grade, pas de renom, pas de médaille. Le revolver bas-de-gamme posé sur sa table ne dit rien de lui sinon qu'il n'est pas doué en affaire.

Aubrey Smith s'approcha. Oh bien sûr que Kharine connaissait son nom ! Il devait fréquenter cette taverne depuis bien plus longtemps que ce serveur. Ce dernier semblait tout aussi saoul que lui, mais l'alcool ne leur donnait pas la même consistance. Tandis que le Khazi devenait lunatique, sous l'emprise de l'alcool, cet Aubrey semblait imprudemment joyeux. Suffisamment en tout cas pour s'adresser à Kharine comme il l'avait fait ; Au moyen d'un ton amical et d'une blague à laquelle seul un homme gravement ivre peut rire. Cela explique pourquoi Aubrey rit, mais pas Kharine. Oh, la blague n'était pas méchante, loin de là, mais elle brisait inexplicablement l'ambiance que le Khazi venait d'instaurer dans cette taverne. D'une phrase seulement, ce serveur retira à Kharine la jouissance du silence provoqué par son revolver. Ce comportement a un nom, et ce nom, c'est l'insolence. Mais qui ne l'est pas, sous l'emprise de l'alcool, après tout ? Cette blague pourrie était parfaitement excusable. Tellement excusable que le visage de Kharine s'adoucît légèrement.

«Tu n'as qu'à me surprendre, petit. Oh non, prends moi plutôt une petite bière.»

Deux secondes de réflexion auraient dû suffire à formuler mentalement cette réponse. Cependant, il lui en fallut six. Il serait peut être bon de lésiner sur les choppes quand on a le nez aussi rouge que celui de Kharine. Il serait aussi préférable de cesser de se faire remarquer par sa méchanceté. Le souvenir des paroles du capitaine lui revinrent en effet à l'esprit. C'était quelque chose comme «La mer est trop plate, nous resterons à Tortuga un bon moment encore.» Les temps changent. Il n'y a pas si longtemps, il disait «La mer est trop agitée, je vais me coucher.» Mais ne nous fâchons pas maintenant, quoiqu'il y ait mille raisons, ce n'est ni le lieu, ni l'instant. Le lieu est plutôt propice à la bière, et l'instant à la détente.

[Oui, je dis du mal de Louis. Mais c'est simplement parce que je n'avais pas l'occasion d'en dire de Scarlett. Hé hé hé.]

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MessageSujet: Re: Diffamations sous alcool   Sam 4 Sep - 21:49

Baptiste crut un instant que tout allait mal se finir pour lui. Évidemment, pour lui, ce n'était plus que des mots. Le seul mal qu'il envisageait encore était d'être privé d'alcool, ce qui à priori n'est pas si dramatique. Il ignorait donc tout du caractère du client, ne savait pas que si celui-ci n'avait pas été ivre lui aussi, il y serait peut-être passé. Pour Baptiste, l'arme n'avait rien d'effrayant, à peine plus qu'un jouet brillant qu'on agite pour faire peur aux gens. Autrement dit, il n'aurait pas pu craindre que le joujou lui tire dessus, comme ça, juste pour son insolence. Ah, la belle camaraderie des ivrognes... quand il crut que tout allait mal se finir, il pensait plutôt que le monsieur étranger n'allait rien commander, ou l'engueuler, ce qui dans les deux cas lui auraient coûté sa précieuse bière. Heureusement, celui-ci sembla s'adoucir. Baptiste ne s'en sentit même pas rassuré, plutôt... satisfait de lui-même. Il reconnaissait cet air-là, c'était dans la poche.
« Tu n'as qu'à me surprendre, petit. Oh non, prends moi plutôt une petite bière, commanda l'homme.
- Ah! s'exclama un Baptiste bien joyeux, j'savais bien que vous n'pourriez rien me refuser ! »
Puis, se tournant vers le comptoir, il trottina d'un pas allègre, pas vraiment très gracieux mais amusant à voir, empreint d'une euphorie bien distinguable qui en disait long. Ce faisant, il faillit s'étaler de tout son long au moins deux fois, toute l'expérience d'ivrogne ne servant plus à rien face à cette hystérie, encore que cela ne l'arrêta pas. Quelqu'un de sobre se serait empressé de retirer sa commande, voyant qu'il était incapable de tenir debout ; mais c'était mal connaître Baptiste. Il n'avait pas encore de précieux liquide dans la main, il pouvait donc tomber autant de fois qu'il le désirait, ce n'était pas grave. S'il était plutôt fébrile, tellement surexcité à l'idée d'avoir sa bière qu'il aurait couru s'il l'avait pu sans être entravé par les tables et les chaises, une fois avec la commande en main, il serait plongé dans une intense concentration, qui pourrait presque le faire paraître normal. Pour l'instant, il se contentait surtout d'arriver au comptoir en un morceau.
« Et une p'tite bière pour le m'sieur ! » : clama bruyamment Baptiste, grotesque. Puis, plus bas : « Et j'veux la mienne en même temps. »
Son patron se retint de soupirer, se rappelant que le "m'sieur" était armé. Comme il ne voulait pas faire un massacre dans son établissement, il consentit donc à prendre la commande, ainsi que celle de Baptiste : à force de côtoyer cet employé alcoolique, il s'était rendu compte que le mieux était encore de lui laisse s'enivrer et de faire des retenues sur son salaire. C'était beaucoup plus rentable, parce qu'il pouvait se permettre de prélever un peu plus sans que ce pauvre idiot ne s'en rende compte ; et puis, si un jour il devenait trop envahissant, le Français, ce ne serait sans doute pas un problème : à ce rythme, il serait mort avant trente ans, poignardé par un jaloux aussi ivre que lui, à moins qu'un client comme l'autre ne lui ait tiré dessus pour le punir de son insolence. Il ignorait qu'il avait moins de marges sur cet âge qu'il ne le pensait.
Baptiste ne prit pas la peine de le remercier. Avec délicatesse, il empoigna les deux espèces de chopes, bien remplies, et se fraya un chemin dans la taverne toujours silencieuse, ne remarquant pas l'inquiétude générale. Il ne renversa pas la moindre goutte, ce qui était un exploit vu son état d'ébriété fort avancé. Il posa la chope devant le marin et s'installa à côté de lui.
« Ça vous ennuie pas, hein, si j'bois un coup avec vous ? s'enquit-il en étant persuadé que la réponse serait forcément à son avantage. C'est la... »
Il s'interrompit brusquement, ayant encore une minuscule once de lucidité qui l'empêcha de prononcer les mots "maison qui offre". Il venait de se rappeler que ce n'était pas son rôle à lui, qu'il n'était que le serveur. La bonne blague. Il se mit à avaler sa bière avec jouissance, appréciant la saveur inimitable de l'alcool, ses vapeurs engourdir encore plus ses sens, son corps se réchauffer sous sa puissance. Puis, ayant encore une bribe de mémoire qui lui revenait en tête, à savoir qu'il devait ne pas boire trop vite parce que le patron ne voudrait plus lui en donner avant un petit moment, il s'arrêta brusquement et la posa sur la table.
« Alors, faîtes quoi dans la vie ? questionna Baptiste, ne se rendant pas compte que ce n'était pas forcément le plus sage à faire, interroger un client ivre sur sa vie personnelle. Z'êtes encore un de ces vieux loups de mer qui viennent s'oublier ici ? Z'inquiètez pas, je dirai rien. » : ajouta-t-il en tentant de lui faire un clin d'œil - qu'il ne réussit pas, ayant mystérieusement oublié comment on faisait...
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Kharine

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MessageSujet: Re: Diffamations sous alcool   Jeu 7 Oct - 21:02

«Alors, faîtes quoi dans la vie ?»

Un paradoxe existe. Le paradoxe de la polarité des tavernes. Celui ci stipule que, dans un lieu populaire fort fréquenté, une taverne, un restaurant, une file d'attente ou même un banquet, deux comportements opposés se mêlent. On y parle fort, à cause des nuisances sonores voisines, qui nous obligent à répéter plus haut de niaises arrières pensées, ou de vilaines rumeurs volées, et on y parle bas, car nous ne voulons pas que les branches, les addendas de notre vie ne soient éparpillés dans des oreilles passagères. Pourquoi faire profiter à l'inconnu d'à côté les croustillants détails privés de notre vie ? Les tavernes sont des lieux publics et privés. Et les gens louches et vulgaires y font la grande partie de ce paradoxe. Ils s'attachent à leur image prestante, et veulent l'imprimer aux yeux de leurs spectateurs éphémères, en se dandinant, en hurlant leur majestueux caractère emphatique qu'ils se gardent bien de regarder en face. Mais ils ne veulent pas montrer le dos de l'image, les gribouillages, les fissures, les déchirures, et la signature ratée de leur catin de mère, et de leur ivrogne de père. Tout le monde a des secrets, et dans une taverne, on les murmure à voix basse, entre deux beuglements de ravitaillement «Une bière ! Une autre !»

Alors, Kharine, que faites vous dans la vie ? Dites nous que vous êtes l'ambassadeur de la Pologne, de l'Ukraine ou que sais-je, dites nous que vous êtes le petit neveu de Catherine II, dites nous quel héros vous êtes dans les commerces maritimes, dites nous quelle fabuleuse négociation tout à fait légale êtes-vous venu entreprendre à Tortuga ? Et dites nous quel fut votre effroi quand vous atterrîtes dans une taverne pavée de moisissure, jonchée de tabourets vacillants, et parsemée de flots de bière !

Il oscilla, comme seul un homme saoul sait osciller, puis recula sa chaise en soulevant le bas de son manteau afin de ne pas le coincer sous ses pieds, et s'adossa au mur. Puis, avec tout le dédain que son visage lui permettait d'exprimer, Kharine toussa de sa voix rauque, mais se ravisa de continuer. Il étouffa sa toux dans sa mâchoire, et se racla la gorge. Enfin, ses doigts tambourinaient lentement entre la chope de bière et la table.

«Petit, ne pose pas cette question à un pirate saoul et armé privé de mer.»

Kharine est quelqu'un de louche et vulgaire. Lui, plus que n'importe qui d'autre, en tout cas ici, subissait le terrible paradoxe de la polarité des tavernes. Plus tôt, il gueulait à s'en faire vibrer les dents, de tous ses poumons, être le plus fort de tous, mais se réservait bien de conter aux assoiffés les fruits de sa sueur ; Le nom de ses victimes, les bijoux, l'or, la conscience de dizaines de morts, les familles des victimes ne demandant qu'à se venger, ou la terrible crainte de mourir sans avoir pu, au moins une fois, poignarder son parasite de capitaine.

Le Khazi admira un moment sa bague de tourmaline sculptée. Pillée l'année dernière sur un ramassis de jeunes corsaires endormis contre le port d'une ville de côte française. Incroyable, se dit-il alors, comme l'on peut obtenir de l'or en levant simplement le petit doigt, et comme l'on peut chercher des années durant, sans jamais trouver, de ridicules babioles sur papier, des créatures imaginaires, des espoirs absurdes. De cette main baguée, Kharine caressa son front transpirant du bout de ses longues manches de fourrure, et retira son chapeau haut de forme dans un grincement de soulagement, tant la chaleur dans la taverne était forte. Ses cheveux étaient de la soie suant de microscopiques perles brillantes. Plaqués en arrière, non sans charmes, l'humidité les faisaient s'étreindre jusqu'au cou, où là ils se libéraient en cascade dans une courte chute, pas plus longue que cinq centimètres. Une merveille, un trésor. Un trésor chapeauté.

«Mais toi. Morveux, épargne moi trop de détails, mais explique moi seulement comment se fait-il qu'un homme aussi... aussi peu pauvre comme toi puisse travailler dans un tel endroit. La bière n'y est même pas bonne, et les liqueurs étrangères sont hors de prix.»

Ce disant, Kharine vouta son épaule pour attraper sa chope, dans laquelle il but une bonne moitié de mousse.

«...Écœurant.»

[Over-retard pour un post over-[adjectif péjoratif], je suis navré, Baptiste. Le pire, c'est que je n'ai pas de réelle excuse. Je t'autorise à me pendre lors du procès.]

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MessageSujet: Re: Diffamations sous alcool   Dim 24 Oct - 10:46

[Bah, moi je ne fais pas mieux...]


Pendant un instant, le monsieur refusa de répondre, préférant opter pour des actions comme : tousser, se racler la gorge, ou osciller. Ça, c'était franchement pas sympa. Mais Baptiste ne se vexa pas : pour passer le temps, il avala lentement une longue, longue gorgée qui le réchauffa de l'intérieur. Mais enfin le client se décida à répondre :
« Petit, ne pose pas cette question à un pirate saoul et armé privé de mer. »
Un conseil fort avisé que notre petit serveur aurait bien du mal à appliquer. Un pirate ? mais c'était trop cool ça ! Bon d'accord, il en avait déjà rencontré plein, mais lui, le monsieur, il était beaucoup plus drôle ! Et puis d'habitude, les pirates, ils ne sortaient jamais leur arme. Lui si, et Baptiste jeta un regard brillant d'admiration sur le petit objet capable d'arracher tant de vies. Trop bien ! s'il était pirate, lui aussi en voudrait une !
« Mais toi. Morveux, épargne moi trop de détails, mais explique moi seulement comment se fait-il qu'un homme aussi... aussi peu pauvre comme toi puisse travailler dans un tel endroit. La bière n'y est même pas bonne, et les liqueurs étrangères sont hors de prix. »
Comment, aussi peu pauvre ? Il ne voyait pas trop comment il pouvait voir ça, le monsieur. Sans doute un super-pouvoir extraordinaire des pirates. Comme quoi, on en apprend tous les jours. Bah, c'était vrai qu'il n'était plus aussi miséreux qu'avant, et il était joyeux oui. Certes, selon les critères de beaucoup, il n'était pas si riche que cela, mais Baptiste se considérait comme très fortuné, car il avait à portée de main tout ce qu'il voulait. La possession de l'or ne pouvait jamais apporter autant de plaisir qu'un peu d'alcool ou une nuit avec une jolie femme, selon lui.
« L'alcool ! » : s'écria-t-il avec joie.
Le pire, c'est que ce n'était pas totalement faux. Il y avait bien sûr cette passion, cette dépendance à l'égard de ce merveilleux liquide qui lui envoûtait les sens et lui faisait passer des journées plus belles les unes que les autres. Cependant, c'était aussi pour la compagnie : on fête toujours mieux à plusieurs que tout seul. Mais le plus secret dans tout cela, et aussi la première raison qui l'avait poussé à s'y faire embaucher, quand il était encore jeune et sobre, à son arrivée à Tortuga, c'était bien sûr pour y laisser traîner ses oreilles. Une taverne est l'endroit idéal pour espionner les habitants, là où ils se retrouvent, et en apprendre plus sur ce qui l'intéressait. Tiens, cela lui rappelait qu'il aurait pu dénoncer un réseau de contrebande qui nuisait gravement aux intérêts de la France. Sauf qu'il s'en fichait bien, maintenant, sa vie lui convenait comme elle était. Il avait complètement oublié ses vrais employeurs, et encore plus qu'ils n'allaient sans doute pas lâcher l'affaire aussi facilement...
« Y'a qu'ça d'vrai, t'façon ! expliqua-t-il. Et pis, quel meilleur endroit pour en trouver que dans une taverne, hein m'sieur ? En plus, y'a des gens, ils sont sympas, ils me payent des coups... non pas que j'vous en d'mande, hein ! » : précisa-t-il en riant.
Et voilà notre pauvre serveur de nouveau écroulé de rire sur la table, se délectant d'une plaisanterie qu'il était le seul à trouver drôle. Baptiste tambourina le bois de son poing, riant jusqu'au mal de ventre, après quoi, en respirant longuement, il se calma.
« Ça f'sait longtemps que j'avais pas ri comme ça, merci m'sieur ! ajouta-t-il, la voix encore un peu tremblante. Z'êtes vraiment un drôle de pirate ! C'est quoi vot' nom alors ? »
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Kharine

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MessageSujet: Re: Diffamations sous alcool   Mer 27 Oct - 14:46

«L'alcool ! Ha ha ha ! Y'a qu'ça d'vrai, t'façon ! Et pis, quel meilleur endroit pour en trouver que dans une taverne, hein m'sieur ? En plus, y'a des gens, ils sont sympas, ils me payent des coups... non pas que j'vous en d'mande, hein !»

Quoi que l'on puisse dire, quoi que l'on puisse faire, depuis l'exil, le regard de Kharine était toujours empreint d'un profond mystère, aussi lourd, épais et insondable qu'une brume abyssale. Parfois, on pouvait presque y palper, dans cette pièce enfumée, les vapeurs de son esprit, l'éruption de ses pensées. Quel athée pourrait imaginer une présence si surnaturelle, un regard si hypnotique ? Cependant, le parfum de l'alcool s'évertuait à prosaïser toute la sacralité du personnage, comme tous les miteux parfums que Tortuga lui offrait. Un monument tel que Kharine ne peut être lié à la vulgarité de la piraterie. Sa place est dans un salon baroque de Saint-Pétersbourg, dans une bibliothèque gothique de Novossibirsk, statufié et glorifié sur une place publique de Moscou. Avec des «si», Dieu lui-même devait se demander ce qui avait amené Kharine à tomber si bas. Avec des «si», Satan lui-même devait se demander comment, en menant une vie de débauche et d'excès, il avait gardé toute la prestance d'une statue de Nicolas Sébastien Adam. Avec des «si», tous deux se seraient longuement concertés, et malgré la sagesse de l'un et le savoir de l'autre, ils n'auraient pas trouvé ce qui maintient Kharine en vie, entre la débauche et la prestance, entre l'eau bénite et la bière.

Pourtant, dans le Monde tel que Kharine le construit, les choses sont mille fois plus simples, les cycles se complètent avec autant d'aisance. Il faut, lui disait souvent son père, avoir connu l'un pour mieux savoir vivre dans l'autre. 30 ans. 30 ans, vivant dans un manoir baroque, entouré d'aristocrates, la vie facilitée par une douzaine de servantes, et né avec une cuiller en argent dans la bouche. C'est cela, disait souvent Kharine, qui préparait l'Homme à la vraie vie, le labeur, la piraterie. Lui, n'avait fait que mettre ne pratique la théorie de son père. Et alors, il s'imaginait souvent comment aurait été sa vie à l'envers. Il s'imaginait être né pauvre comme un polonais, réduit en esclavage, sur un bateau, et par sa propre famille. Voilà qui devrait préparer l'homme à vivre autour d'aristocrates et de servantes, à ne rien faire que se rendre dans les salons populaires, discuter littérature, histoire, politique... Mais avec des «si», on refait le monde. Et puis, la vie de Kharine lui plaisait dans son sens actuel, alors qu'il commençait, au bilan de sa vie, à distinguer ses souvenirs, et à ne trouver les bons qu'en mer et dans les taverne. S'ivrogner dans une auberge était d'ailleurs un luxe qu'il ne pouvait se permettre d'avoir, il y a dix ans, ce qui ajoutait au plaisir du moment. Car malgré tout, si l'on fait abstraction de la famille, Kharine est un homme heureux. Heureux d'avoir le temps comme allié, de tuer, boire, et manger quand il le veut. Heureux d'être saoul. Mais heureux n'est pas libre. En tout cas, pas tant que l'Amphitrite aura un équipage aussi incompétent, et surtout pas tant que le capitaine restera capitaine. À cette idée, Kharine grimaça à nouveau. S'ajoutant au nez rosé par l'alcool, il eut l'air ridicule. Sa colère eut l'air ridicule.

«Ça f'sait longtemps que j'avais pas ri comme ça, merci m'sieur ! ajouta-t-il, la voix encore un peu tremblante. Z'êtes vraiment un drôle de pirate ! C'est quoi vot' nom alors ?»

Un nom ? Celui de Kharine, aussi loin qu'il puisse s'en rappeler, n'avait étrangement jamais circulé sur terre. Certes, sa notoriété dans le monde des pirates était grande, mais son nom n'a étrangement jamais été évoqué à Tortuga, où il mène la vie d'un parfait inconnu. Comme une légende que tout le monde connait mais dont personne ne parle. Comme un mythe soufflé dans l'antiquité. Soudain, cette étrangeté lui parut d'un tout nouvel intérêt. «Kharine, le loup de mer», le vrai. Cela sonnait si doux à son imagination. Il se souvint alors d'un livre du XVe siècle dans la bibliothèque de son père, qu'il avait lu étant enfant. Il s'en souvenait bien, de celui là. Le livre qui lui appris le vrai sens du mot «pirate». Le livre qui lui appris à craindre ce qu'il deviendrait.

«Nik'tine.»

Nik'tine était le nom de l'Auteur de ce livre. Il n'était pas sûr que ce nom fut aussi employé comme prénom, mais en y pensant, beaucoup de noms étaient employés comme prénoms, et vice versa. Kharine, alors sûr de lui, s'inclina à nouveau pour ressaisir sa bière. Tandis que de microscopiques bulles grimpaient à la surface, il s'en éclatait par dizaine, s'échappant de la choppe. Il lui semblait qu'elle avait un goût différent. Était-ce parce que c'était sa toute première gorgée en tant que «Personne» ? Ou plutôt en tant que nouveau né, en tant que «Nik'tine»

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La Fortune

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MessageSujet: Re: Diffamations sous alcool   Lun 1 Nov - 23:44

    Les vapeurs d'alcool émanant de sa vieille carcasse étaient très certainement les plus supportables. En s'y penchant de plus près, on aurait senti quelque chose d'autre que les remugles de crasse et de stupre -l'arôme aigre de la maladie, sans doute, mêlé aux squames du grand âge- mais nul être saint d'esprit n'aurait risqué l'expérience de son plein gré. Tout le monde le connaissait, le vieux Jim, qui trainait ses haillons de bars en bars...
    On le voyait parfois s'écrouler dans un coin, raide comme une saillie, roupiller dans une flaque de mauvais vin. On le voyait souvent s'assoir à la table de parfaits inconnus, balbutier ses vieux rêves et bavant sa souffrance... Hallucinant de temps en temps, à voix haute, des songes usés de trésors dont personne ne savait trop s'ils étaient fondé. Alors à force, voyez, quand on n'sait pas, on fait plus attention au vieil ivrogne, on n'écoute plus c'que ses pauvres mains racontent, sauf quand il fait un éclat, le vieux. Quand il décide qu'aujourd'hui il est bien imbibé et qu'il n'en a plus rien à foutre des risques, des cris et des gnons.

    Alors il se lève, le Jim, il titube jusqu'une table qui lui semble accueillante, ou bien jusqu'à la première qu'il croise, on ne sait pas trop. Ses pas hasardeux sont difficile à déchiffrer.
    Et ce soir, c'est devant la table du Khazi et du jeune serveur qu'il stoppe sa masse frémissante, tanguant sans grâce dans l'air aviné. Et ce soir, c'est à leur table qu'il s'écroule plus qu'il ne s'assied, à demi affalé sur l'épaule du russe avec un grand sourire plus ou moins clair.

    - C't'un nom ça, Nitine? Nitine, Nitine. C't'un nom d'où? R'marquez, c'pas comme si ça m'intore... m'intare... m'intéressait, moi. C'que moi, vous voyez, je sais où il y a un trésor. Oui oui, un trésor. Un vrai de vrai, avec des montagne de joyaux et d'trucs qui rapportent. Oui messieurs.

    Il accompagnait son élocution douteuse d'un index brandi presque dignement, comme pour donner plus de poids à ses borborygmes.

    - Même que j'ai aidé à l'enterrer, du temps qu'j'étais sous l'drapeau noir. Sacré forban qu'j'étais! Oups, s'cusez...

    Ses vieilles mains tremblantes venait de renverser les chopes des deux hommes alors qu'il ponctuait ses propos de mouvements un peu trop enthousiastes et un peu trop désorganisés. Un jeune homme bien mis s'approcha d'un pas alerte, et posa les mains sur les épaules du pauvre Jim.

    - Messieurs excusez-le, il n'a pas sa raison. Viens donc, imbécile imbibé!
    - Oh lâ... lâche-moi, Lawrence! On sait bien où va ta véritable allégeance, allez! Fils de cette chienne de Marine!


    Lawrence blêmit et dans la taverne, le silence se fit immédiatement.

    [Vous êtes libres d'agir comme bon vous semble avec les PNJ]

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Sur les hommes son appui.
Leur gloire fuit, et s'efface
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Du vaisseau qui fend les mers,
Ou de la flèche rapide,
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Cherche l'oiseau dans les airs."
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MessageSujet: Re: Diffamations sous alcool   Mer 10 Nov - 17:11

Baptitste ne remarqua pas que le pirate ne lui répondit pas immédiatement. Et de toute façon, lui-même marquait parfois un temps d'hésitation ; quand il manque de dire "Baptiste" au lieu de "Aubrey" c'est qu'il ne s'est pas présenté depuis longtemps. Par chance, ici, tout le monde l'appelle Aubrey, c'est bien plus facile de s'en souvenir.
« Nik'tine. » : répondit le pirate.
Évidemment, Baptiste ne pouvait connaître le nom de cet auteur. Cela dit, il ne prenait pas tout pour argent compte : son cerveau, involontairement, émettait la possibilité qu'avec un tel nom, l'homme soit un danger potentiel, voire même un espion. Mais le petit serveur la rejeta immédiatement, se persuadant que les enseignements du monsieur de la Sartine n'avaient pas lieu d'être. Il se traita de paranoïaque, sourit à Nik'tine et leva son verre à sa santé.
Un habitué de la taverne s'approche. Baptiste reconnaît en lui Jim, ce vieil ivrogne avec qui il s'entendait bien. Le Français l'adorait beaucoup : Jim tenait très bien l'alcool.
« C't'un nom ça, Nitine? Nitine, Nitine. C't'un nom d'où? R'marquez, c'pas comme si ça m'intore... m'intare... m'intéressait, moi. C'que moi, vous voyez, je sais où il y a un trésor. Oui oui, un trésor. Un vrai de vrai, avec des montagne de joyaux et d'trucs qui rapportent. Oui messieurs. Même que j'ai aidé à l'enterrer, du temps qu'j'étais sous l'drapeau noir. Sacré forban qu'j'étais! Oups, s'cusez... 
»
Baptiste applaudit bruyamment, au bord de l'hystérie. Il adorait ces histoires de pirates : certes, elles étaient souvent déformées par l'alcool, mais lui ne s'en rendait pas compte. Il ne rêvait pas tellement d'être riche, comparé à Paris il était très fortuné ; mais c'était toujours drôle d'entendre que des types croyaient pouvoir trouver un trésor. "Un vrai de vrai", s'entend. Il ne suffit pas d'écumer les mers, non, il faut le trouver. Activité sans doute passionnante pour qui s'y intéresse, mais pour Baptise la vie maritime manque cruellement de femmes. Jim renversa les chopes de Nik'tine et de Baptiste, ce qui eut le don d'énerver ce dernier.
Tout à coup, des mains se posèrent sur les épaules de Jim. Lui, c'était Lawrence ; Baptiste ne l'appréciait guère, il était beaucoup très sérieux, trop raisonné.
« Messieurs excusez-le, il n'a pas sa raison. Viens donc, imbécile imbibé! 
- Oh lâ... lâche-moi, Lawrence! protesta le vieux. On sait bien où va ta véritable allégeance, allez! Fils de cette chienne de Marine! »
Le silence tomba sur la taverne, tandis que le pauvre Lawrence se retrouvait le centre d'attention de tous les regards. Pendant un instant, Baptiste ne s'en rendit pas compte ; puis les gesticulations de Jim commencèrent à l'énerver sérieusement, et, un peu titubant, il se leva et posa la main sur l'épaule de Lawrence.
« Allez, c'pas grave tu sais, c'est pas comme si on l'savait pas...
- Ah ! s'exclama le vieillard. Content de te voir, mon garçon. Va me chercher à boire, Aubrey. »
Baptiste acquiesça, puis, se tournant vers Nik'tine :
« Je m'en prends une autre. Vous en voulez ? »
Que la table soit dégoûtante, cela ne semblait pas le gêner. Il n'était pas en état de la nettoyer, de toute façon.

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Diffamations sous alcool

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